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    Interview: Jean-Claude Kaufmann parle de ces femmes incapables de partir

    Le sociologue français a recueilli des témoignages de femmes qui n'arrivent pas à quitter leur conjoint bien que leur couple n'ait plus d'avenir. Son dernier ouvrage s'intitule «Piégée dans son couple».

    Publié le 
    4 Avril 2016
     par 
    Fabienne Rosset

    Depuis vingt ans qu’il mène ses enquêtes sur le couple, le sociologue Jean-Claude Kaufmann a décortiqué la rencontre amoureuse, le premier matin, les petits agacements, le partage des tâches ménagères, le fait de dormir à deux… Aujourd’hui, il met le doigt sur un phénomène peu mis en lumière: celui de ces femmes qui ne parviennent pas à quitter leur mari, alors que leur couple est vidé de sa substance. De témoignages postés sur son blog, le spécialiste français a fait un livre: «Piégée dans son couple», paru début mars aux éditions Les liens qui libèrent. Interview.

    FEMINA Comment vous est venue l’idée de cet ouvrage?
    Jean-Claude Kaufmann Ce livre n’était pas programmé. Je me suis retrouvé propulsé porte-parole d’une cause improbable, confuse: celle des femmes piégées dans leur couple. C’est en lançant un appel à témoins pour un autre sujet que j’ai découvert ces histoires plus lourdes, dans lesquelles beaucoup de femmes se sont reconnues. Par effet boule de neige, les témoignages ont afflué. Aujourd’hui, elles me remercient de leur avoir donné l’occasion de s’exprimer sur cette thématique douloureuse. 

    A l’heure où un couple sur deux divorce, le phénomène de ces femmes qui n’arrivent pas à quitter leur mari a de quoi surprendre, non?
    C’est pourtant une réalité massive. Effectivement, il y a beaucoup de divorces et de séparations, et aujourd’hui la tendance est plutôt de partir au premier prétexte. A l’inverse, on hésite aussi de plus en plus à se mettre en couple. Mais lorsqu’on s’engage, on est entraîné jour après jour dans l’entretien du quotidien amoureux, on se donne pour qu’il existe. Et parfois, c’est l’amour qui piège. Par des petites désillusions lancinantes, des paroles blessantes, un détachement des sentiments. Mais on reste attaché. L’homme, en silence, dans le dénigrement et le chantage affectif. La femme, en rêvant de partir mais n’arrivant pas à se décider.  

    Comment expliquer l’obstination de celles qui continuent coûte que coûte dans un couple qui se vide de sa substance?
    Les raisons financières ont leur importance. Combien de fois les femmes font-elles leurs comptes pour voir comment elles se débrouilleraient après avoir quitté leur mari, et font marche arrière? C’est dur d’abandonner son confort. Lorsque le couple se dégrade, les enfants deviennent aussi un prétexte pour reporter la prise de décision. Mais un couple toxique est pire pour l’enfant que le divorce de ses parents. Et quand il n’y a ni l’un ni l’autre de ces facteurs qui retiennent de passer à l’acte, c’est encore plus pénible. Pris dans un engrenage amoureux qui se dégrade, on perd de l’énergie, on s’enlise. Alors que le couple devrait être un soutien moral, le lieu d’une confiance mutuelle à toute épreuve et d’une reconnaissance réciproque, l’effet s’inverse. C’est dévastateur.


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    Quel est le profil de ces femmes piégées?
    Nina et Elise, les deux témoins principaux du livre, sont jeunes. Pour les autres témoignages, je dirais que ces femmes ont entre 30 et 50 ans, avec des enfants en bas âge, et sont issues de milieux modestes et moyens. Ce qui les caractérise avant tout, c’est leur engagement exclusif pour la famille et leur esprit de sacrifice.

    Dans ces témoignages, on découvre beaucoup de souffrances tues. Pour préserver l’image du couple idéal?  
    Au départ, l’histoire de Nina commence sur un élément fort. Invitée au mariage d’une amie, elle tombe sur un garçon pas trop mal mais sans grand intérêt. Les autres invités n’arrêtent pas de lui dire qu’ils feraient un couple idéal. Alors Nina se dit que, même si elle ne ressent rien pour lui, ça pourrait venir avec le temps. Dans les années 50, c’était possible, car on avait un certain art de «faire avec». Mais aujourd’hui, il y a beaucoup d’attentes autour du couple. Or, dans 90% des cas, la routine s’installe. Il faut se créer des moments d’intensité, se réinventer. Le couple doit être une zone de réconfort, où on peut se laisser aller à des plaisirs simples, voire régressifs. Quand la machinerie du couple censée porter les individus s’enraye, elle les détruit. La souffrance est intense. Les femmes ont le sentiment de mourir à petit feu.

    «Même agrippée au matelas, c’est toujours mieux que perdue seule au milieu du lit», peut-on lire dans l’un des témoignages du livre. La baisse du désir est-elle un baromètre de l’éloignement conjugal?
    Il y a des couples qui ont un mode de fonctionnement expressif et cyclique. Ils se disputent, les mots méchants fusent, puis ils se rabibochent sur l’oreiller. D’autres fonctionnent dans le refoulement des insatisfactions. Mais quand la distance se crée sur le long terme, que le goût pour l’autre diminue régulièrement, cela devient problématique. Il faut un minimum de confiance, de bienveillance et de respect au sein du couple. C’est un élément essentiel. Quand cela bascule dans le contraire, il est difficile de redresser la barre. Il y a une ligne rouge à ne pas franchir.

    Les femmes piégées sont-elles des grandes amoureuses déçues, selon vous?
    Corps et âme, elles s’engagent dans l’engrenage amoureux. Malgré les difficultés et les désillusions, elles continuent à s’investir dans le couple. Elles restent aussi attentives à la souffrance de l’autre. Certaines sont captives d’un rêve romantique. Mais quand l’écart entre le rêve et la réalité devient trop important, à cause des méchancetés quotidiennes ou des agressions psychologiques, ce rêve romantique devient inapplicable. Et le couple les déçoit. 

    A force d’occasions ratées, d’échéances repoussées, qu’est-ce qui peut provoquer le déclic?
    Il doit intervenir au moment favorable. Pas la peine de revenir sur le passé en se disant qu’à tel moment de sa vie, on aurait dû partir, mais qu’on n’en a pas saisi l’occasion. Un nouveau travail, de nouvelles ressources, une assurance retrouvée… Le déclic peut aussi se faire avec de petits détails. Mais il est normal d’avoir du mal à se décider, lorsqu’on est pris dans quelque chose de difficile.  

    Qu’aimeriez-vous dire aux femmes qui vous liront et se trouvent dans cette situation?
    Avant tout, de se respecter soi-même et d’essayer d’avoir un regard lucide sur la situation. Ensuite, de trouver des lieux d’échanges et de parole. Il faut absolument sortir du huis clos. Quand on a des idées sombres qui tournent en boucle dans la tête, on devient une vraie cocotte-minute. Il est très important aussi de s’offrir une fenêtre de respiration, dans des loisirs par exemple. Il faut partir quand on sent qu’on en a la force.

    «Piégée dans son couple», Jean-Claude Kaufmann, mars 2016.

     

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