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Peut-on encore s'habiller sexy?

Habiller sexy possible

«Le style du sexy actuel tend à décentrer l’idée de nudité et de stéréotypes sexués, proposant de multiples lectures, une sorte de puzzle, au lieu d’un unique modèle formaté, explique Elizabeth Fischer, professeure responsable du Département design mode et accessoires à la HEAD de Genève.

© Getty

En septembre 2019, Jennifer Lopez cassait internet avec une simple robe. Météore VIP du défilé Versace de la Fashion Week milanaise printemps-été 2020, l’actrice avait déboulé sur le podium vêtue d’une copie quasi-parfaite de la jungle dress avec laquelle elle avait déjà fait tourner les têtes en 2000. Une création de la maison italienne qui laisse peu de place à l’imagination: décolleté vertigineux jusqu’au nombril, dos intégralement dénudé, avant généreusement fendu qui découvre les gambettes fuselées de la star jusqu’à l’entrejambe, le tout, ou plutôt ce qu’il en reste, taillé dans un tissu transparent vert flashy. Au-delà de l’aspect clin d’œil nostalgique pour une prestation qui marqua les esprits, cette irruption du passé a surtout fait l’effet d’une claque par son anachronisme troublant. Car c’est certain, personne, aujourd’hui, n’aurait l’idée de dessiner un pareil vêtement.

Ces dernières années, l’univers de la haute couture s’est progressivement éloigné du répertoire traditionnellement associé au sexy: moins de jeux avec la peau, moins de mises en valeur des atouts classiques de l’anatomie féminine, moins de talons hauts. Les collections manient plus volontiers les registres sportswear et unisexe prompts à brouiller les codes et les genres, troquant ainsi volontiers l’escarpin incendiaire contre une basket hypertrophiée, le corset voluptueux contre un t-shirt à logo. Et côté sous-vêtements, on revendique encore une certaine lingerie coquine, mais de préférence sous le label du bon goût, loin de l’esthétique porno chic d’antan.

19 ans après, J. Lo ose à nouveau la jungle dress de Versace, création mythique, mais aussi produit d’une époque… lointaine. © Imaxtree

Haro sur la fille facile

Même ambiance dans la rue où pullulent les hauts oversize, les pantalons amples, notamment chez les fashion victims les plus jeunes. Surligner les galbes érotisés de son corps avec une tenue moulante et/ou très découverte? Un réflexe au bord de l’extinction.

«Sexy est presque devenu un gros mot aujourd’hui, observe Caroline, une quadra travaillant depuis quinze ans dans la presse féminine.

Une femme qui s’habillerait ainsi serait l’objet de critiques, de la part des machos comme de certaines féministes. Ma fille ado, par exemple, a participé à la grève du 14 juin, mais ne peut s’empêcher de tiquer sur des camarades à la tenue perçue comme provocante. S’habiller sexy semble plus que jamais difficile à assumer.» Si la tenue de la soi-disant cagole, de la fille facile, de la chaudasse, a toujours été la cible des mauvaises langues puritaines, cette prise en étau entre conservatisme inquisiteur et progressisme dédaigneux est assez nouvelle. «Dans les décennies précédentes, on montrait facilement la nudité féminine, à la fois parce qu’elle intéressait le regard masculin et parce qu’elle évoquait une forme de libération,­­­ se targuant d’une logique de progrès par sa dimension transgressive, analyse Gianni Haver, professeur en sociologie de l’image à l’Université de Lausanne. Or, cette représentation, qui s’appuie sur toute une panoplie de codes anciens, est devenue un peu caricaturale. Elle est désormais surtout jugée aliénante et patriarcale.»

A première vue, on se dit que le mouvement MeToo est passé par là. La révolution initiée depuis fin 2016 a effectivement joué un rôle, pointe le sociologue: «Nous traversons une période où la séduction, la sensualité, sont un peu ébranlées par ces affaires sulfureuses, de Weinstein à Polanski, et ce débat sociétal fait réfléchir à comment aborder ces modes de rapport à l’autre, comment paraître désirable sans être réduit à un objet. Une vision critique se répand, au point, peut-être, de réimposer une autre moralité, qui a cependant d’autres fondations que celle qui prévalait avant les années 70.»

Ce n’est donc pas un retour en arrière, plutôt une réécriture du logiciel en work in progress, confirme la militante féministe et écrivaine Coline de Senarclens: «Etre sexy ne me semble pas anachronique en soi. Ce qui l’est, c’est le lien automatique fait avec une panoplie glamour qui conjugue la minceur, la nudité, les gros seins, les sous-vêtements, les fesses rebondies, le rouge passion et la soumission, ce qui aliène pas mal de femmes dès leur plus jeune âge.

La notion de sexy est actuellement rediscutée, car elle ne peut plus se limiter à ce moule contraignant formaté pour le plaisir mâle.

Diktats détournés

Les acteurs de la mode se font d’ailleurs le relais de ces désirs de changement de paradigme. Bien que maniant encore des éléments de glamour osé, la griffe Jacquemus fond par exemple ce sexy féminin dans un univers assez androgyne. Chez Celine, on en dévoile encore un peu, mais pas trop. Et si le sexy féminin était en train de passer en mode impressionniste? Ce sentiment se confirme en observant les nouvelles configurations de vêtements et d’accessoires, au travers desquels le corps s’érotise par petites touches et où un seul détail pare une tenue entière d’un esprit sensuel: on mixe talons hauts et pantalon ample aux couleurs pop; brassière noire moulante et blazer strict; pièces oversize et taille habilement dénudée. Bref, on désarticule les diktats pour recomposer des formules plus riches et diversifiées.

«Le style du sexy actuel tend à décentrer l’idée de nudité et de stéréotypes sexués, proposant de multiples lectures, une sorte de puzzle, au lieu d’un unique modèle formaté, explique Elizabeth Fischer, professeure responsable du Département design mode et accessoires à la HEAD de Genève.

On révèle d’autres parties du corps, un nombril, une épaule, disant qu’être à l’aise avec son corps ne signifie pas forcément le découvrir et le soumettre aux scripts d’un scénario hétéronormé.»

Incarnation de cette nouvelle philosophie du sexy et modèle pour nombre de ses contemporaines, la chanteuse belge Angèle manie les différents registres dans son laboratoire stylistique personnel. Un jour perdue dans une épaisse combinaison de ski tranchant avec sa silhouette souple, elle peut surgir sur scène habillée d’un jogging large et d’une brassière moulante aux découpes sensuelles ou encore d’un pantalon en skaï fendu à l’avant et à l’arrière de la culotte, porté sur un collant couleur chair. Jeu de contrastes, de nuances et de dupes qui désoriente les regards trop habitués aux gros sabots du sexy classique.

Dans son récent clip, «Perdus», elle apparaît ainsi vêtue d’une bralette légère qu’accompagnent chemise extra-large et jupe extralongue carroyées. «Ça valait bien la peine de mettre une jupe jusque par terre si c’est pour s’afficher en soutien-gorge», s’interroge, perplexe et désorienté, un internaute en découvrant la vidéo. «En tant que femme, on a l’habitude de subir en permanence des injonctions paradoxales, mais je ne vois pas pourquoi il faudrait forcément choisir, lance Coline de Senarclens. Le talon haut est par exemple un outil patriarcal et peu confortable, mais magnifique à mes yeux, je refuse de le proscrire. Je préfère dealer avec ça et l’incorporer dans un style où coexistent aspects codifiés et liberté.»

La chanteuse Angèle se la joue provocante, sans l’être tout à fait, avec ce pantalon de cow-boy fendu sur un collant couleur chair. © Getty

Le feu sous la glace

Et si les jeux avec la peau nue osent un come-back dans certains défilés, trois ans après le début de l’ère MeToo, ces effeuillages se parent souvent d’une dimension ironique, presque politique. Comme cette toile d’araignée noire plaquée sur le haut d’un mannequin, chez Ludovic de Saint Sernin, qui piège les regards trop intrusifs.

Ceci d’autant que le sexy premier degré, à l’ancienne, ayant un peu perdu de son aspect militant et désirable, vit également une perte de sens. «On délaisse progressivement l’ancien schéma d’une séduction s’opérant dans l’espace public pour aller vers une séduction privée, par points, à la Tinder, où on modifie l’équilibre de l’initiative, fait remarquer Gianni Haver. Une femme devait autrefois se mettre en évidence en attendant qu’un homme se manifeste. Désormais, ces codes sont inadaptés. On est davantage dans une logique du match, qui amène à se la jouer sexy dans un cadre de communication contrôlée et sélective.» Derrière cette mécanique? Une envie de rééquilibrage des pouvoirs et des rôles attribués aux genres. Celle-ci se ressent jusque dans la mode, comme le constate Elizabeth Fischer:

«Aujourd’hui, les codes masculins sont amenés subtilement dans le vestiaire féminin, une ambiguïté laissant entendre que la séduction passe aussi par le fait d’être puissante, affirmative et vindicative. Cet alliage subtil fait parfois penser au langage du feu sous la glace de la blonde hitchcockienne, pas bimbo mais à la sexualité qui sourd sous une aura intimidante.»

Un supersize nommé désir

Dans un autre registre, Beyoncé ou Rihanna s’amusent avec les codes d’inspiration patriarcale tout en jonglant avec l’univers du streetwear et surtout du sportswear. La sportive devient ainsi icône du corps désirable et de la femme conquérante. «Le sexy féminin a longtemps été lié à l’innocence, à la soumission, à la jeunesse, en opposition à celui du masculin où l’expérience, l’âge et le pouvoir sont le mètre étalon, détaille Coline de Senarclens. Toutefois, les femmes revendiquent de plus en plus un sexy qui intègre tous ces aspects et qui véhicule un message d’empowerment, en particulier via la pop culture: chez elles, le talent, le charisme, l’intelligence et la force deviennent des éléments du sexy au même titre que leur plastique. Et leurs vêtements signifient cette remise en cause de la hiérarchie.»

Comble du renversement des codes en cours? L’artiste Billie Eilish, adepte des pantalons baggy et des doudounes oversize, mais pourtant sommet du sexy et du désirable pour les adolescents qui l’adulent. «Je ne veux pas que le monde sache tout sur moi, écrivait-elle sur les réseaux sociaux en 2019. C’est pour ça que je porte des vêtements amples. Personne ne peut avoir d’opinion sur mon corps si personne n’a vu ce qu’il y a en dessous.» Forcer l’autre à vivre avec son imagination, souffler le chaud et le froid? Le sexy nouveau est arrivé.

Billie Eilish fascine et subjugue, attise et ensorcelle… sans sortir de ses tenues oversize. © Getty

Interview: 4 questions à Audrey Millet, historienne de la mode

FEMINA Arrive-t-on à dater l’arrivée du concept de sexy?
AUDREY MILLET
Ce terme est apparu dans la mode durant les années 20 et vient directement du mot anglais sex. Il s’agit d’un aboutissement textuel de la première libération de la femme, qui a notamment été marquée par le port du bloomer, le short culotte, par les féministes. Cela découle également des revendications du droit de vote, des conséquences de la Première Guerre mondiale et du retrait plus ou moins définitif du corset. Le courant fétichiste des années 1880 a en outre sans doute contribué à mettre en place la notion de sexy. Avant 1860, on qualifiait plutôt une allure jugée sensuelle de «à la française», voire d’élégante ou de coquette.

A-t-on vu des fluctuations de ce concept de sexy dans la mode, avec des ères plus osées ou puritaines?

Les modes se succèdent par extrêmes. Dans les années 80-90, toutes les jeunes filles et femmes veulent ressembler à Brooke Shields posant pour les publicités mixtes. Dans son prolongement, il y a aussi Kate Moss, enfant-femme qui semble pouvoir dire pour Calvin Klein: «Je ne suis pas très sexuée dans mon jean et mes sous-vêtements en coton avec mon parfum mixte», mais elle est quand même seins nus. Les périodes de non-genre en mode sont hypocrites et restent en lien avec le sexe, pour les femmes comme pour les hommes.

Comment percevez-vous ce recul affiché du sexy traditionnel dans les collections actuelles?

A vrai dire, ce phénomène est moins clair qu’il n’y paraît. Je ne suis pas persuadée que les maisons de couture s’éloignent véritablement des codes de la féminité traditionnelle. Les derniers défilés de février 2020 montrent des robes très courtes chez Burberry, des jambes complètement à l’air dans des jupes et des pantalons fendus chez Prada, Moschino, Chanel ou encore Ferretti. On a également assisté ces dernières années au retour du body – comme s’il s’agissait d’un vêtement! – voire de la combinaison, un vêtement ultra-sexy, car souvent moulant et décolleté.

Dernièrement, ce fut le tour du chap pants, le pantalon de cow-boy qui laisse une part des fesses et l’intérieur des cuisses à l’air. Enfin, les mannequins qui défilaient pour Balenciaga dans une mise en scène totalement apocalyptique portaient du cuir, du latex et des talons. Il s’agit bien là des attributs des sex-shops. En revanche, il est évident que la variété des produits permet de s’éloigner de ces attributs. On peut aussi considérer, comme Valerie Steele, conservatrice du musée de la mode du Fashion Institute of Technology, à New York, qu’une paire de Louboutin est une forme de pouvoir, de maîtrise de soi, et qu’il ne s’agit pas d’une chaussure de victime. Finalement, c’est le rapport de soi à l’objet qui doit primer et non pas l’aura de l’objet.

Faut-il davantage de temps pour créer une révolution des codes de la féminité?

Dans son best-seller de 1991, «The myth of beauty», Naomi Wolf estime que plus la femme sort de la sphère privée, plus elle est soumise aux diktats de la perfection. Ainsi, c’est au début du XXe siècle qu’est créé le rouge à lèvres de poche, celui qu’on laisse dans le sac et qui permet de se refaire une beauté à chaque instant. A mon avis, tant que la minceur extrême sera d’actualité – elle l’est depuis l’Antiquité – et constituera un critère essentiel de beauté (le talon, par exemple, qui allonge la jambe et crée un effet d’optique qui rend plus grand, ou le contouring, qui sert à paraître plus mince), il sera très très difficile de se débarrasser des stéréotypes. Je crois que tout ceci n’est pas très positif.

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