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Réseaux sociaux: quand l’e-notoriété tourne à l'absurde

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© Getty Images/EyeEm

La récente campagne présidentielle française a parfois ressemblé à une turbulente salle de classe. Outre les vannes, les réprimandes et les coups bas, on y a beaucoup distribué de notes. Un débat télévisé? Voilà l’opportunité pour les spectateurs de noter la prestation de chaque candidat. Une fin de semaine trépidante? Hop, une volée de sondages classant les papables selon leur chance de siéger à l’Elysée. Cette ambiance bulletin scolaire est loin d’être accidentelle, tant la notation – chiffres, évaluations, appréciations – est omniprésente.

Ainsi, mine de rien, Facebook affiche votre cote de popularité et mesure votre attractivité grâce à vos amis virtuels qui, béatement, sourient ou boudent, lèvent ou baissent le pouce à vos moindres faits et gestes. LinkedIn s’occupe de la recommandation et de la bonne réputation professionnelle de sa communauté, pendant que Airbnb ou Blablacar forgent l’«e-notoriété» d’hôtes que l’on peut accueillir en toute confiance chez soi ou dans sa voiture. Même l’intimité d’un zappeur sur Tinder, ou la côte d’un amant sur l’appli Lulu, sont évaluées et nos vies passées au crible de la notation, que nous le voulions ou pas.

Se fier à l’évaluation de parfaits inconnus avant de se forger une opinion est devenu une habitude, voire un réflexe. Et tout y passe: achats, sorties, rencontres… les profils et les objets les mieux cotés nous attirent irrémédiablement.

Fatale tarte aux pommes

«Les étoiles du Guide Michelin ont été happées par le net, détournées et surexploitées», remarque ainsi Olivier Glassey, sociologue spécialisé dans l’usage du numérique à l’Université de Lausanne (UNIL). Il précise: «Etalons de mesure universelle, elles complètent les profils des réseaux sociaux, évaluent les objets ou les services.» Selon une étude 2015 de Bright Local, une entreprise de référencement sur le web, 80% des consommateurs font autant confiance aux témoignages online qu’à ceux de leur entourage.

«La note, autrefois cantonnée aux milieux scolaires et professionnels, est entrée dans tous les domaines de notre quotidien et nous influence», estime encore Fabrizio Butera, professeur de psychologie sociale à l’UNIL. «Même peu crédible ou inutile, elle nous aide à choisir notre assurance, un restaurant ou le lieu de nos vacances sans réfléchir, et nous fait croire que nous optons pour le meilleur.»

A l’échelle d’internet, la note expose aussi l’usager à la concurrence de l’ensemble des utilisateurs. Elle le classe dans une compétition visible par tous. Pour s’extraire de la masse, la perfection est donc de mise. Car l’internaute subit l’évaluation permanente de ses pairs, à l’exemple de sa recette de gâteau aux pommes - mal jugée - postée sur un site de cuisine. Et la mémoire colossale de la Toile n’oubliera pas ce fond de tarte un peu loupé, mis en ligne il y a dix ans.

L’influence démesurée des évaluations au quotidien a d’ailleurs poussé spécialistes et universitaires à se pencher sur leur fiabilité. Pour beaucoup, le paysage est loin d’être idyllique: témoignages mensongers, malveillance, approximations, erreurs de méthode… difficile de dire quelle proportion de ces commentaires est digne de confiance, mais un parlementaire français, chargé de mission sur le sujet, a quand même avancé le chiffre de 50% de faux.

Se fier aux inconnus

Malgré ce manque de transparence, la note perdure comme l’un des piliers du web. Pour Olivier Glassey, «le commentaire aide à s’orienter dans un univers où les gens sont des inconnus les uns pour les autres. L’évaluation rassure, surtout lorsqu’on touche à la sphère privée». Car qui laisserait une personne affublée d’une seule étoile entrer dans sa maison, sa voiture ou dîner à sa table? Porte-parole du réseau de covoiturage Blablacar, Pauline Even explique l’importance de la notation dans un tel cadre: «Notre réseau met en relation des personnes qui ne se connaissent pas. Pour instaurer un climat de confiance dans un espace aussi restreint qu’une voiture, elles ont besoin des retours d’autres membres de la communauté pour se faire une opinion.»

Rencontré sur un trajet Blablacar Lausanne-Lyon, Julien se souvient d’un commentaire qui avait atteint le capital confiance dont il jouissait sur le site. «Les personnes transportées dans ma voiture m’ont toujours trouvé sympa et bon conducteur. Après une opinion négative et non justifiée, j’ai eu du mal à retrouver des covoitureurs. C’est injuste, car je m’efforce toujours d’être agréable et arrangeant.»

Heureusement, les mauvaises remarques sont rares sur les sites de mise en relation de particuliers. «Si on critique volontiers un restaurant ou un service public, être dur avec quelqu’un qui vous a ouvert sa maison est beaucoup plus difficile, considère Olivier Glassey. La proximité instaure une certaine connivence et de la convivialité entre les personnes.» Par ailleurs, une collaboration tacite s’instaure entre les membres d’une communauté ou les usagers d’un service. «Par un échange de bons procédés, on se donne de bonnes notes mutuellement et on s’associe pour casser un concurrent.»

Un tyran sommeille en nous

Dans ce système binaire, tout le monde reste courtois et se tient tranquille, car chacun peut devenir un tyran ayant le pouvoir d’évincer ou de garder un membre dans la communauté. Esquisse d’une société imaginée dans la saison 3 de «Black Mirror», une série d’anticipation diffusé sur Netflix: dans cet épisode, chacun note tout le monde à la moindre interaction. Sourire et amabilité forcés sont de mise dans un univers où la bonne évaluation devient une obsession et un sésame pour accéder au meilleur. Un regard de travers de votre boulangère d’ordinaire si sympathique? Hop, un petit blâme online l’empêchera d’entrer dans la salle de sport réservée aux 4,5/5 et plus. Futur lointain? Pas sûr. En Suisse, il est parfois déjà possible de donner une note aux commerçants, aux médecins, aux cliniques…


©Getty Images/iStockphoto

Mais l’évaluation est souvent plus mordante lorsqu’elle est anonyme, qu’il n’y a pas d’enjeu ou aucun droit de réponse possible. Lancé en France en 2008, puis supprimé tant il avait été critiqué, le site Note2be est de retour via un hébergeur brésilien et permet à nouveau aux élèves d’évaluer anonymement leurs professeurs. Dans le registre professionnel, certains commentaires postés sur Glassdoor se teintent parfois d’un peu de rancœur, voire d’une douce perversité, lorsqu’il s’agit d’évaluer son entreprise ou son patron casse-pieds, une fois licencié.

Au-delà de cette logique du bon, de l’efficace et du compétitif à outrance, quel est le sort des mauvais? Eh bien, ils deviennent invisibles, nouveaux intouchables. «Comme dans le système scolaire, les cancres sont rapidement recalés et n’apparaissent plus en ligne», relève Fabrizio Butera. A titre d’exemple, en tapant le mot-clé Suisse sur le moteur de recherche d’Airbnb, l’internaute tombe sur plus de 300 locations toutes notées entre 4,5 et 5 étoiles. En dix-sept pages, de la roulotte posée dans une prairie vaudoise à l’attique en centre-ville de Bâle, tous les hôtes frôlent la perfection et s’avèrent irréprochables. Pour croiser les plus mauvais, il faut se connecter sur le forum du loueur online. Là se plaignent les hôtes spoliés, ceux qui vivent dans la crainte du commentaire négatif et injustifié qui entachera leur e-réputation (et donc leur business) pour une durée indéterminée.

Propriétaire d’un charmant appartement au Tessin, Catherine en a fait l’expérience après avoir éconduit poliment un client un peu trop entreprenant. «Pour se venger, il m’a laissé une évaluation et un commentaire hyper négatifs, en espérant sans doute ruiner mon travail.» Sans recours et seule pour se défendre, Catherine aurait pu tenter d’attaquer. «Dans la mesure où cette remarque négative est unique sur mon profil, j’ai préféré laisser filer.»

Chauffeurs obsédés

Idem chez le loueur de voitures avec chauffeur Uber. Si sa moyenne générale passe en dessous de la barre des 4,5/5, le conducteur peut être évincé de l’application pendant un certain temps et doit suspendre son activité. Christophe a fait les frais de cette mise au ban. «Uber vise la perfection en permanence, ce qui n’est pas possible! Une seule mauvaise appréciation d’un client arrivé en retard à l’aéroport a fait dégringoler ma moyenne et j’ai temporairement été exclu du site. Mes collègues qui vivent de cette activité de chauffeur passent leur temps à surveiller leurs applications et sont complètement obsédés par la bonne note!»

Etrange sentiment d’anachronisme, puisque toujours plus de pédagogues remettent en question le principe de l’évaluation chiffrée. «Dans l’enseignement, la note est fréquemment utilisée comme indicateur de motivation, explique le professeur Fabrizio Butera. Or, des études ont prouvé que même sans note, les élèves persistaient dans une activité plaisante. Certains pays ont carrément envisagé de supprimer le principe des notations au sein de leur système d’éducation.» Et si les adultes que nous sommes acceptaient de lâcher ce carnet scolaire qu’ils se sont volontairement imposé?

L’évaluation remise en question au travail…

Si redoutée… et tellement inutile! En entreprise, l’évaluation annuelle des salariés a de moins en moins la cote. Dans une étude fraîchement publiée par Deloitte, spécialiste en audit et conseil, 78% des évaluateurs interviewés estiment nécessaire l’évolution de cet exercice. «Jugé trop chronophage et lourd administrativement, il n’apporte pas les bénéfices escomptés, explique Tanguy Dulac, senior manager en capital humain au bureau de Genève. L’évaluation annuelle et le flou de ses critères de notation paraissent trop subjectifs pour être efficaces dans un environnement en constante évolution.» Dans certaines entreprises, le grand oral annuel cède déjà sa place au contrôle continu. La performance d’un collaborateur s’évalue plus régulièrement par des check-up hebdomadaires ou bimensuels, un coaching et un feedback permanents.

Et la note critiquée à l’école

Un débat. A Genève, le système de notation certificative a été réintroduit dans le primaire en 2007 par votation populaire. En 2014, la France réfléchissait à biffer les notes pour finalement renoncer au projet. Pourtant, abandonner les chiffres ne veut pas dire sortir de l’évaluation. Smileys, code couleur, utilisation de lettres, certains professeurs ont adopté d’autres systèmes pour vérifier le niveau d’acquisition ou les lacunes des élèves, surtout dans les petites classes. Enseignante à l’école enfantine de Vicques (JU), Nicole Balmer utilise des images pour aider les plus petits à acquérir certaines habitudes. «En première année, gratifier la bonne conduite d’un enfant par l’illustration d’un élève qui lève la main ou qui range permet de valider certaines compétences. Ce genre de système ne met pas les enfants en compétition.»

Les applis qu’on dislike

Peeple Qualifié de «réseau social le plus détestable de l’année» en 2015 par le «Guardian», Peeple permet à ses utilisateurs de noter et commenter les gens de leur entourage sans même leur demander leur avis… pour peu qu’ils possèdent un compte Facebook et que vous déteniez leur numéro de portable. Ça, c’était dans la version 1.0 du produit. Face au tollé suscité sur le web, ses deux créatrices l’ont édulcoré jusqu’à le rendre inutile. Aujourd’hui, seuls les utilisateurs de l’appli peuvent mutuellement s’évaluer et les remarques se limitent à du positif. Ouf!

Lulu Prétendument utile, cette appli aide les femmes à se faire un avis sur un homme pour ne plus se laisser berner par les avances d’un goujat. Réservée aux filles, Lulu leur donne la possibilité de noter et de commenter leurs ex. Plutôt actif sous la couette ou glaçon au lit, drôle ou dénué de tout sens de l’humour, les critiques n’épargnent pas la gent masculine. Ces dames s’en donnent à cœur joie dans leurs indications et ça cartonne!


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