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Créer le désir, l’autre charge mentale des femmes

Desir autre charge mentale femmes

Les hommes ont soi-disant un désir spontané, mais ce sont essentiellement les femmes qui travaillent en amont pour permettre cette spontanéité masculine, en quelque sorte construite par elles.

© Yoann Boyer

Les tâches domestiques, ce sont essentiellement les femmes qui s’y collaient en 2019 et elles ont de fortes chances de continuer en 2020. L’agenda de la maison? De l’école des enfants? Du pédiatre? Ce sont encore elles, souvent. Toutefois, il existe un autre domaine où ces dames fournissent un travail quasi invisible et pourtant fondamental, le désir.

Alors qu’on leur reproche fréquemment d’avoir une libido plus aléatoire que celle des messieurs, elles réalisent en arrière-plan tout un ensemble de tâches qui coûtent en temps, en énergie et en sous, pour permettre aux mâles d’être si disponibles et satisfaits sexuellement. Voyage dans les coulisses méconnues de la libido hétéro avec la sociologue française Cécile Thomé, qui vient d’achever des recherches sur la question.

FEMINA Vous avancez qu’il existe une inégalité d’investissement dans la sexualité. De quoi s’agit-il?
Cécile Thomé
La sexualité hétéro, aujourd’hui, ne peut pas être regardée comme une sexualité naturelle, dans le sens où elle est modelée par les technologies, les normes. Elle résulte en partie de tout un travail fait en sous-main par les femmes. Cette idée reçue selon laquelle les hommes ont une sexualité pulsionnelle facile à déclencher, qu’ils ont envie tout le temps, tandis que le désir des femmes serait subalterne, réactif, pouvant être déclenché, mais pas opérationnel en permanence, est largement répandue. Pourtant, tout le travail préparatoire, invisible, sur la sexualité, ce sont les femmes qui le font.

C’est ainsi la contraception, dont le travail est réalisé en amont par les femmes, qui va rendre la pénétration possible sans que l’homme ait à penser aux éventuelles conséquences; sans parler de l’épilation, du maquillage, de la lingerie, toutes ces attentions portées à son propre corps pour qu’il soit et reste un objet de désir pour l’homme – paradoxal puisqu’il est censé avoir un désir toujours là. Encore aujourd’hui, les femmes sont, dans une très large majorité, en charge de l’organisation domestique.

Elles réservent souvent la baby-sitter et la table au restaurant du dîner amoureux qui attisera l’envie. Les hommes ont soi-disant un désir spontané, mais ce sont essentiellement les femmes qui travaillent en amont pour permettre cette spontanéité masculine, en quelque sorte construite par elles. On n’attend pas des hommes le même effort pour exciter leur compagne.

Peut-on ainsi parler de travail contraceptif des femmes?
Il n’y a pas de doute. La contraception médicalisée, qui concerne plus de 70% des femmes en âge de procréer, nécessite un travail tout d’abord matériel - se rendre chez le médecin, aller à la pharmacie - mais aussi cognitif, avec recherche de l’information, et un coût financier.

La prise du médicament implique également une charge mentale liée, puisqu’il faut respecter les dates de prise lorsqu’on a choisi la contraception par pilule, patch ou anneau. Toute une population de femmes en bonne santé doit ainsi s’astreindre à un agenda médical strict et tout oubli leur sera reproché.

C’est d’autant plus pesant pour elles que les hommes sont rarement impliqués dans ce processus. On leur répète qu’ils n’y connaissent rien et que la contraception est une affaire de nana. Plutôt aberrant, puisque dans un rapport hétérosexuel potentiellement fécondant, la responsabilité est égale entre les deux partenaires.

Par ailleurs, jusqu’aux années 80, l’achat de préservatif était essentiellement un fait masculin, l’objet ayant été démocratisé avec la survenue du VIH. De nos jours, beaucoup de femmes doivent penser au préservatif, car les hommes sont parfois tentés de s’en passer.

En a-t-il toujours été ainsi?
Depuis quelques décennies le travail contraceptif est naturellement considéré comme quelque chose de féminin, alors que ça n’était pas du tout le cas jusqu’aux années 60. Auparavant, en France par exemple, le mode de contraception le plus utilisé était le retrait. L’autre grande révolution contraceptive est d’ailleurs survenue à la fin du XVIIIe siècle.

La France est alors devenue le premier pays européen où la natalité baissait de manière très importante. Un recul qui s’explique par la méthode du retrait, voire par l’abstinence, dans un contexte scientifique ne connaissant pas encore en détail le cycle féminin. On voit donc que la contraception était quelque chose d’assez partagé entre les sexes et même plutôt confié au masculin.

Quel est l’impact du moyen de contraception sur la vision de la sexualité?
Les méthodes dites naturelles, c’est-à-dire d’auto-observation, demeurent minoritaires sur le plan statistique. On détermine le moment de l’ovulation et on pose l’idée que la pénétration sera proscrite pendant une certaine durée du cycle, ce qui aura des effets en termes de scénarios sexuels, car les utilisateurs de ces méthodes favoriseront d’autres types de jeux permettant de sortir du schéma classique préliminaires/pénétration.

Cela permet de réfléchir un peu plus loin que le script hétéro dominant dans la société contemporaine. Quand la contraception médicalisée s’est développée, on a vu s’élargir le répertoire sexuel, avec davantage de pratiques jusqu’ici taboues comme la fellation, le cunnilingus ou la sodomie, même si elle reste confidentielle. En même temps, et de façon assez surprenante, la pénétration a gardé sa centralité, puisque la majeure partie des rapports sexuels hétéros aujourd’hui inclut une pénétration vaginale.

Le problème est que, contrairement aux hommes, la pénétration n’est pas la pratique sexuelle préférée de beaucoup de femmes qui disent chérir le cunnilingus ou les caresses sur le clitoris. Reste que la pénétration est souvent vue comme un moment de fusion des deux partenaires, donnant à cette pratique une dimension importante pour le couple.

Pensez-vous qu’on verra enfin se développer la contraception masculine?
Je ne suis pas très confiante pour le court terme, car des contraceptions masculines existent déjà, comme le préservatif, même si beaucoup de gens, hommes et femmes, déclarent une baisse de plaisir corrélée à son utilisation. L’autre grande méthode de contraception masculine, la vasectomie, qui a certes la particularité d’être permanente, est très peu utilisée dans nos régions, alors que les couples des pays anglo-saxons y ont beaucoup plus recourt.

Le partage contraceptif demeure encore difficile à penser chez nous, la contraception étant un travail de femmes, qui sont vues comme plus responsables et plus compétentes sur les questions de santé. C’est une forme d’infantilisation des hommes, les amenant à avoir peu de confiance en eux en matière de contraception. Il faudrait réussir à changer tout un ensemble de normes et de représentations avant d’espérer que la technologie change les choses.

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