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Tendance: les soirées exclusivement entre filles

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© Getty Images

Sauf à s’afficher comme la rabat-joie du groupe, plus possible d’y échapper! Pour toute femme actuelle qui se respecte, les enterrements de vie de jeune fille, baby showers à l’américaine, virées entre filles et «soirées copines» sont devenus des rendez-vous incontournables. Quasi obligatoires, même. Vous êtes plutôt du genre à privilégier les amitiés exclusives cultivées dans l’intimité? Tant pis. A moins de programmer une sortie mensuelle minimum avec votre bande d’amies, vous serez aux yeux des autres celle qui passe à côté de sa vie. Car selon les critères en vogue: en 2017, être femme, c’est s’offrir du temps… entre filles! Et ce, que l’on ait la vingtaine ou la cinquantaine bien sonnée.

«On assiste à un vrai boom de ces sorties de groupe strictement féminines, atteste René Duringer, fondateur de l’Observatoire des tendances. On le voit bien à l’œil nu sur Facebook, avec les photos postées à l’occasion des fêtes entre filles.» L’expert relève en outre que, contrairement aux images véhiculées par les médias, qui mettent en scène d’éternelles trentenaires célibataires, le phénomène en question «touche quantité de femmes déjà bien installées dans leur vie, avec souvent une vie familiale des plus classique.»

L’effet Sex and the City

Mais d’où vient cette soudaine frénésie à lâcher mari et enfants, ou douce soirée au coin du feu le nez plongé dans un bouquin, pour s’en aller festoyer entre copines, exclusivement? Des pays anglo-saxons, bien sûr, où ces moments 100% girly ont plusieurs décennies d’existence, comme le signale Isabelle Collet, présidente de l’Association de recherche pour le genre en éducation. C’est donc seulement en terre francophone qu’un tel boom est une nouveauté. «Même dans des pays conservateurs comme l’Irlande ou l’Ecosse, il y a toujours eu dans les pubs des recoins un peu plus privés, des salles en retrait, où les mères de famille de tous âges se retrouvaient le soir pour boire de la bière.» «Il y a une vingtaine d’années, cela m’avait frappée. Je m’étais demandé où étaient les enfants, si c’était le mari qui s’en occupait ou une de ces femmes à tour de rôle…»

Pour cette maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Genève comme pour tout esprit un tantinet observateur, ces équipées féminines ont tout de l’exportation culturelle américaine. Un peu comme la très commerciale fête de Halloween, étrangère à nos contrées jusqu’à il y a une vingtaine d’années. Pour ce qui est des soirées filles, ce sont «les séries américaines», précise notre experte, qui les ont véhiculées. On pense aussitôt aux quatre héroïnes chaudement libérées de «Sex and the City». «Un vrai déclic pour le monde francophone!», confirme-t-elle. Mais aussi à «toute série américaine en général puisqu’on y voit, en toute logique, les personnages participer à ce type de festivités.»


Sex and the city Diffusée dès 1999 en France, la série qui mettait l’accent sur les confidences les plus intimes de
quatre New-Yorkaises hyperbranchées a laissé une empreinte indélébile. Jamais la sortie entre filles n’avait paru aussi délirante…

Alors, inédit, chez nous, le plaisir de se retrouver entre filles? Evidemment non. «L’amitié féminine et les réseaux de filles ont toujours existé, commente la sociologue Florence Maillochon, directrice de recherche au CNRS. Mais ce sont leurs manifestations qui changent. Aujourd’hui, les femmes s’approprient les codes traditionnellement réservés aux hommes.»

«Ce qui est nouveau, ce n’est pas que les femmes se réunissent, mais qu’elles sortent ensemble», rebondit Isabelle Collet. «Ces soirées se font dehors, et non plus à la maison comme du temps des fameuses réunions Tupperware ou de la vague des ventes de sex toys à domicile, complètement dépassées. Aujourd’hui, les femmes se réapproprient l’espace public, et de manière non mixte», décrit-elle. Une conquête «rendue possible par différents facteurs tels que l’élévation de leur niveau d’études et une autonomie financière accrue, puisqu’elles ont augmenté leur taux d’activité professionnelle», explicite à son tour Florence Maillochon. «Autant d’éléments qui permettent aux femmes d’avoir des activités de loisir hors sphère domestique et sans la compagnie d’un homme.»

Affinités redécouvertes

Qu’une moitié de l’humanité détienne désormais le droit et les moyens (en temps et en argent) d’habiter librement l’espace collectif, on ne peut que s’en réjouir. Mais ce qui surprend de prime abord, c’est cette exclusion des mâles alors qu’il y a peu les femmes se battaient encore pour accéder aux milieux alors masculins tels que clubs de cigare et autres cercles d’affaires. Contradictoire? Pas tant que ça. «A travers l’histoire, la fonction première des espaces réservés aux hommes a été d’exclure les femmes du pouvoir», rappelle en effet Olivier Kennedy, fondateur et CEO d’Enigma, active dans la stratégie prospective. Dès lors qu’elles ne le sont plus (exclues, donc), ou moins, ou pas toutes, peut-être ce combat de leurs mères et grands-mères s’éteint-il de lui-même? Et cède la place à l’envie de s’éclater entre soi? D’échapper quelques heures aux rôles d’épouse et de mère, de fuir l’enjeu parfois pesant de la séduction – voire du harcèlement? «Ce n’est pas pour rien que certaines femmes vont danser dans des boîtes gays», avance Isabelle Collet, rappelant au passage que certains de ces clubs ont dû clairement réagir face à cette clientèle non désirée…


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«Je ne pense pas qu’il s’agisse de fuite», analyse quant à lui René Duringer, de l’Observatoire des tendances. «Je crois que ces femmes cherchent juste à satisfaire des attentes extérieures au couple, sans qu’il y ait insatisfaction par ailleurs.» Comme si, à l’ère post-féministe, les femmes étaient en train de déculpabiliser du plaisir d’être entre elles. Et ce «après une grande période de dénigrement de l’entre-soi féminin, que l’on allait jusqu’à traiter de caquetage de basse-cour», déchiffre la spécialiste du genre de l’UNIGE. Et puis, «après Mai 68 et la révolution sexuelle, il y a eu cette idée que la mixité était la chose à faire quand on était jeune et libéré. Se rassembler entre femmes était alors devenu complètement ringard! Les soirées mecs, en revanche, n’ont jamais posé souci». Et à personne, ni aux féministes, ni aux antiféministes, ni aux «sans opinion». Amusant, non?


Girls Créé par Lena Dunham, cette série diffusée depuis 2012 transpose à la génération adulescente l’idée centrale
de «Sex and the City». Soit: un quatuor féminin, ses tribulations dans Big Apple, ses confidences pathético-humoristiques…

La bonne nouvelle, ce serait donc que les femmes ont appris à assumer leurs complicités féminines. Ou, en tout cas, qu’elles «sont souvent les premières surprises de trouver ces moments girly sympa», mentionne encore Isabelle Collet. A croire qu’elles avaient bel et bien intégré les préjugés sur leur propre genre…

Un détail, cependant, vient ternir l’optimisme de cette analyse: le côté régressif des sorties résolument estampillées «filles», quand bien même elles s’adressent à des quinquas. «Pour le coup, cette idée de faire «comme quand on était gamines», avant le couple et les enfants, n’a rien d’anglo-saxon: il n’existe qu’ici», pointe Isabelle Collet, qui y voit l’influence du jeunisme ambiant. On peut même juger regrettable que les femmes y cèdent, car les substantifs employés – «copines», «nanas», «filles» – indiquent une «tendance à infantiliser. C’est finalement une des formes du sexisme, comme lorsqu’on désigne une femme par son prénom plutôt que son nom entier. Ça ramène dans une sphère privée et une situation de dépendance

Et la sociologue du CNRS d’approuver. Pour elle non plus, ce choix lexical n’est pas aussi charmant qu’il en a l’air: «Il révèle le machisme d’une société, la nôtre, qui ne peut pas concevoir une activité féminine sans la dévaloriser, implicitement ou explicitement. Dans le cas présent: en la rabaissant à une activité puérile, de gamines, de mineures.» Et les femmes jouent le jeu? Elles reprennent cette étiquette à leur compte et, visiblement, avec plaisir? «Ne pas se rendre compte du sens véhiculé par les mots est somme toute assez courant», fait remarquer une Isabelle Collet sans illusion…

Vitrines pour les marques

Autre point de vue, autre éclairage: celui du stratège Olivier Kennedy, pour qui ces events 100% féminins sont avant tout un phénomène marketing. «Avec les Spice Girls et le girl power, on a assisté à la récupération marchande finale du féminisme», analyse-t-il. La présidente de l’Association de recherche pour le genre en éducation le rejoint: «Si le besoin de ralliement existe réellement, son habillage en «soirées de filles» est plus un effet marketing qu’autre chose.» Il suffit de jeter un œil à certaines campagnes publicitaires pour s’en rendre compte. Des marques comme Etam, H&M ou Naf Naf ont toutes utilisé l’image de ces fameuses bandes de copines. «Or, les publicitaires mettent toujours en scène des Parisiennes trentenaires et célibataires, souligne Florence Maillochon. Une population qui constitue une cible à fort pouvoir d’achat, mais qui n’est pas forcément représentative de la vraie population de ces soirées et autres événements entre filles…»

Les femmes semblent pourtant bien y trouver leur compte, non? «Dès lors que l’on qualifie quelque chose d’ultradésirable, et qu’on le montre à répétition, il y a les personnes qui adhèrent… et celles qui suivent», commente Isabelle Collet, pour qui ce nouveau «besoin» est à rapprocher de celui que peut avoir une gamine pour les nouveaux Lego spécifiquement marketés «filles».

Alors, on en pense quoi?… Que notre temps est trop précieux pour céder à la première happy tendance venue. Une soirée de libre? On en fera ce que bon nous semble! Moment entre amies, en amoureux ou en pyjama devant la télé, on décidera s elon l’humeur. Et ce sera notre choix bien à nous.

Témoignages

Christina, 38 ans, Fribourg, enseignante «J’y tiens beaucoup, mais c’est malheureusement très rare que j’arrive à me réserver des soirées pour voir mes copines. Entre le boulot, mes enfants et les activités en famille, ça ne doit pas m’arriver de sortir plus de deux ou trois fois par année avec mon clan de copines. Par contre, on a notre rituel bien à nous: tous les ans, au printemps, généralement à l’Ascension, on s’offre une petite escapade entre filles. On a déjà été à Barcelone, Paris, Milan ou encore Londres. Au programme: shopping, sorties et, surtout, grandes confidences! Etre à cinq individualités promet de sacrés fous rires et une joyeuse dynamique. Quels que soient les soucis rencontrés par les unes et les autres dans leur vie personnelle. A cinq, impossible de se lamenter très longtemps, et c’est tant mieux! On se connaît depuis l’adolescence, on était toutes au gymnase ensemble. On ne s’est jamais perdues de vue, mais avec l’entrée dans la vraie vie d’adulte, on se voyait beaucoup plus rarement. C’est pour cela, après des mois passés sans se voir les unes les autres, que l’on a décidé ce rendez-vous annuel. Et pour s’assurer qu’on s’y tienne, on choisit la prochaine destination avant la fin du séjour!»

Lucie, 40 ans, Lausanne, biologiste «Je ne suis pas trop soirée filles. J’ai plusieurs amies qui se connaissent entre elles, mais nous n’avons jamais fonctionné comme une bande. Nous nous voyons plutôt à deux. Je ne sais pas trop à quoi ça tient, peut-être à des caractères plus réservés… La cousine d’une de ces amies lui a organisé une fête surprise à la fin de sa grossesse, une baby shower comme on en voit dans les séries américaines. J’y suis allée, j’y ai pris du plaisir, on a bien rigolé, mais… ce n’était pas non plus sensationnel. Côté partage, c’était même assez creux. Ce que j’aime quand je vois l’une ou l’autre de mes copines, c’est de pouvoir au contraire parler de tout, en toute liberté. Pouvoir tout lui raconter, et vice versa. Or je ne crois pas qu’il soit vraiment possible de se confier quand on est plusieurs. Sans être fausse, on n’est pas la même personne avec tout le monde. Même avec des amies. On est toujours un peu différente avec chacun, chacune. Mais je n’ai jamais eu à l’expliquer ni même à l’exprimer: on a toujours fonctionné en binômes, sauf pour les soirées spéciales comme les anniversaires, et cela nous va très bien. Je ne me sens aucunement frustrée de pas vivre ces fameuses soirées filles!»

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