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    Quand les tutos remplacent papa-maman

    Pour apprendre les compétences pratiques, blogs, vidéos, sites spécialisés et manuels seraient-ils devenus plus utiles que… les parents?

    Publié le 
    12 Mars 2017
     par 
    Saskia Galitch

    La perspective de coudre un bouton vous plonge dans des abîmes de questionnements? L’art de l’omelette baveuse vous échappe totalement? Vous n’avez jamais compris ce que signifiait maroufler et ignorez tout du resserrage de boulons ou de la tresse queue de poisson? Allez, pas de panique! Entre les centaines de milliers de tutoriels, blogs, émissions TV, cours, guides ou manuels estampillés «Vie pratique» qui fleurissent actuellement, vous trouverez forcément des réponses à vos interrogations. Mieux: en deux clics et trois coups d’œil, gratuitement ou à tarif franchement abordable, vous saurez concrètement comment résoudre vos problèmes.

    Un foisonnement de trucs et astuces drôlement utiles, bien sûr, mais qui laisse songeur. Au fond, cette luxuriance conseillère actuelle ne serait-elle pas le signe que nous ne savons pas (ou plus) maîtriser ces petits gestes souvent simples et basiques du quotidien? Faut-il donc donner raison aux grincheux quinquas-sexas partisans du «c’était mieux avant» quand ils prétendent que plus rien ne se transmet en famille et, plus spécifiquement, de parents à enfants?

    Transmission multiple

    Evidemment, rien n’est aussi tranché. Tout d’abord parce que si la passation intergénérationnelle de compétences manuelles et/ou ménagères ne se fait plus systématiquement, comme le relève Marlène Schiappa, écrivaine, politicienne, fondatrice et présidente du réseau Mamantravaille, d’autres valeurs et savoirs extrêmement importants restent transmis. Et notamment à la faveur de moments informels que le pédopsychiatre vaudois Michel Bader qualifie de primordiaux, comme «des discussions, des lectures, des sorties au cinéma ou encore des balades à la découverte de notre environnement ou de lieux chargés d’histoire et de culture.»

    Surtout, n’en déplaise aux ronchons passéistes, «la transmission des savoir-faire fondamentaux n’a jamais été un processus complet allant uniquement des anciens aux jeunes», insiste le docteur en anthropologie belge Olivier Wathelet. Il précise: «Ce mécanisme a toujours également reposé sur le partage de connaissances entre personnes de la même génération

    Pour illustrer son propos, le chercheur reprend: «Une petite qui voit des adultes cuisiner acquiert quelques bases générales par observation mais cela ne lui donne pas toutes les clés pratiques, même si elle a mis un peu la main à la pâte. Du coup, quand elle veut réaliser une recette toute seule, elle va activer ses réseaux pour savoir concrètement comment procéder. Dans le temps, elle allait demander conseil aux femmes du même âge qu’elle dans son village ou dans son quartier. Maintenant, elle passe volontiers par internet ou par des guides qui s’inscrivent parfaitement dans cette logique.» Autrement dit, pour apprendre comment gérer des choses simples et fondamentales du quotidien, il suffit d’une combinaison de trois paramètres précis: l’observation, l’imitation et la recherche d’informations complémentaires.

    Une formule toute simple, en effet. Mais qui, au fil des ans, s’est modifiée. Et, corollaire, a fait bouger les lignes transmissionnelles. D’après la docteur en sciences de l’éducation et professeur à l’Université de Nantes Martine Lani-Bayle, la mue a débuté grosso modo dans les années 1950-1960, au cœur des Trente Glorieuses. Elle précise: «Si l’on regarde son père ou sa mère recoller des objets cassés, coudre, cuisiner ou bricoler, on aura logiquement tendance à reproduire ces actes ou tout au moins à essayer de faire comme eux. Or, de très nombreux parents ou grands-parents d’aujourd’hui n’ont justement pas vu leurs aînés accomplir ces gestes-là.»

    Epanouissement personnel

    Pourquoi ça? Selon nos experts, il faut y voir l’effet conjugué de différents facteurs. A commencer par la profonde réorganisation de la société amorcée dès après la Seconde Guerre mondiale, qui se manifeste notamment par une évolution des métiers. Ceux-ci, devenus plus «abstraits», sont en effet bien plus rarement transmis de génération en génération que par le passé et nécessitent de ce fait moins de savoirs pratiques à apprendre de nos parents. Ce n’est évidemment pas tout. Dans l’équation, il faut ajouter la (lente) marche vers l’émancipation, grâce à laquelle les femmes ont commencé à s’épanouir hors de leur foyer. Ou encore la démocratisation de l’électroménager qui, en simplifiant la vie domestique, a libéré un tantinet les ménagères de leurs servitudes domiciliaires.

    Par ailleurs, les débuts de la consommation à grande échelle ont aussi joué un rôle non négligeable. «Petit à petit, tandis que les mères commençaient à travailler à l’extérieur, par envie ou par nécessité, on s’est mis à penser que les gestes séculaires n’étaient plus indispensables», explique Martine Lani-Bayle. Pour le coup, plutôt que de se confectionner soi-même des habits, on s’est rabattu sur le prêt-à-porter. Parallèlement, on a préféré remplacer les objets abîmés ou cassés par d’autres modèles flambant neufs et les tambouilles mijotées maison ont doucement cédé leur place aux surgelés et plats précuisinés. Et tout à l’avenant.

    Certes. Mais alors pour quelles raisons renier aujourd’hui cette conquête de la facilité? Comment expliquer que l’on manifeste le désir de suer à nouveau à la tâche et, pour ce faire, de se noyer dans les conseils pratiques?

    Pour nos spécialistes, ce revirement sociétal semble marquer le besoin d’un recentrage des individus sur eux-mêmes et leur home sweet home, une espèce d’effet caché du hygge scandinave qui veut que le bonheur se niche dans une paire de grosses chaussettes en laine tricotées main. Car une chose est patente: de plus en plus d’activités longtemps qualifiées de corvées, tel le rangement, la popote ou la couture, par exemple, sont aujourd’hui joyeusement réinvesties. Mieux: elles se transforment carrément «en moments de valorisation personnelle», relève Olivier Wathelet. Un point de vue que partage Marlène Schiappa: «Je constate effectivement que ce qui était perçu comme des choses ennuyeuses et désagréables il n’y a pas si longtemps est en train de devenir une forme d’épanouissement de soi. Cuisiner n’est ainsi plus lié à l’obligation de se nourrir mais une manière de retrouver son identité!» Olivier Wathelet ajoute: «Nous évoluons dans une société très centrée sur la performance et la compétitivité où l’on se doit non seulement d’être créatif et original mais aussi de le faire savoir via les réseaux sociaux. Ce phénomène de mise en scène de soi est particulièrement visible sur Instagram, Facebook ou Pinterest, qui regorgent de pages consacrées à la cuisine, au bricolage et la déco d’intérieur.» Futile? Pas autant qu’on pourrait le penser. Parce que au-delà de cette recherche de «se mettre en capacité de mieux raconter sa vie», comme la définit le chercheur belge, il est aussi question de «se réapproprier les petites choses du quotidien et de transformer des pensums en occasions de se faire du bien», ce dont témoignent d’ailleurs des ouvrages aux titres évocateurs comme «La magie du rangement» ou «Ranger: l’étincelle du bonheur», de Marie Kondo, (Ed. Pocket et Pygmalion).

    Un marché rentable

    Responsable de formation à l’Ecole supérieure en éducation de l’enfance, à Lausanne, Brigitte Favre-Baudraz tire également cette analyse: «Le monde du travail est aussi complexe que stressant. Pour le coup, on a un énorme besoin de lâcher prise. Que ce soit en méditant sur un tapis de yoga, en faisant de la pâtisserie, de la couture ou en organisant son intérieur, finalement peu importe. Ce qui compte, c’est de trouver le moyen d’y parvenir!» Message reçu 5 sur 5 par les éditeurs, blogueurs et producteurs TV, qui ont senti la vague arriver et continuent de surfer dessus. Car le marché livresque, internetien et télévisuel du «C’est moi qui l’ai fait», «Je sais me maquiller», «Le ménage réinventé» ou «La cuisine en trois coups de cuillère à pot» pèse des milliards de francs. Eh oui: compter et faire des sous… Certains n’ont pas besoin d’apprendre comment on fait!

    Témoignages

    Marlène, 34 ans, Le Mans (France), femme politique et fondatrice du réseau mamantravaille.fr

    Il est évident que la vie a changé et qu’on n’enseigne plus les mêmes choses à ses enfants. Il y a quelques générations, on allait au lavoir et on apprenait de sa mère ou des femmes présentes comment faire la lessive ou alors on passait son dimanche à cuisiner en famille pour toute la semaine. Aujourd’hui, les tâches quotidiennes sont simplifiées et, pour le coup, ce type d’apprentissage-là ne se fait plus. Est-ce vraiment grave? Franchement, je ne le pense pas. Quand j’ai fondé le réseau Mamantravaille (une association très active dans la défense des causes féminines et qui s’occupe de problématiques tournant autour de l’égalité parentale ou de la conciliation vie professionnelle et personnelle, ndlr), c’était dans l’optique de partager des bonnes combines, des trucs, des astuces, ainsi que des expériences et des conseils. Et puis c’était aussi une manière de faire du lobbying car plus nous serons nombreuses à revendiquer les mêmes choses, plus nous aurons des chances de pouvoir faire éventuellement bouger les choses. C’est dire si, dans ce contexte, il me paraît bien plus important de transmettre des valeurs telle que la solidarité à nos petits que de leur apprendre à faire la vaisselle ou à préparer des pâtes: ça, ils pourront toujours l’acquérir autrement – que ce soit par imitation ou grâce à des tutoriaux et à des guides.

    Brigitte, 60 ans, Lausanne, formatrice

    Des siècles durant, les savoirs sont restés très sexualisés: les filles au ménage, les garçons au manuel. Aujourd’hui que l’émancipation des femmes est passée par là, ces connaissances sont comme libérées de cette transmission sexuée et, pour le coup, on choisit librement ce qu’on transmet à nos enfants. Personnellement, comme j’aimais ça, j’ai découvert le bricolage avec mon père. A contrario, je n’ai pas enseigné la cuisine à mes filles. Ce qui ne les empêche pas de faire très bien à manger: nécessité faisant force pour l’une, par passion pour l’autre, qui consulte d’excellents sites de pâtisserie. Cela dit, je suis très impressionnée par la générosité des gens qui partagent leur savoir sur internet, que ce soit des savoirs pratiques ou des moyens de formation. Récemment, n’ayant pas de peintre dans mon entourage, j’ai consulté un tutoriel pour savoir comment repeindre une chambre: c’était bluffant de simplicité! De même, je plonge dans le web quand j’ai des problèmes informatiques. Ce sont peut-être des choses très triviales pour un spécialiste mais pas pour moi. Je trouve magnifique que des geeks prennent le temps d’expliquer des astuces pour que je puisse y avoir accès!

    Des émissions de TV, des guides, des sites, des magazines

    La magie du rangement Vendu à plus de 5 millions d’exemplaires dans le monde, ce guide signé Marie Kondo offre une vision littéralement spirituelle du rangement. De fait, en abordant très pragmatiquement nettoyage, tri et organisation, l’auteure parle aussi de changement, de bonheur et de bien-être. Car, dit-elle, faire les à-fonds, c’est s’offrir une nouvelle dynamique.
    La magie du rangement, Ed. Pocket, disponible en librairie.

    Vie Pratique Féminin Comme son nom l’indique, ce périodique français propose des solutions concrètes aux problèmes du quotidien: cuisine, déco, coiffure, bricolage… Pour le hors-série «Be Happy», sorti en février 2017, ce magazine qui s’adresse «à celles qui sont de plus en plus attirées par le fait maison a notamment développé un dossier sur le rangement «qui libère l’espace et l’esprit».

    C’est au programme Diffusée du lundi au vendredi vers 9 h 55 sur France 2, cette émission aborde de nombreux sujets: culture, santé, conso, bien-être, voyages ou encore cuisine. A la clé: toutes sortes de recettes, de trucs et de conseils pratiques.
    C’est au programme, France 2


    ©Schousboe Charlotte/FTV

    Le meilleur du DIY Les fans de Do It Yourself (soit le DIY) devraient trouver leur bonheur sur ce portail. D’autant que sa fondatrice, Magali Thiébaud, l’alimente au quotidien. Au menu: des recettes, des accessoires, des idées cadeaux à bricoler soi-même (évidemment!), le tout expliqué simplement et, de ce fait, accessible à toutes… mêmes aux malheureuses dotées de deux mains gauches!

    YouTube a ses déesses Mine de conseils inépuisable, YouTube a ses dieux et déesses. Dont Jaclyn Hill (photo), EnjoyPhoenix ou Kandee Johnson, qui réunissent respectivement 3 948 936, 2 738 276 et 3 845 614 abonné(e)s. De quoi faire pâlir d’envie quelques mastodontes de l’audiovisuel…


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