témoignages

    Je me bats contre la traite des êtres humains

    Jeune Brésilienne, Lucia Amelia croyait être engagée en Suisse comme danseuse: elle s’est retrouvée prostituée. Aujourd’hui écrivaine, elle lutte contre ce trafic en expansion.

    Publié le 
    4 Avril 2016
     par 
    Nadja Wälti

    Sauver une vie c’est sauver l’humanité», cette citation d’Oskar Schindler est mon moteur pour avancer. Depuis quinze ans, je m’engage pour que d’autres ne vivent pas ce que j’ai vécu lorsque, très jeune femme, j’ai eu la naïveté de croire aux promesses de vie facile qu’on m’avait faites.

    Le Brésil, ma patrie

    Je suis née à São Paulo il y a une quarantaine d’années, dans une famille de classe moyenne. Mes parents sont tous deux universitaires et j’ai moi-même suivi une scolarité exemplaire. Excellente élève, je rêvais de devenir anthropologue. Mais à 14 ans ma condition de «fille» m’a rattrapée: j’ai dû épouser mon petit ami, qui en avait 18. Car pour mes parents, d’éducation traditionnelle, il était inconcevable que j’aie des rapports sexuels sans être mariée. A 15 ans, j’ai accouché d’un bébé, décédé quelques jours plus tard. A 17 ans, j’ai eu un autre enfant, dont ma mère prenait soin. Moi je continuais d’étudier car je savais que c’était le seul moyen d’acquérir mon indépendance. Rebelle dans l’âme, j’étais révoltée contre ce système qui prône la soumission des femmes. J’ai vu toutes mes amies arrêter leurs études dès qu’elles se mariaient.

    C’est ainsi que j’ai obtenu un bachelor en histoire ancienne et médiévale, avec mention. Ce qui m’a permis de décrocher un poste de secrétaire junior dans la capitale. Issue d’une famille d’artistes, je faisais aussi partie d’une troupe de théâtre. Et plusieurs comédiennes m’ont parlé de l’Europe comme d’un eldorado à conquérir. Ambitieuse, curieuse, je me suis mise à rêver d’une vie meilleure. Une des femmes de la troupe m’a raconté avoir travaillé comme danseuse en Suisse, pays dont je ne connaissais même pas l’existence, et que l’on pouvait y gagner en une nuit ce que je gagnais en un mois avec mon job de secrétaire. Elle était prête à jouer les intermédiaires pour moi. Ravie de cette opportunité, j’ai décidé de tout quitter pour aller tenter ma chance en Suisse. J’avais à peine 20 ans.

    Un couloir et une lumière rouge

    Un contrat d’artiste en poche, je suis arrivée dans un lieu isolé de la campagne neuchâteloise. L’accueil a été très sommaire: on m’a pris mon passeport, montré ma chambre et fait comprendre par gestes que je devais rejoindre les autres filles accoudées au bar. J’étais complètement paumée: personne ne parlait ma langue. La patronne m’a demandé d’être «gentille» avec un monsieur qui était là: c’était un «bon client». J’ai bu du champagne toute la soirée. La suite a viré au cauchemar. Quelqu’un avait dû mettre de la drogue dans mon verre car le lendemain, à mon réveil, hormis des images de couloir et de lumière rouge, je n’avais aucun souvenir de ce qui s’était passé. J’étais allongée sur mon lit, nauséeuse, les habits déchirés…

    Sous surveillance permanente, mon passeport confisqué, j’étais prise au piège. Obligée de me livrer à la prostitution sept jours sur sept. Et j’ai vite compris qu’il valait mieux «nager avec les requins» si je ne voulais pas me faire «manger». Car les filles qui n’obéissaient pas connaissaient un sort tragique. Isolée, impuissante, abusée jour après jour, je n’avais aucun moyen de m’enfuir. C’est là que j’ai commencé à écrire. Pour exprimer mes sentiments. D’une certaine façon, cela m’a sauvée. Car il n’y avait aucune solidarité entre filles. Chacune de nous survivait comme elle pouvait, entre alcool, drogue et nuit interminable.


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    A la fin de mon contrat de «danseuse», après huit mois d’un enfer quotidien, non seulement je n’avais pas gagné d’argent, mais j’étais couverte de dettes! Il y avait les frais du voyage à rembourser, la location de ma chambre, des amendes pour tout et n’importe quoi... Tout était fait pour que les filles restent prisonnières. L’engrenage était si savamment mis en place que j’étais prête à continuer. Il en allait d’ailleurs de ma survie, et de celle de ma famille au Brésil. De retour dans mon pays, il n’était pas question que je confie à quiconque ce que j’avais vécu. J’ai donc joué la «madame», celle qui a réussi. Pour obtenir un nouveau visa artistique, j’ai dû mentir au consul suisse. Et je suis repartie au Locle, sous le joug de mes tortionnaires... Peu après, je rencontrais celui qui allait devenir mon mari. Et qui allait rembourser ma «dette», pour que je puisse recouvrer la liberté.

    Un fléau mondial qui s’amplifie

    J’ai mis du temps à mettre des mots sur ce qui m’était arrivé. Au début, j’ai même essayé d’oublier et de «vivre ma vie», comme on dit. Très vite, pourtant, je n’ai pas pu continuer à me taire. Car la traite d’êtres humains, à des fins sexuelles ou pas, est un fléau mondial qui ne cesse de gagner de l’ampleur. J’ai tenté d’informer différents organismes helvétiques de cette réalité mais me suis heurtée à l’indifférence. J’ai donc agi à mon échelle, hébergeant chez moi des jeunes femmes prisonnières de lupanars, dans ma ville notamment. Comme elles n’avaient plus leur passeport, j’ai contacté l’ambassade du Brésil à Zurich. J’ai rencontré la consule générale, une femme formidable qui m’a écoutée et apporté son aide. Puis, sur la base de différents témoignages, j’ai écrit un livre.

    On estime à plus d’un million les femmes, hommes et enfants brésiliens victimes d’esclavage sexuel, dont certains se trouvent ici en Suisse. Celles et ceux qui tombent dans le piège des fausses promesses d’emploi ne viennent pas des favelas et ne sont pas sans instruction, comme on pourrait le penser. Ce sont juste des hommes et des femmes qui ont eu l’espoir d’une vie meilleure et la naïveté de croire aveuglément ce qu’on leur faisait miroiter.

    Avec l’association Madalena’s, j’ai pu aider 142 personnes retenues contre leur gré dans des bordels en Suisse. Et empêcher des milliers d’autres d’être victimes d’exploitation sexuelle grâce à la prévention faite dans les écoles et universités brésiliennes. Avec mes livres et les conférences que je donne dans le monde entier, notamment dans mon pays – où j’ai le soutien de l’ex-président Luis Ignacio da Silva Lula – j’ai espoir d’éviter à des êtres humains de tomber dans cet enfer. Quand des étudiantes m’avouent qu’elles étaient sur le point de partir, quand elles pleurent dans mes bras en prenant conscience d’avoir échappé au pire, je me dis que mener ce combat vaut vraiment la peine.

     

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