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Les films et les séries font de plus en plus de place au «female gaze»

Route madison eastwood Female Gaze Alamy

«Le female gaze propose d’ouvrir d’autres horizons. Un nouveau point de vue génère en effet tout un nouveau champ d’images et de sensations chez les spectateurs.» Photo du film de Clint Eastwood, Sur la Route de Madison.

© Alamy

Dans le film Ce que veulent les femmes, Nick, le gros macho interprété par Mel Gibson, est obligé d’être violemment frappé par la foudre pour enfin comprendre et s’intéresser à ce qui se trame dans les cerveaux féminins. Derrière le ressort comique se cache un symbole, voire une mise en abyme: dans le monde du cinéma et des séries, on trouve avant tout des mecs qui créent des contenus pour des mecs et qui peinent à retranscrire des points de vue féminins réalistes.

Aujourd’hui, plusieurs intellectuelles appellent à une révolution, celle du female gaze. Le concept défend l’idée qu’il est possible de regarder le monde à travers un prisme différent de celui proposé par le mâle alpha et d’apporter sur les écrans ce qui jusqu’ici demeure rarissime: des expériences singulièrement féminines, celles de leurs désirs, de leurs souffrances, de leurs aspirations.

«Depuis des siècles, dans la création artistique, les femmes sont surtout vues et décrites par des hommes, relève la philosophe et psychanalyste Elsa Godart. Ceci pose un véritable problème, car si cette vision majoritairement masculine n’est pas fausse en soi, elle s’avère trop restrictive.»

En février dernier, l’essayiste et universitaire Iris Brey a même consacré un ouvrage entier au sujet (lire interview ci-dessous), amenant l’expression female gaze dans un paysage médiatique francophone encore peu sensibilisé à cette question. Il en va tout autrement côté anglo-saxon.

L’empreinte du masculin

Dès 1975, Laura Mulvey, professeure d’études cinématographiques à Londres, publie un article coup de poing théorisant le concept de male gaze. Se basant notamment sur l’analyse des œuvres d’Alfred Hitchcock, elle montre comment les réalisateurs hommes tendent à confisquer aux personnages féminins leur dimension de sujet en les réduisant trop souvent à des fantasmes sur pattes, essentiellement voués à émoustiller le spectateur mâle hétérosexuel.

De plus, dénonce Laura Mulvey, ces personnages ont la fâcheuse manie de se comporter de la manière dont les hommes machos pensent qu’une dame doit se comporter. «Parce qu’il est encore très masculin, l’univers cinématographique incorpore beaucoup de stéréotypes de genre, note Agnès Vannouvong, écrivaine et enseignante en études genre et littérature à l’Université de Genève. Or, la question d’un point de vue différent est importante, car elle propose la critique de modèles sociaux dominants.» La sexualité, par exemple.

Bright Star de Jane Campion © DR

Encensé par Cannes en 2015 pour son diptyque La vie d’Adèle, qui prétend dépeindre une histoire d’amour passionnelle entre deux femmes, Abdellatif Kechiche a dû essuyer les critiques de nombreuses personnes LGBT, qui lui reprochent de transformer une idylle lesbienne en scènes sulfureuses esthétisées de manière à parler avant tout au désir masculin.

Regard trop exclusif

Quelques années plus tard, rebelote, sa saga Mektoub my love, fresque sur l’éveil du désir chez de jeunes adultes, passe surtout, aux yeux de ses détracteurs, pour une fresque sur les désirs de son réalisateur, la caméra s’attardant davantage sur la plastique des actrices que sur celle des acteurs. Certains évoquent même une sorte de possession des personnages féminins par Kechiche via l’objectif, les empêchant d’exister autrement que comme des objets offerts à l’œil du voyeur. Un cas d’école de film pris en flagrant délit de male gaze, selon de nombreuses observatrices.

«Ce type de représentation prend ses racines dans la pulsion scopique, mise en évidence par Sigmund Freud puis le psychanalyste français Jacques Lacan, explique Elsa Godart. Il s’agit de générer de la jouissance par le regard. Le désir masculin est fréquemment décrit comme davantage dépendant des images et cette tendance se retrouve dans cette manie de présenter avantageusement les femmes dans le cadre. En soi, rien de mal, mais le problème, c’est lorsque ce regard est exclusif et ne laisse pas les autres exister. Car il ne s’agit pas de la meilleure approche pour parler du féminin et appréhender sa réalité aussi bien psychologique que sociologique.»

Changer de point de vue

Preuve que cette problématique est sortie du bois dans le cinéma anglo-saxon, les producteurs du nouveau James Bond (dont la sortie a été reportée à l’automne) ont souhaité intégrer à leur équipe de scénaristes la réalisatrice Phoebe Waller-Bridge pour dépoussiérer le machisme de la saga. Cette Britannique est devenue culte pour ses séries aussi féministes que décapantes, parmi lesquelles Fleabag.

Toutefois, les excès du male gaze se retrouvent également dans des représentations aussi délicates que celle du viol. Dans la série Game of Thrones, plusieurs scènes de rapports contraints passent pour érotiques et sont régulièrement accusées d’être filmées de manière à aguicher. L’expérience de la première concernée? Pas de quoi en faire tout un roman…

Une femme filme une femme

On passe dans une tout autre dimension avec la série La servante écarlate, dans laquelle la caméra aborde une scène de viol de façon radicalement différente: toute l’horreur de la situation est retranscrite du point de vue de la femme qui en est victime, sa furieuse envie d’être ailleurs, sa nausée, sa haine. Une illustration de ce qu’offre une vision animée par le female gaze, tout comme la série Jessica Jones, dans laquelle le personnage principal est féminin et ne laisse lire son trauma dû à un viol qu’entre les lignes, sans exposition crue et explicite de l’événement fondateur.

Même prise de distance avec le regard phallique dans la série Girls, de l'Américaine Lena Dunham, comme le souligne Delphine Jeanneret, responsable adjointe du Département Cinéma de la HEAD à Genève et curatrice de plusieurs festivals de cinéma: «Le regard de la femme sur la femme est spécial. Dans Girls, on voit des scènes de sexe avec des corps féminins complètement normaux, avec leurs défauts, leurs complexes, des cadrages sur d’autres parties du corps que les seins ou les fesses. Ici, le but n’est pas vraiment de créer une attirance chez le spectateur, mais de décrire une réalité banale qui, pourtant, dérange. Ce type de production a une approche plus horizontale des rapports entre les sexes.»

Crash test pour film sexiste

Car le female gaze ne propose pas qu’un changement de lunettes dans la façon de filmer le rapport au corps, le désir et la sexualité. Il ouvre des perspectives jusqu’ici peu explorées sur les expériences que peuvent faire les femmes en tant que femmes. Comment? D’abord, simplement en leur permettant de parler. Près de 60% des films affichent une sur-représentation masculine côté casting, selon des chiffres de 2015. Et lorsqu’on se penche sur la part de personnages ayant une psychologie un peu fouillée et des dialogues pas seulement décoratifs, le déséquilibre entre les sexes est encore plus flagrant.

En réaction à cette inégalité de représentation, Liz Wallace et Alison Bechdel ont créé un test permettant de mesurer rapidement le poids des personnages féminins dans une œuvre. Le film doit répondre à trois critères: compter au moins deux femmes ayant un prénom et un nom, deux femmes doivent à un moment ou un autre avoir une conversation ensemble et cette discussion doit porter sur autre chose qu’un homme. Bien qu’arbitraire, ce procédé est utilisé par certaines salles de cinéma suédoises pour noter les films qu’elles projettent.

Monde parallèle

Reste que dans l’accès du female gaze à l’écran, les femmes ne sont-elles pas mieux servies que par elles-mêmes? Aux yeux de nombreux observateurs, avoir une réalisatrice derrière la caméra ou du moins une scénariste aux manettes est en effet un vrai plus, voire une condition sine qua non. La raison? Personne ne pourrait parler aussi bien des expériences et des ressentis des femmes que celles qui les vivent.

«Le regard se construit selon notre vécu, avance Delphine Jeanneret. En tant que femme, on perçoit les situations de manière différente de celle des hommes car la construction sociale de notre identité reste distincte aujourd’hui. Tout est encore fait pour nous différencier des garçons dès notre plus jeune âge. Grandissant et évoluant dans une société patriarcale, nous avons forcément un point de vue différent de celui des hommes sur le monde.»

Retranscrire un vécu

L’expérience constitue l’élément fondateur justifiant la pertinence du female gaze, comme semble le prouver le cas de Zoe Dirse. Cette réalisatrice canadienne, en tournage au Caire en 2013, affirma avoir pris conscience de la condition des Égyptiennes en subissant, elle aussi, en tant que femme, les regards lourds portés sur elle dans la rue.

Cette place particulière permettrait aux artistes féminines d’accéder à une vision singulière, détaille même la réalisatrice américaine April Mullen: «Les femmes ont cette vulnérabilité et ce lien avec une profondeur d’émotions que je peux voir et ressentir à certains moments de vérité dans les films que nous créons. Pour moi, le regard féminin est la transparence. Le voile entre le public et le cinéaste est mince et cela permet plus de choses.»

Les hommes aussi

Toutefois, Elsa Godart perçoit justement les limites de la théorie du female gaze, qui menace à tout moment de basculer dans l’essentialisation en défendant qu’il existe des genres déterminés biologiquement et culturellement: «Cela pose un problème de fond, à savoir qu’il existe un regard d’homme et un regard de femme sur le monde. Je pense que l’expérience peut effectivement être une illustration, mais elle ne permet pas à elle seule de penser. Au fond, qui est légitime pour parler de quoi? Chacun peut avoir un regard intéressant, juste et c’est cette pluralité des regards qui compte.»

Lady Bird, de Greta Gerwig © DR

La preuve, le female gaze s’est parfois manifesté à l’écran… grâce à des hommes. La fille de Ryan, de David Lean, Sur la route de Madison, de Clint Eastwood, et même Titanic, de James Cameron, dont le récit et les émotions sont présentés du point de vue de sa protagoniste, Rose.

«Ce dont la création artistique a besoin, c’est d’artistes ayant l’amour et la curiosité de l’autre, estime Agnès Vannouvong. Si Céline Sciamma ou Jane Campion livrent des œuvres d’une telle sensibilité et d’une telle justesse sur les êtres, c’est d’abord pour ça, avant le fait qu’elles sont des femmes. Elles s’intéressent sincèrement à l’humain, sans volonté de pouvoir sur lui.»

Interview d'Iris Brey, auteure de Le regard féminin. Une révolution à l’écran (Ed. de L’Olivier)

Comment avez-vous été rendue sensible au female gaze?
Au départ, je ne voyais pas forcément ça comme un combat à mener, mais j’étais surprise que jusqu’ici, personne n’ait vraiment défini cette notion dans la littérature francophone. Il y avait là quelque chose d’important à explorer, car le female gaze propose d’ouvrir d’autres horizons. Un nouveau point de vue génère en effet tout un nouveau champ d’images et de sensations chez les spectateurs.

Est-ce une approche féministe des productions culturelles?
Le male gaze fait des dégâts, tout comme la domination masculine. On pense souvent que les images auxquelles nous avons affaire sont neutres. Or, nombre d’entre elles sont des images d’hommes qui dominent les femmes. Les personnages féminins disposent rarement de vraies capacités d’agir dans les histoires racontées. Dès lors, tout ce fond idéologique, qui n’est pas nommé, va néanmoins nous accompagner dans notre construction personnelle, imposant une sorte de normalité.

Mais les promoteurs du female gaze n’ont-ils pas une lecture plus sociologique qu’esthétique des œuvres? Et une exigence morale envers la création artistique?

Parler de mise en scène, c’est toujours parler un peu de politique. Cela dit, je préfère parler d’esthétique des images plutôt que de morale. Appeler à davantage de female gaze ne signifie pas qu’il faille bannir certaines œuvres ou certains points de vue. Celui de Kechiche, par exemple, a évidemment le droit d’exister comme n’importe quel autre, même s’il ne doit pas être le seul. La démarche est d’interroger un régime d’images dominant pour réussir à aller vers une véritable pluralité des approches.

Le female gaze est-il le produit de notre époque plus soucieuse de l’égalité entre les sexes?
On en parle davantage aujourd’hui, sans doute, le sujet ayant une certaine résonance contemporaine, mais il existe depuis le début du cinéma. Le premier film sur une femme réalisé par une femme date de 1906. Cependant, des réalisateurs savent également instituer un female gaze dans leurs films, s’interrogeant en profondeur sur ce que peuvent ressentir leurs personnages féminins.

Avant de réaliser le Seigneur des Anneaux, Peter Jackson avait tourné Créatures célestes, avec Kate Winslet, une œuvre mettant l’accent sur le regard féminin. Le problème est qu’une certaine inertie règne dans le milieu et que peu d’hommes ont envie de retranscrire des expériences féminines à l’écran. Il faut parvenir à remettre en question tout un héritage culturel et sociétal.

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