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    Full sentimental: le romantisme existe-t-il encore?

    Enterré pour cause de ringardise, l’idéal romantique? Pas si sûr... lassés des applis de drague, nombre de candidats à l’amour le revendiquent. Quitte à tomber leur masque d’invulnérabilité.

    Publié le 
    27 Novembre 2016
     par 
    Nicolas Poinsot

    Cette année, la campagne ne risquait pas de finir carbonisée. Electrocardiogrammes aussi lisses qu’un épisode de «Columbo», candidats indécis aux regards perdus dans le vide, ambiances quasi arctiques dans les chambrées… La onzième mouture de «L’amour est dans le pré», sur M6, n’avait franchement pas l’intensité mélodramatique d’un «Roméo et Juliette». Même Karine Le Marchand, cheffe d’orchestre de ces dating télégéniques en terres agricoles, l’a relevé lors du débrief de son émission: on aura rarement vu saison si peu passionnée. Certes, beaucoup de couples se sont formés entre deux traites, ou deux tontes, mais sans flamme, sans lâcher-prise. Presque sans conviction. La plupart des belligérants préférant s’en retourner à leur solitude champêtre. Pas si étonnant, au fond, tant l’époque semble allergique au romantisme et à son noyau dur, l’amour fou.

    Souvent regardés comme mielleux, ringards voire carrément pathétiques, les romantiques contemporains passent volontiers pour des fossiles vivants droit sortis d’un roman de Jane Austen. On les moque dans les séries en vogue comme «Girls». Ils seraient même, tels de patauds dinosaures en sursis, voués à une proche extinction, dixit la présentatrice de la BBC Lucy Worsley qui, fin 2015, croyait constater la mort du romantisme.

    Un cynisme de façade

    Elle n’avait sans doute pas pris le pouls au bon endroit. Car, en la matière, les apparences sont trompeuses. S’il est devenu de bon ton de jouer les cœurs de pierre, de sembler imperméable aux sensibleries sentimentales, à l’intérieur, le feu n’a jamais été aussi ardent. «Le problème est du côté du discours, fait remarquer le psychanalyste franco-suisse Saverio Tomasella, auteur de l’ouvrage «Les relations fusionnelles» (Ed. Eyrolles, 2016). Quelque chose dans l’air du temps nous incite à faire la moue devant ce qui est romantique, mais c’est un cynisme de façade. En vérité, il existe une véritable soif d’amour chez les individus. Ils n’oseront pas évoquer le mot romantisme, mais c’est pourtant de plus en plus cela qu’ils veulent.»

    La preuve: avant que les autorités interviennent, les ponts de Paris ou de Venise étaient à deux briques de ployer sous les tonnes de cadenas d’amour verrouillés à leurs barreaux. Et, selon une enquête du site de rencontre Badoo, plus des deux tiers des personnes interrogées ont déjà souffert d’avoir eu un partenaire pas assez romantique. Derrière nos carapaces de samouraïs du métro-boulot-dodo rêvent de tendres cupidons, autocensurés comme des ça freudiens. Mais qu’est-ce qui nous pousse à refuser si fort la bisounoursitude?

    L’une des explications réside dans la définition même du terme «romantisme». Lequel désigne une certaine perte de contrôle: savoir se laisser submerger par les sentiments et les vagues de la passion, au détriment de la raison. Et accepter de révéler une part de fragilité. Ce qui, dans l’échelle «morale» de l’après-crise de 2008, n’est rien de moins qu’un péché capital.

    «L’injonction néolibérale à la performance va à l’encontre des notions liées au romantisme: la vulnérabilité, la lenteur ou l’inconnu, analyse Olivier Voirol, sociologue à l’Université de Lausanne (UNIL).

    En cette période où notre capacité à maîtriser notre vie est amoindrie par la surcharge de travail, on a tendance à se distancier des émotions, parce qu’elles compliquent encore plus l’existence.» Risque de s’exposer, d’avoir mal, de devoir tout recommencer ailleurs. «On encourage les gens à savoir tout gérer tout seul. Cela pousse à se dire qu’il est dangereux de se soumettre à un idéal romantique pouvant mener à la dépendance ou à la souffrance», note le Dr Laurent Holzer, médecin chef au département de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent du CHUV, à Lausanne. Dommage. Car ce sont ces menaces, précisément, qui contribuent à attiser la flamme.

    «Sans danger, le plaisir est moins vif», écrivait déjà Romain Ovide au début de notre ère dans son «Art d’aimer».

    Le romantisme est mort...

    Les relations de couple sont donc soumises à une pression économique qui va crescendo. Mais aussi à une idéologie individualiste manifestement incompatible avec l’amour absolu, souligne Olivier Voirol: «Le romantisme est l’aveu du sentiment d’incomplétude – nous avons besoin de trouver notre moitié, notre âme sœur, pour nous accomplir pleinement. Or cette vision des choses passe pour anachronique. Si, dans le passé, nous nous réalisions via les autres, il faut désormais être capable de se réaliser par soi-même.»

    D’où un impératif moderne à l’opposé de l’esprit romantique: apprendre à s’aimer avant de pouvoir aimer quelqu’un. Or «si l’idée de bien vivre la relation avec soi-même pour être en harmonie avec l’autre est un plus pour réussir une grande histoire d’amour, ce n’est en aucun cas un absolu», tempère Saverio Tomasella. En effet, si l’on réussit très bien sa vie en solo, si l’on sait se renforcer par soi-même, à quoi bon rechercher la transcendance par une fusion avec chéri(e)?

    «J’avoue que nous, les psys, avons notre part de responsabilité dans l’actuelle manière de concevoir la relation amoureuse. L’erreur, c’est d’avoir voulu tranposer les méthodes du coaching dans la vie privée. Une logique techniciste s’est invitée dans l’intime», lequel ne relève pas du registre de la performance. Résultat: cet amalgame réducteur entre romantisme et pathologie auquel nous nous livrons «en assimilant l’amour fou à une forme de folie.»

    Obsédés par la peur de l’échec ou du dérapage incontrôlé en territoire fleur bleue, nombre d’entre nous ont donc eu la tentation de confier corps et âme aux applis de dating. Le romantique pratique le hors-piste? L’utilisateur de Tinder et consorts, lui, est censé évoluer sur une voie sécurisée à l’abri de toute blessure, sans pour autant brider son plaisir. Multiplier les conquêtes sans s’attacher. Donc sans souffrir. Ou alors s’encoupler comme on monte une société. Donc sans souffrir. Et ça marche tout ça? Euh, pas vraiment, apparemment. La zone de confort étant plutôt contre-productive. «Les aventures peu durables ou les relations peu investies émotionnellement s’avèrent satisfaisantes pour le narcissisme, mais seulement à court terme, constate Laurent Holzer. Elles finissent par créer un manque affectif. C’est à défaut d’accéder au véritable amour qu’on se tourne vers un modèle consumériste des relations. En fait, favoriser de tels rapports finit par remettre les gens sur la route de l’idéal romantique et de ses émotions profondes.» L’ère de la drague online a trucidé le romantisme, pour mieux le ressusciter. Les romantiques? Des stégosaures qui auraient finalement survécu à un astéroïde.

    ... vive le romantisme!

    La comparaison avec un cataclysme évité de justesse n’est pas si exagérée: dans un article publié l’été 2015 dans «Vanity Fair», la journaliste Nancy Jo Sales voyait dans la tendance à la tinderisation des relations une sorte d’apocalypse. Une phase d’extinction qui menaçait des siècles de culture du romantisme, laquelle remonte à l’amour courtois médiéval, voire à bien plus tôt. Aux yeux du chercheur Justin Garcia, la vogue des applis de rencontre signait même la seconde grande transition majeure en termes de rapports humains, la première ayant été l’émergence du mariage concomitante à l’invention de l’agriculture – il y a... 10 000 ans, donc.

    Et bien non! Le romantisme se porte (à nouveau) bien, merci. Mais, après cette traversée houleuse, est-il tout à fait le même que celui du passé? «Il est peut-être encore plus fort aujourd’hui, assène Nicolas Favez, professeur de psychologie à l’Université de Genève. Les valeurs du couple sont réinvesties, et avec des attentes plus fortes.» Pourquoi ça?

    «Parce que le duo représente un bastion de chaleur et de douceur, répond Caroline Henchoz, sociologue à l’Université de Fribourg. Les jeunes notamment font preuve d’une approche plus sentimentalisée de l’amour que leurs aînés, remplaçant la correspondance épistolaire d’antan par une communication nourrie via les messageries instantanées.» Et ces demoiselles ne sont pas seules: dans «Les métamorphoses du masculin» (Ed. PUF, 2015), la sociologue Christine Castelain-Meunier met en lumière une soif de romantisme aussi grande côté hommes.

    Savourer l’amour au présent

    Voilà qui explique sans doute le revival, mentionné par plusieurs enquêtes récentes, des fiançailles chez les nouvelles générations. Plus significative que la revalorisation du mariage , la promesse symbolisée par la fameuse bague au diamant solitaire illustre bien ce regain de l’idéalisme sentimental. Comme si le romantisme version 2016 ne consistait plus à affirmer son droit à aimer qui on veut envers et contre les normes sociales, mais à choisir et à s’engager envers et contre l’offre pléthorique de la chair 2.0.

    Alors: promis, l’amour pour la vie? Pas si simple. Car le romantisme moderne se veut lucide, et n’a plus forcément foi dans tous ses fondamentaux d’hier. L’évolution des codes des comédies romantiques hollywoodiennes est symptomatique du phénomène. Autrefois régi par le «meet cute» originel (rencontre au hasard d’une rue ou d’une soirée, puis cheminement vers la mise en couple évidemment éternelle), le scénario du film sentimental balade désormais ses protagonistes le long d’un véritable motocross émotionnel avant de les faire se trouver pour de bon, mais se garde bien de spéculer sur la suite des événements. Une vision de la chimie affective beaucoup plus actuelle, au fond.

    Ainsi, avant de tomber sur son âme sœur, affirme une étude britannique parue en 2014, une femme doit avoir embrassé une quinzaine d’hommes, avoir vécu deux relations longues, avoir eu sept à dix partenaires sexuels dont quatre coups d’un soir et avoir été trompée au moins une fois. Sans compter les chiffres élevés du divorce qui guette au tournant les tourtereaux... Bref, si coup de foudre à Notting Hill il y a, il ne sera peut-être pas le premier. Ni le dernier. «On a aujourd’hui conscience qu’il est possible de vivre plusieurs amours dans une vie, observe Caroline Henchoz. Cela n’est pas incompatible avec le romantisme, qui suppose d’abord l’investissement et l’intensité dans l’instant.» Vivre, savourer le moment présent avec l’être qui nous émerveille. Belle philosophie pour des dinosaures.

    Témoignages

    «Le véritable romantisme ne nous enferme pas dans les clichés, il nous en libère», Angélique, 33 ans, enseignante, fribourg

    Si les gens ont tant besoin de romantisme, c’est parce qu’ils se sont coincés dans un modèle de relation stérile qui les éloigne les uns des autres. Aujourd’hui, souvent, lorsque deux personnes se rencontrent, révéler ses failles et sa fragilité n’est pas une option. Les filles sont censées être des figures fortes qui savent ce qu’elles veulent. Elles sont encouragées à aborder l’homme comme un produit, style adopteunmec.com, avec des exigences élevées, et surtout, surtout, à ne pas s’engluer dans le mode fleur bleue. En face, les mecs s’imaginent que la drague est une compétition où le culot et la force sont les principaux atouts pour l’emporter. Bref, chacun joue un rôle. A l’arrivée, deux personnages se trouvent face à face, plutôt que deux individus; et ils ne se rencontrent pas vraiment.

    Dans le modèle romantique classique, l’homme avance ses sentiments le premier: bouquet de fleur, compliment au détour d’une phrase anodine, bague de fiançailles… La fille peut ensuite se livrer à son tour sur ses émotions. C’est une preuve de confiance. On se met à nu, on s’abandonne à l’autre. Mais peu de gens osent encore le faire, parce que tout ça ne sonne pas assez «viril». Faire le premier pas en matière de confidence, c’est comme perdre la partie. C’est exposer une prétendue faiblesse. Si les gens veulent se réapproprier le romantisme, il va leur falloir lutter contre ces caricatures de genre qui nous empoisonnent. J’aimerais tellement qu’on puisse se lâcher et ne plus craindre d’être jugé...


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    «Je suis devenu plus romantique que ces couples fusionnels dont je me moquais», Marco, 25 ans, assistant en ressources humaines, Vevey

    Il y a quelques années, je croyais être hermétique au romantisme. Pour moi, ces couples qui s’envoyaient des émoticônes cœur à chaque message, qui se mariaient ou passaient leurs week-ends dans les bras l’un de l’autre, avaient quelque chose de pathétique. J’en riais. Je me disais: «Ça ne sera jamais moi.» Toute cette sensiblerie m’écœurait. Pourtant j’étais en couple. Mais dans un mode de fonctionnement différent. Avec ma copine de l’époque, on se confiait peu, on n’abordait pas de sujets profonds. On préférait blaguer, sortir.

    Et puis j’ai fini par comprendre que je n’étais pas vraiment aimé. Au fond, si j’étais cynique envers les romantiques, c’était pour me protéger. M’empêcher de prendre conscience que ma vie de couple était tiède et sans saveur. Cette monotonie m’apportait une certaine sécurité, mais je sentais bien que ma partenaire n’était pas la femme de ma vie. Je m’en suis accommodé... jusqu’à ce que je tombe amoureux. D’une autre. Pour qui j’ai vite tout quitté. Et je ne le regrette pas. Aujourd’hui, mes proches ne me reconnaissent pas. J’ai tellement changé! Je suis devenu encore plus fleur bleue que ces gens dont je me moquais. Je n’y peux rien. On ne choisit pas d’être romantique: ça nous dégringole dessus.

    La néo-comédie romantique

    Réunis le temps d’un coup d’un soir à l’université, Lainey et Jack se perdent de vue puis se recroisent après des années. Infidèles en série et blasés de l’amour, ces deux amis se mettent en couple en mode platonique. Mais le fleuve ne sera pas si tranquille…
    «Jamais entre amis», film de Leslye Headland, avec Alison Brie et Jason Sudeikis, 2015.

    Humoriste redoutable teintant ses vannes de féminisme, Amy Schumer incarne ici une trentenaire qui n’a pas vraiment foi en la monogamie. Pourtant, une rencontre fortuite commence à remodeler son paysage émotionnel.
    «Crazy Amy», film de Judd Apatow, avec Amy Schumer et Bill Hader, 2015.

    Prenez un Don Juan égocentré d’un côté, et une collectionneuse de drames affectifs de l’autre. Vous obtenez un cocktail a priori imbuvable. Reste que ces deux-là vont tenter de s’apprivoiser.
    «You’re the Worst», série de Stephen Falk, avec Aya Cash et Chris Geere, débutée en 2014.

    Donna Stern bascule d’un quotidien plan-plan à une lutte pour la survie. Larguée par son petit ami, au chômage et enceinte suite à une idylle alcoolisée, elle touche le fond pour mieux comprendre que l’âme sœur existe.
    «Obvious child», film de Gillian Robespierre, avec Jenny Slate et Jake Lacy, 2014.

     

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