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Sur Twitter, un popotin charnu orne le compte de Kim Kardashian. La papesse du people chapeaute le clan le plus suivi du monde – et clairement pas le plus avare en confessions existentielles ou anatomiques. Les sœurs Kardashian-Jenner ont en effet gommé tout ce qui s’apparenterait à une forme de discrétion. Et semblent avoir hissé l’impudeur au rang de valeur cardinale. Idem chez la naïade 2.0 Emily Ratajkowski. Même Adriana Lima, top model jusqu’ici réputée soft sur les réseaux sociaux, s’est récemment convertie aux selfies très explicites. Avec leurs dizaines de millions d’abonnés (de la génération Y, pour la plupart), avec leurs excès et leurs audaces vestimentaires, les Kim, Kendall et autre Khloé témoignent-elles d’une mort annoncée de toute idée de pudeur chez les jeunes? «Si par pudeur on entend des signes de discrétion visant notamment à la dissimulation de parties du corps, alors il est vrai que les tendances à l’exposition voire à l’exhibition de soi se sont banalisées», remarque Patrick Amey, enseignant à l’Institut en communication de l’Université de Genève et coauteur de l’étude «Les adolescents sur internet: expériences relationnelles et espace d’initiation». «Les réseaux sociaux ont modifié les lignes frontières de ce qui est acceptable, poursuit-il. Ils constituent pour certains un espace d’expression libératoire où la visibilité, comme impératif, autorise les plus téméraires à verser dans l’impudeur totale.»

Pour la philosophe et productrice de radio française Adèle Van Reeth, coauteure, avec Eric Fiat, de «La pudeur» (Ed. Plon, 2016), la société actuelle n’est ni plus ni moins pudique que d’autres. «La pudeur est une relation entretenue avec des limites: celles-ci peuvent bien changer de nature, la dynamique reste la même. D’une culture à l’autre, les codes peuvent être différents, mais on trouve toujours une limite qui, si elle est franchie, fait surgir la pudeur. En Inde, par exemple, personne ne s’offense de l’apparition d’un nombril, mais il est indécent pour une femme d’arborer une nuque dégagée.» Et aujourd’hui, se demande-t-on, temps des selfies et du porno, où se situe donc cette limite?

Strip général ou jeu masqué?

La dernière étude James, menée de concert par la Haute Ecole zurichoise de sciences appliquées et Swisscom, a confirmé le temps passé par les jeunes (12-19 ans) sur les Snapchat, Instagram & Co: jusqu’à quatre heures par jour le week-end. Oui, mais cela ne signifie pas que ces utilisateurs sont des exhibitionnistes patentés, assurent les observateurs. «Peut-être les réseaux sociaux invitent-ils de facto à une attitude impudique, admet Adèle Van Reeth, mais ils permettent également de se protéger en s’inventant des avatars qui sont autant de masques. Quant aux célébrités qui exhibent chacun de leurs gestes, elles ne vont jamais aussi loin que le roi de France qui, à Versailles, conviait une assemblée mondaine chaque fois qu’il allait à la selle…» Sociologue et auteur de «Photos d’ados» (Presses de l’Université Laval, 2013), Jocelyn Lachance nuance. S’il estime lui aussi «difficile de dire que nous sommes entrés dans une ère de l’impudique», le chercheur reconnaît qu’à l’âge du numérique une définition commune de la pudeur, notamment entre les générations, ne relève plus de l’évidence. «D’où de grands malentendus et problèmes d’interprétation. Il est vrai aussi que, dans un monde où la reconnaissance de soi s’individualise, certains optent pour une instrumentalisation du corps afin d’attirer le regard.»

Au fond, davantage qu’un strip-tease général, c’est surtout un jeu de clair-obscur que pratiquent les nouvelles générations. «Dès l’école primaire, et de plus en plus dans les années qui suivent, ce sont les camarades de classe et les pairs (encouragés par la technologie qu’ils ont constamment à disposition) qui vont jouer un rôle toujours plus décisif sur ce mélange entre pudeur et représentation de soi», souligne Oliver Bilke-Hentsch, psychiatre pour adolescents à Winterthour et expert dans leur consommation du net. «Des situations joyeuses ou tristes sont mises en scène de façon caricaturale, empêchant toute appréhension globale de la personnalité ainsi captée. En fait, conclut le spécialiste, cette personnalité dans son ensemble, avec ses failles, n’est pas souhaitée sur les réseaux sociaux.» Pourquoi ce souci de ne pas apparaître à 100% soi-même? «L’accent mis par les médias sur l’esthétique du corps et les représentations de la beauté entre en concurrence avec le développement réel des jeunes individus. Aucun ado (ni personne) ne peut être en permanence aussi attractif que les idoles virtuelles.»

De cette réalité, les plus jeunes sont plus conscients que leurs aînés. «Les Millennials savent beaucoup mieux contrôler leur image que la génération précédente», indique Adèle Van Reeth. Ce qui, selon la philosophe, «ne signifie pas qu’ils soient moins pudiques, mais qu’ils sont plus familiers des situations d’exposition de soi.»


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Aux frontières de l’intime

«Pour accéder au sens de ces mises en scène de soi, il importe d’interroger les jeunes eux-mêmes, recommande Jocelyn Lachance. Nous nous rendons alors compte qu’une telle «exposition» est souvent une manière de questionner l’autre, d’interpeller son regard et de lui demander ce qui est «montrable» ou non. Car les jeunes entre eux ne s’encouragent pas toujours à en montrer plus, ils incitent aussi à se cacher.» Et le sociologue québécois de rappeler que «les ados ont le choix des dispositifs de partage de photos et de vidéos. Produire une photo intime de soi pour soi, pour un ami proche ou un amoureux, ou de soi pour Facebook, n’aura pas le même sens. Ainsi, les images envoyées par Snapchat au copain ou à la copine sont souvent l’expression de la confiance accordée à l’autre. Parce que je sais que la photo peut être diffusée mais que l’autre ne le fera pas, cette image confiée devient le symbole d’une intimité partagée.» Et de conclure qu’ainsi «nous ne faisons pas face à une génération «exhibitionniste» mais plutôt à des jeunes qui cherchent des moyens de tracer symboliquement les frontières de leur intimité».

«Il faut rappeler que la pudeur a partie liée avec le fait de préserver les éléments d’une vie intime. C’est-à-dire avec la part du lien que nous tissons avec quelques rares personnes (conjoint, ami) et qui suppose une parole close, voire une part de secret», rétablit Patrick Amey. Pas d’intimité réelle sur les réseaux sociaux, donc, puisque sur ces derniers c’est la vie privée qui se met à nu. Enfin, presque. Car c’est «une vie privée scénarisée qui se donne à voir comme une partie de la vie intime. Or la vie intime ne se déclame pas, ne peut être résumée par une photographie ou une vidéo.» En fait, selon le chercheur genevois qui évoque la «pudeur du sentiment», plus le corps se montre, plus le sentiment se cache: «Alors que le corps se montre avec ostentation, les émotions sincères restent dissimulées, car celles-ci ne sont pas destinées à être entendues par les relations plus lointaines tissées en ligne. Le sentiment peine ainsi à franchir le cap de réseaux sociaux.»

Une fracture entre l’expression du corps et celle des ressentis, c’est bien là l’enjeu du pudique contemporain. «Les jeunes ont un rapport plus ouvert, moins retenu vis-à-vis de la sexualité, et vont parler très librement de l’acte sexuel, note Marianne Caflisch, médecin responsable de la consultation adolescents aux HUG. Mais, en fait, pour tout ce qui touche à leur intimité, ils gardent une grande pudeur.»

La pudeur, ce besoin réel

«Il y a très clairement une séparation entre le «sexe pour le fun», le besoin, les pulsions, et le sentiment amoureux, poursuit la spécialiste. Les jeunes restent très pudiques dans ce qu’ils racontent de leurs sentiments amoureux, affectifs. Ils préservent fortement leur intimité, le fait d’avoir leur espace à eux. Ou bien, à l’inverse, ils ne savent pas comment se protéger et vont parfois trop loin dans ce qu’ils partagent d’eux-mêmes. Mais la pudeur, elle, reste un réel besoin.»

Selon la doctoresse, «la sexualité affichée dans les médias contraste avec le ressenti amoureux des jeunes. Les adultes projettent sur les adolescents quelque chose de libéré, d’ouvert, de «sans limite» – on le voit avec les images montrant des corps très jeunes. Mais cette fascination des adultes ne se retrouve pas forcément chez les ados eux-mêmes. L’adolescence et les changements qui lui sont liés restent complexes, et la pudeur en fait toujours partie.» De quoi rassurer les inquiets. Et d’amener les plus âgés à s’interroger sur leurs propres interprétations et motivations.

Le voile, entre pudeur et revendication

Le voile porté par les musulmanes se trouve au cœur du débat: symbole d’intimité préservée, il apparaît aussi comme une exhibition de la croyance. Mais pourquoi dérange-t-il? «En raison de la longue histoire de notre émancipation féminine, qui se confond avec l’histoire d’un corps toujours plus découvert, répond Silvia Naef, professeure à l’Unité d’arabe de l’Université de Genève. Dans «Comment le voile est devenu musulman» (Flammarion, 2014), Bruno Nassim Aboudrar parle d’un voile qui dérange parce qu’il trouble un ordre visuel, lié à l’exigence occidentale de la visibilité et de la transparence. Dans notre société, nous sommes dans le tout mettre à nu, alors que dans les sociétés musulmanes, c’est le contraire. Même si l’enjeu est toujours le corps de la femme, visible ou invisible.»

Comme le rappelle la chercheuse, «chez nous, ce n’est que depuis 1920 que les femmes montrent leurs jambes, et depuis la fin des années 1960 qu’elles vont la tête découverte. Sur un plan féministe, le hijab est combattu en tant qu’expression d’une idée patriarcale, ce qu’il est. Mais il ne faut pas occulter que le féminisme a émergé dans le monde arabe à la fin du XIXe-début du XXe siècle, soit guère plus tard que chez nous. Pour beaucoup de musulmanes, sortir sans se couvrir les cheveux était une forme d’impudeur inconcevable, en rupture avec leur éducation. Ici et maintenant, cela concerne notamment des femmes peu formées, qui restent entre elles. C’est un peu comme si l’on nous intimait de nous balader seins nus à Lausanne ou Genève.»

Témoignage: Charlotte, 18 ans, genevoise étudiante aux USA

Active sur Facebook et Instagram «Quand je me suis inscrite sur Facebook, j’étais superjeune, je n’avais aucun filtre. Je publiais tout et n’importe quoi. Cette année, j’ai réalisé que j’avais 2000 amis que je ne connaissais pas et qui pouvaient voir des photos de moi à 12 ans. J’ai donc créé un nouveau compte et j’essaie de limiter les amis. Je crois que la plupart des gens de mon âge sont très sélectifs et font attention à ce qu’ils publient. Aux Etats-Unis, beaucoup ont deux comptes Instagram, un Instagram normal au nombre de followers illimité avec les photos belles et propres, et un «finsta» (fake + insta) qui devrait plutôt s’appeler real-insta… réservé à des amis avec des moments gênants de la clique, des grimaces, bref, tous les trucs qu’on ne mettrait pas sur un Instagram normal et qui pourraient nuire à la vie professionnelle, par exemple. Mon copain, par ailleurs, compose des chansons. Parfois, quand on se dispute, ça l’inspire pour écrire. Il les prend en vidéo et les poste sur son Instagram. Je dois dire que cela me choque autant que si quelqu’un prenait une photo de ses poils pubiens et la publiait. C’est trop personnel.»

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