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    Tyrannie du bonheur: je suis heureux si je veux!

    Kits, manuels, coachs, tout nous pousse à partir à l’assaut d’un nirvana devenu obligatoire. Et si le bonheur, le vrai, se cachait ailleurs?

    Publié le 
    11 Septembre 2016
     par 
    Saskia Galitch

    Vous pensiez vous laisser glisser dans une douce mélancolie saisonnière et goûter aux délices du spleen automnal? Oubliez! En cette rentrée, on se doit d’être HEU-REUX. Absolument, totalement. Et tout est fait pour nous le rappeler. A commencer par les innombrables ateliers, formations ou stages estampillés «La vie en rose» proposés un peu partout. A approfondir avec les quelque 700 publications annoncées cette saison par les éditeurs et qui promettent «la lune à ceux qui ont perdu le soleil», comme l’exprime le philosophe André Guigot dans «Pour en finir avec le bonheur» (Ed. Bayard).

    Sans compter les dizaines de romans, séries et feel good movies (à vertu antidépressive, donc) sortis ou à sortir prochainement – tels «Mr. Ove» ou «Bridget Jones III». Et ce n’est pas tout. Dans les entreprises se mettent à fleurir les Chief Happiness Officers – entendez par là: Responsable du bonheur! – en lieu et place des directeurs des ressources humaines, tandis que la vie politique se gargarise d’un langage tout neuf à base d’«identité heureuse» et autres formules à effet Prozac. Bref, aussi bien intentionnées qu’elles puissent d’abord sembler, la multiplication de ces invitations au bonheur les fait virer à la franche injonction!

    Être heureux, une sacrée source de stress!

    Injonction qui, à vrai dire, nous complique singulièrement la vie. Parce que si, commercialement parlant, «quête de félicité» rime avec «prospérité», la course au nirvana a des effets souvent délétères sur nos états d’âme. Car, paradoxalement, cette obligation d’être en permanence «au top» est devenue une source de stress, d’angoisse et de culpabilité pour les «malheureux» qui n’y parviennent pas, comme le démontrent les économistes Carl Cedeström et André Spicer dans leur essai «Le syndrome du bien-être» (Ed. Payot). Leur analyse:

    Cette recherche du contentement optimal, loin de produire les effets bénéfiques vantés tous azimuts, participe du repli de soi et provoque un sentiment de mal-être.

    Un constat que pose également l’infirmière et psychothérapeute Rosette Poletti: «Je reçois de nombreux courriers à ce propos. Mes interlocuteurs se plaignent de ne pas réussir à se sentir comblés alors qu’ils auraient tout pour l’être, explique-t-elle. Or, il y a généralement des tas de raisons objectives à leur malaise. Un jour ou l’autre, on est tous confrontés à notre «non-toute-puissance» et à notre finitude: il faut donc admettre qu’il n’est pas possible d’être heureux tout le temps et qu’on a le droit de ne pas aller bien temporairement».


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    Mais comment cette obsession de la «happy attitude» a-t-elle pu s’imposer? Car si le concept de bonheur remonte à l’Antiquité, il était alors synonyme de partage, liberté et dignité humaines. Et la Révolution française, en affirmant le «découvrir» – le fameux «Le bonheur est une idée neuve en Europe» de Saint-Just – l’entendait bien ainsi. Alors, qu’est-ce qui explique l’étrange glissement subi par cette idée du bonheur? Psychanalyste, professeur émérite de psychopathologie à l’Université d’Aix-Marseille et auteur de «Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux?» (Ed. Babel), Roland Gori explique: «Pour les Anciens, il était question que les citoyens participent ensemble aux décisions et aient la possibilité de s’autodéterminer dans la conduite de leur existence personnelle et collective. Puis, dès le XIXe siècle, ce droit à la félicité a été utilisé par les gouvernants comme moyen de pression…» C’est-à-dire? En caricaturant à peine, leur discours se résumait à: «Soyez bien obéissants et, nous, on va vous rendre heureux!» Enorme mais efficace, note le professeur. Qui précise «Et voilà, aujourd’hui, il ne s’agit plus que de sécurité matérielle et individuelle. Le bonheur est devenu le nouvel opium du peuple…»

    Très agacé par cette aspiration à réussir sa vie qu’il qualifie de «norme totalitaire», André Guigot regrette, quant à lui, que tout soit désormais affaire de performance et de compétition. «Dans notre vision publicitaire des choses, on ne se pense que par effet de mesure, puisqu’il faut être le meilleur dans tous les compartiments du jeu: couple, famille, travail, apparence, sport…»

    Le vrai bonheur, c’est quoi?

    De son côté, Rosette Poletti voit dans ce nouveau dogme un effet de la «diminution des influences religieuses. Il fallait qu’on trouve un but vers lequel se diriger», dit-elle. Avant de poursuivre: «La période est profondément marquée par la peur et l’incertitude. On a donc tendance à essayer de se focaliser sur le positif. Or, quoi de plus positif que le bonheur, fût-il expliqué dans des manuels?» A condition, bien sûr, de ne pas les prendre à la lettre. Car «certains conseils ne sont pas recevables en fonction de ce que l’on vit, met-elle en garde. Demander à quelqu’un qui vient de perdre son enfant de pratiquer la psychologie positive n’est juste pas possible.»

    Alors, un leurre, le bonheur? Bien sûr que non. Mais il faut d’abord se rappeler, indique la chroniqueuse du «Matin Dimanche», que «le bonheur est un ressenti très personnel. Il n’est pas un but en soi, mais une manière de voyager.» Et d’ajouter: «Il faut aussi prendre conscience de l’importance de «l’ici et maintenant» et des petites choses qui, pour un moment tout au moins, nous permettent de nous sentir bien, reconnaissants et en harmonie.»

    De son côté, Roland Gori prône le retour à l’amour, l’amitié, à des équilibres tout individuels eux aussi, et dénués de mode d’emploi, tels que «renouer avec le goût de la parole, de l’authenticité, de la liberté, de la réflexion et de la culture… Le bonheur, c’est d’abord un accord. Avec soi-même, avec les autres, avec la nature. C’est aussi la capacité de partager le sens et l’expérience, un sentiment d’être en cohérence avec son environnement.»

    Pour André Guigot, qui partage d’ailleurs cette vision, le «vrai» bonheur passe par le fait de «modifier notre point de vue, retrouver la capacité d’émerveillement que l’on a dans l’enfance et remettre du sens dans ce que l’on est et dans ce que l’on vit». Chacun selon sa nature et son parcours propres, donc. Autant de non-recettes qui, aussitôt, redonnent envie de se lever de bonheur!

    Un marché rentable

    Selon une étude menée en 2015 par l’institut Ipsos, le bien-être, «condition sine qua non pour être heureux», pèse joyeusement 37,5 milliards d’euros en France. Il n’est dès lors pas étonnant que près de 40% des sondés disent «consulter régulièrement des articles ou des livres» parlant du bonheur sous toutes ses formes – avec une prédilection pour des thématiques du type psychologie positive, respiration, exercices «mens sana in corpore sano», nutrition, relooking, art-thérapie, méditation ou techniques diverses de développement personnel. Si bien que les kits et gadgets supposément dispensateurs de bonne humeur se vendent comme des petits pains. Ainsi, en 2014, il s’est écoulé plus de 6 millions d’exemplaires de livres présentés sous le bandeau «bien-être» ou «développement personnel». Et la tendance s’annonce à la hausse, constatent les libraires, même si les chiffres 2015-2016 ne sont pas encore disponibles.

    Profession: directrice du bonheur

    Né dans la Silicon Valley, aux Etats-Unis, le métier de Responsable du bonheur autravail – chief happiness officer ou CHO – a débarqué de ce côté-ci de l’Atlantique en 2013. Cette année-là, Laurence Vanhée, directrice des ressources humaines du Service public fédéral belge de Sécurité sociale, décide en effet de transformer son job. De DRH elle devient CHO. Son credo est simple: elle veut gérer des êtres humains (et non des ressources), les rendre heureux au bureau et faire de l’entreprise un lieu où il fait bon vivre… et travailler! Aujourd’hui retournée dans le secteur privé, la jeune femme a publié «Happy RH, le bonheur au travail», livre-plaidoyer où elle raconte son heureuse expérience. Laquelle semble convaincre, puisque de plus en plus de chefs d’entreprise commencent à engager des CHO à seule fin de prendre soin de leur personnel. Evidemment, cette démarche n’est pas tout à fait gratuite: des études menées par le Massachusetts Institute of Technology (MIT) et l’Université de Harvard ont démontré qu’un salarié heureux est en moyenne deux fois moins malade, six fois moins absent et neuf fois plus loyal à son entreprise qu’un employé qui se sent maltraité. Alors… à quand des CHO dans les grandes compagnies suisses?

     

    Le témoignage d’Anne, 35 ans, Montreux

    «D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais supporté qu’on me dise ce que je devais penser ou ressentir. Inutile de dire que ces injonctions au bonheur et cette espèce de dictature du bien-être m’agacent prodigieusement. Moi, je revendique le droit de râler, d’avoir un coup de blues et de me sentir raplapla. Et si ça ne plaît pas, tant pis: pour mon équilibre, donc pour me sentir bien et heureuse, j’ai besoin de pouvoir exprimer mes sentiments. Même s’ils sont sombres ou sur un mode «grumpf…»

     

    #JeSuisUneFemmeFemina: le choix de Charlotte Gabris

     

     

    Avec ce dossier s’ouvre notre série d’articles rédigés dans le cadre de notre opération #JeSuisuneFemmeFemina. Cette semaine, la suggestion de la comédienne Charlotte Gabris.

    Cette quête du bonheur à tout prix est particulièrement visible sur Instagram. C’est la course de l’ego trip. Chaque post, chaque selfie prête à ce même sous-entendu: «Ma vie est meilleure que la tienne». Instagram fait rêver mais renforce le sentiment d’insécurité, crée de la frustration… Ce sujet est dans l’air du temps, car Instagram est devenu un outil d’autopromotion, une mise en scène de notre vie. Poster des selfies, maquiller sa vie à base de filtres, s’inventer une existence et commencer à y croire, quitte à oublier petit à petit qui nous sommes vraiment. C’est d’ailleursle sujet du long-métrage que j’écris avec mon amie scénariste Cécile Sella. L’histoire d’une fille blogueuse qui va devoir choisir entre une vie fantasmée ou une vie réelle loin du virtuel.

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