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Notre dossier spécial 14 juin: la grande histoire des grèves des femmes

Dossier Greve Keystone JEAN CHRISTOPHE BOTT 1

D’où vient cette mobilisation? Quelles sont ses chances de succès? Comment les choses se passent-elles chez nos voisins?
On vous dit tout!

© Keystone, Jean-Christophe Bott

D’ordinaire, difficile de prédire la date exacte d’un séisme. On sait pourtant que la Suisse va trembler le 14 juin 2019, un vendredi de printemps probablement historique qui verra se dérouler la Grève féministe et des femmes. Des vallées tessinoises à celles du Jura, des rives du lac de Constance à celles du Léman, un mouvement national de contestation féminine veut faire entendre ses revendications pour davantage de droits et, aussi, pour préserver ceux qui ont été conquis au fil des décennies.

L’intitulé de l’événement détonne en lui-même. Une grève de femmes. Dans l’imaginaire collectif, la grève est volontiers considérée comme un phénomène essentiellement viril. Son vocabulaire guerrier en témoigne: bras de fer, coup de force, lutte, résistance…

«Le terme de grève, souvent lié au monde industriel, a longtemps été associé à un univers masculin, confirme Carola Togni, professeure à la Haute Ecole de travail social et de la santé de Vaud. Certes, depuis l’aube de l’humanité, les femmes ont souvent participé aux grands mouvements de contestation, mais lorsqu’elles en lancent l’initiative et y participent seules, ça bouscule les schémas connus.»

Tragédiennes antiques

La première mention d’une grève exclusivement féminine surgit au Ve siècle avant l’ère chrétienne. Dans une de ses pièces de théâtre écrite en -411, l’auteur grec Aristophane met en scène une grève du sexe pratiquée par les femmes de plusieurs cités. À l’origine de ce ramdam au pays de Zeus? Une Athénienne charismatique, Lysistrata, qui parvient à convaincre ses homologues que forcer les hommes à faire ceinture au lit est la meilleure méthode pour mettre enfin un terme à la guerre du Péloponnèse, l’un des plus éprouvants conflits de l’Antiquité.

Et ça marche. Du moins dans l’esprit du poète. «La conclusion de la pièce est positive, dans le sens où le conflit cesse tant les hommes n’en peuvent plus de l’abstinence qu’on leur impose», note Claude-Emmanuelle Centlivres Challet, historienne spécialiste de l’Antiquité à l’Université de Lausanne (Unil). Évidemment, on parle ici de théâtre, mais l’auteur aurait-il pu s’inspirer d’événements réels de son époque? «La pièce d’Aristophane est une pure fiction, on ne connaît aucun mouvement collectif féminin dans l’histoire de l’Athènes démocratique», fait remarquer Pierre Sánchez, professeur en histoire ancienne à l’Université de Genève (Unige).

Invisibles mais essentielles

Reste qu’un vaste mouvement de protestation féminine aurait pu avoir tout son sens, puisque «dans l’Antiquité grecque, les régimes démocratiques laissaient moins de place aux femmes que les régimes oligarchiques ou monarchiques», précise Pierre Sánchez. D’ailleurs Aristophane, qui a, à plusieurs reprises, utilisé le ressort dramatique de la révolte des femmes dans ses œuvres, a bien senti le caractère particulier de la contestation féminine, souligne Claude-Emmanuelle Centlivres Challet:

«L’idée que les femmes se servent d’un pouvoir d’influence lié à leur prérogative biologiquement féminine – leur rôle de partenaire physique – est intéressante: en pratique, les femmes antiques, dénuées de pouvoirs politiques, pouvaient par contre exploiter leurs compétences particulières et leurs rôles spécifiques comme assistantes domestiques et ménagères, procréatrices, éducatrices et accessoires valorisants de leur mari comme levier dans une recherche de pouvoir dans les relations hommes-femmes.»

Au-delà de la revendication principale qui la provoque, la grève féminine porte en effet souvent, entre les lignes, d’autres séries de revendications allant plus loin, des messages critiquant le statut donné aux femmes par la société. «Par la grève, elles s’affichent dans l’espace public et sortent de la sphère de la reproduction dans laquelle elles sont reléguées, avance Stefanie Prezioso, chercheuse en sciences sociales et politiques à l’Unil. Cet acte de protestation vise aussi à indiquer politiquement où se situe la révolution à mener: la distinction des deux sphères, celle de la production et de la reproduction, qui les oppresse et qu’elles veulent abolir. Démontrant au passage, par les faits, que ces sphères sont fondamentalement liées.»

Revendications intemporelles

L’histoire antique va cependant voir se dérouler, quelques siècles après Aristophane, de véritables mouvements contestataires de femmes, notamment en 42 av. J.-C. «Les triumvirs à la tête de Rome votèrent une loi pour imposer une taxe aux 1400 femmes les plus riches de Rome, raconte Claude-Emmanuelle Centlivres Challet. Elles se rebiffèrent à l’idée de devoir payer pour une guerre qu’elles n’avaient pas choisie. Il ne s’agissait pas tant de réclamer le droit de voter et de participer aux décisions publiques, mais plutôt de ne pas être pénalisées en plus de ne pas avoir ces droits.»

Les matrones marchèrent sur le forum, obtenant une adaptation plus avantageuse de la loi. Ce mouvement mobilisait surtout la minorité des plus riches, mais selon Pierre Sánchez, certains des propos tenus sur l’inégalité de fait imposée entre les sexes «sont toujours d’une incroyable pertinence 2000 ans plus tard.»

Déclencheuses de révolutions

Il faut faire un bond dans le temps pour voir se dérouler une autre marche de femmes de grande ampleur et, jusqu’ici, sans commune mesure par ses conséquences. Nous sommes en 1789, le 5 octobre. Entre 7000 et 8000 Parisiennes forment un cortège qui va aller protester sous les fenêtres du roi Louis XVI, à Versailles. Leur motivation? Faire comprendre au monarque que la cherté de la vie n’est plus soutenable. Pour la première fois, les femmes «s’individualisent en tant que catégorie homogène», analyse l’historienne Yannick Ripa dans l’émission Les Têtes chercheuses, sur les ondes de la radio France Culture.


Une contestation qui fera office de pivot dans un climat politique déjà très tendu, chassant définitivement le pouvoir royal de Versailles et permettant dans la foulée de faire adopter la Déclaration des droits de l’homme. «Toute révolution, à partir de celle-là, conduira les femmes sur la scène publique», ajoutait Yannick Ripa. Démonstration en 1917, en Russie cette fois. On a peut-être tendance à l’oublier, mais «la Révolution russe est partie d’une grève féminine», rappelle Carola Togni.

Elles font tomber tout un empire

En mars (février, selon le calendrier julien) 1917, révoltées par les conditions de misère dans lesquelles elles vivent et travaillent, «les ouvrières de plusieurs tisseries se sont mises en grève et ont envoyé des délégations aux métallurgistes pour leur demander de les soutenir… il n’est pas venu à l’idée d’un seul travailleur que ce pourrait être le premier jour de la Révolution», rédigea plus tard Léon Trotsky. Rapidement, en effet, le mouvement fit boule de neige, fédérant des centaines de milliers de personnes et dégénérant en insurrection. Après des années d'une opposition grandissante, l’empire russe s’effondra soudain en quelques jours, première étape vers la construction de l’URSS.

«La grève de 1917, comme les autres grèves durant la Première Guerre mondiale, étaient essentiellement portées par les femmes, car les hommes se trouvaient au front», explique Stefanie Prezioso. Là encore, les revendications économiques sont vite doublées d’une dimension plus politique, avec le droit de vote en ligne de mire. «On est en effet en plein cœur de la première vague féministe, qui visait avant tout à donner les mêmes droits citoyens aux femmes», relève Carola Togni.

Depuis le début du XXe siècle, des femmes luttaient activement pour y parvenir, notamment les suffragettes britanniques, qui menèrent marches, piquets et aussi grèves de la faim collectives (durement réprimées, puisqu’on les nourrit parfois de force) comme techniques de lutte. La fin du premier conflit mondial va exaucer ce souhait dans plusieurs pays occidentaux. Les femmes russes accèdent au droit de vote en 1917, celles du Royaume-Uni en 1918, les Américaines en 1920. En URSS, la révolution verra également la première femme au monde à faire partie d’un gouvernement moderne, Alexandra Kollontaï.

Égéries des sixties

Une fois la première vague féministe achevée, les grandes contestations de femmes se raréfient. «Après 1945, on n’observe pas d’avancées comparables à celles qui ont suivi 1918», commente Stefanie Prezioso. Toutefois, c’était compter sans la folle envie de liberté et d’égalité qui émerge à l’aube des années 70. «Ces temps ouvrent une nouvelle page vers l’émancipation, avec la fusion d’une théorie et d’un large mouvement social.»

On entre alors dans une ère de contestation généralisée, qui cherche à démonter les schémas de domination anciens. Critique du patriarcat et de ses valeurs, du racisme, de l’impérialisme occidental… «Les femmes ont dès le début participé à ces mouvements, mais elles se sont rendu compte que certaines de leurs revendications n’étaient pas prises au sérieux, ni reprises dans les discours pacifistes, antiracistes ou anti-impérialistes», décrit Carola Togni.


Des sujets comme la discrimination vécue en tant que femme, le droit à l’autodétermination ou à l’avortement peinaient à se faire entendre. «Les médias se moquaient encore du mouvement des femmes. A cause de cette peur du ridicule, beaucoup de femmes hésitaient à se dire féministes… nous avions besoin d’une action pour leur montrer, et nous montrer, à quel point nous étions fortes», écrivit la militante américaine Betty Friedan dans son ouvrage It changed my life. Celle-ci décide alors d’organiser une grève féminine aux USA, le 26 août 1970.

La contestation se radicalise

Quelque 50 000 femmes défilent rien qu’à New York. De la côte est à la côte ouest, et même jusqu’à Paris, on voit se tenir des marches, des conférences. L’événement acta la naissance du Mouvement de libération des femmes (MLF). La participation est encore plus spectaculaire lors de la grève des femmes qui frappe l’Islande le 24 octobre 1975. Près de 90% des habitantes de l’île arrêtent de travailler et défilent dans les rues sous l’impulsion des Red Sokkana, un groupe féministe dénonçant les inégalités salariales.

Vigdís Finnbogadóttir, présidente du pays entre 1980 et 1996, première femme au monde élue au suffrage universel direct à la tête d’un État, a reconnu lors d’une interview accordée à la BBC que ce Long vendredi, comme on le nomme désormais là-bas, a «ouvert les yeux de beaucoup d’hommes», augurant une ère nouvelle des rapports homme-femme. «La seconde vague de contestation féministe se termine d’ailleurs avec 1975, rappelle Stefanie Prezioso. À partir du milieu des années 70, l’élan féministe continue d’exister, mais se matérialise plutôt par un repli sur des formes plus institutionnelles, avec la volonté d’avoir des lois qui protègent les acquis.» La France légalise par exemple l’avortement grâce à la loi Veil, en 1975.

Gardiennes du progrès

Toutefois, des textes de loi, aussi nécessaires soient-ils, ne suffisent pas toujours à changer le quotidien. Tel est l’amer sentiment de plusieurs femmes syndicalistes de l’arc jurassien, au tout début des années 90. Malgré l’inscription de la Loi sur l’égalité dans la Constitution fédérale, en 1981, elles estiment que rien n’a changé du côté des salaires dans l’industrie. Parvenant à calmer les inquiétudes de leurs employeurs, qui se pensaient personnellement visés, elles lancent une grève des femmes le 14 juin 1991 dans toute la Suisse.

La mobilisation est massive: 500 000 femmes suivent le mouvement, organisant des débrayages, des défilés, des pique-niques, féminisant des noms de rue, arborant des vêtements fuchsia ou lilas, les couleurs de la manifestation. Au-delà de la question des salaires, elles pointent la faiblesse des rentes AVS, le manque criant de crèches ou l’inégale répartition des tâches domestiques.

«L’entrée en vigueur de la Loi sur l’égalité et la révision de l’AVS, dans la seconde moitié des années 90, ont été portées par les mêmes femmes qui ont soutenu cette grève, détaille Carola Togni. Le 14 juin 1991 a permis d’améliorer la retraite des femmes. La grève reste donc historiquement un moyen efficace de mettre la pression. Les faits parlent d’eux-mêmes.»

Un renouveau du collectif

Déjà remise au goût du jour grâce au féminisme pop d’une Beyoncé ou d’une Lena Dunham, la contestation féminine a connu un rebond en 2016. Cette année-là, le conservatisme opère un retour à l’échelle mondiale. Élection du très macho Donald Trump après une campagne marquée par des propos sexistes, tentation de toucher au droit à l’avortement dans certains pays européens, etc.

Le 3 octobre 2016, réagissant à une proposition du Gouvernement polonais d’interdire l’IVG, des milliers de femmes se mettent en grève et protestent dans les rues de Varsovie. Le même mois, ce sont les Argentines qui débraient en masse pour dénoncer l’inaction des pouvoirs publics face aux violences faites aux femmes. Elles se remettent en grève le 8 mars 2018, cette fois pour demander la légalisation de l’avortement. Sans oublier les grandes manifestations de femmes qui eurent lieu aux États-Unis en 2017 pour critiquer l’idéologie du président Trump.

Ce 8 mars 2019 a en outre été marqué par une grève d’un demi-million de femmes espagnoles, débrayant pendant 30 minutes pour manifester contre la précarité. «La grève du 14 juin en Suisse incarne trois ans de mobilisation féminine au niveau mondial, relève Stefanie Prezioso. Il faut aussi reconnaître le rôle de la prise de conscience collective avec #MeToo. S’il n’y avait pas eu cette idée planétaire que les femmes forment un groupe avec les autres femmes, cette grève n’aurait pas été rendue possible.»

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