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«Bro code»: les lois hyperstrictes qui régissent l'amitié des ados

Quand on est ado, il y a des choses avec lesquelles on ne rigole pas. L’amitié, par exemple. Et ce ne sont pas Anne, Jules, Timo et les autres qui diront le contraire, eux qui suivent rigoureusement les règles en vigueur dans leurs bandes respectives. Car oui, plus forte et vive que jamais, cette valeur refuge obéit à des lois strictes qui, aujourd’hui étiquetées Bro Code (BC) pour les garçons et Sis Code (SC) pour les filles, leur dictent les «on fait» vs «on ne fait pas».

Des exemples? En version masculine, cette bible des potes, un bouquin effectivement baptisé The Bro Code et vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, propose quelque 150 commandements. Qui vont du désormais incontournable «Bros before Hoes» (Les frères avant les femmes) à «En sortie entre potes, ne réponds jamais au téléphone si c’est ta copine – à moins qu’elle ne soit mourante ou coincée sous un camion-citerne en flammes, et si c’est le cas, l’appel doit être court», en passant par «Ce qui arrive entre potes reste entre potes, de la même manière que ce qui arrive à Vegas reste à Vegas».

Plus soft, peut-être, la mouture demoiselle, qui n’a pas (encore) été publiée mais circule joyeusement sur le Web, stipule qu’il ne faut «Jamais se taper l’ex de sa BFF», ni «Gaver sa BFF avec ses histoires d’amour» et encore moins «lui cacher quoi que ce soit».

A première vue, ça ressemble à une grosse blague. Ça ne l’est pourtant pas, comme le note Yolan. Nyonnais dans la vingtaine, il explique: «Le Bro Code est parti d’un truc un peu délire dans la série «How I met your Mother», c’est vrai, mais au fond, c’est très sérieux!» Et quand il dit sérieux… «En fait, si on viole les règles de base, c’est comme si on poignardait son ami dans le dos», lance Timo.

Des propos qui peuvent sembler radicaux mais ne surprennent pas la docteure en sociologie Claire Balleys, auteure d’une vaste étude sur le sujet. «L’amitié entre ados est en effet hyperréglementée (par eux-mêmes), car il y a des enjeux identitaires très importants à cette période de la vie. Avoir des amis, c’est montrer que l’on est grand, capable de se faire aimer et accepter par d’autres personnes que les membres de sa famille. Or, les potes, contrairement aux parents, on les choisit et on les conquiert. Ils ne sont pas donnés!»

La sociologue reprend: «A l’adolescence, le pire stigmate est incarné par la figure du sans-ami, qui représente une forme de dépossession sociale, au même titre que le sans-emploi, le sans-abri ou le sans-papiers dans le monde des adultes. Le sans-ami est collectivement rejeté car incapable de se conformer aux règles de la sociabilité juvénile, qui est de savoir développer des liens intimes avec ses pairs.»

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Et concrètement, ça implique quoi, de se conformer aux règles? De suivre à la lettre les préceptes des BC & SC? Ce n’est évidemment pas si simple!

D’abord, parce que si ces guides ont inspiré de nombreux jeunes qui se les sont réappropriés et les ont touillés à leur propre sauce en fonction de leurs parcours personnels et de leurs groupes d’affinités respectifs, d’autres, en revanche, y sont restés totalement hermétiques, à l’image d’Erin, Kelly, Célia ou Tabatha (14 et 15 ans), qui estiment «ne pas avoir besoin d’un truc écrit pour savoir se comporter».

Un point de vue logique, remarque Dominique Golay, sociologue et professeure à l’Ecole d’études sociales et pédagogiques de Lausanne: «Les codes sont largement tacites et relèvent donc de l’évidence», note-t-elle. Avant de poursuivre:

«Ce n’est que quand les règles sont transgressées que ce qui est normal et banal devient explicite. Sous cet aspect, les insultes rituelles montrent que l’habituel est acceptable alors que l’usage de nouveaux termes ou de nouvelles injures indique un changement de registre communicationnel et suscite des réactions. Ainsi le nique ta mère est, selon le contexte, admis comme une vanne chez les garçons, alors que le nique ton père est inacceptable!»

Par ailleurs, reprend la professeure, en plus de facteurs sociaux et culturels dont les ados se sont imprégnés dès leur enfance autant à la maison qu’à l’école ou via la TV, par exemple, «les codes ne sont pas immuables mais évoluent en fonction de l’âge et du sexe des membres du groupe».

Question d’âge…

Pour les plus jeunes, ces règles estampillées BC ou SC n’ont en effet strictement aucun sens. Léo, 11 ans, ou Chloé, 12 ans, admettent d’ailleurs volontiers n’avoir pas spécialement de scrupules à «raconter ce qui se passe» à leur famille.

Célia et Erin, du haut de leurs 14 et 15 ans, se montrent déjà plus sensibles à certains codes, bien qu’elles restent circonspectes: «Ça dépend de la situation. Face à un prof, par principe, on se couvre entre nous en toutes circonstances, même si on n’est pas spécialement proche de la personne. Par contre, si l’une de nos amies a des comportements à risques, on aura tendance à en parler à un adulte, voire même à ses parents…»

Pour Anne, Virginie, Oriane, Jules, Jérémie ou Aurélien (âgés de 18 à 20 ans), des basiques du genre «Les potes passent toujours avant les amoureux», «On ne se pique pas les chéris» ou «On se couvre en toutes circonstances face aux adultes» sont en revanche «essentiels» et «prioritaires».

Timo ajoute: «Prendre soin d’un pote qui a trop bu, par exemple, ça fait partie de ce code. Tout comme le fait d’assurer ses arrières quoi qu’il arrive: une fille qui viendrait me demander où était son copain le soir d’avant, je lui dirais qu’il était chez moi, même si je sais qu’il avait une date. Cette règle est simplement non négociable.» Certes. Mais si ledit Bro fait n’importe quoi et se met en danger? «Là, j’irais lui parler, quitte à le secouer un peu ou à faire intervenir un autre ami. Mais le balancer à ses parents, jamais!»

… et de sexe

Concernant les sexes, bien que certains points du pacte soient communs, comme les principes de non-trahison et de soutien absolu, on constate tout de même une différence des attentes et exigences: «Les filles sont généralement plus exclusives. Il y a parfois de véritables drames entre copines, à la suite de trahisons lorsqu’une adolescente a le sentiment qu’une autre lui a piqué sa meilleure amie», explique Claire Balleys. Elle poursuit: «Entre demoiselles, les relations sont très fortes, parfois fusionnelles, avec beaucoup de déclarations d’amour/amitié entre meilleures amies, notamment via les réseaux sociaux. C’est dû à la socialisation de genre, encore très différenciée à notre époque.

On éduque encore les filles à être plus sentimentales que les garçons qui, eux, sont socialisés depuis tout petits à une certaine distance émotionnelle.» Dominique Golay précise: «La réputation, par exemple, n’a pas la même signification selon le sexe. Si, chez les filles, elle renvoie à leur vertu ou, pour le dire autrement, au fait que ce ne sont pas des filles faciles, la réputation, chez les garçons est davantage liée à leur statut et à leur prestige au sein du groupe.» En d’autres termes, «Perdre la face et, par conséquent, être atteint dans sa fierté est considéré comme beaucoup plus grave chez les garçons que chez les filles.»

Une affaire de confiance!

Cela dit, relève notamment Roberto De Col, responsable du Département 15-25 ans de l’Église catholique vaudoise, il est intéressant de constater que tous les ados mettent en avant «des besoins similaires». C’est le cas même s’ils le formulent et le vivent différemment au gré de leur genre et de leur évolution. Pour eux, «toute amitié est en effet d’abord basée sur la confiance, le respect, l’honnêteté, le dialogue, la sincérité, la loyauté ou encore la certitude de pouvoir compter les uns sur les autres. Ce qui change, ce sont les modalités et la forme que cela prend. Mais le fond reste le même!» explique-t-il.

Un constat que partage Claire Balleys: «Ce que j’ai pu voir en menant mon étude, c’est que la notion d’exclusivité est très importante, en particulier entre filles. C’est-à-dire qu’il faut être fidèle à une meilleure amie, ou à un groupe de copains, et que si on fréquente d’autres personnes de manière trop intime, cela risque d’être perçu comme une trahison.» «Ce n’est pas faux», sourit Virginie, 18 ans, qui avoue détester que sa bestie, Anne, passe trop de temps avec d’autres bandes ou avec son mec. «Je ne vais pas intervenir directement, parce ce ne serait pas cool, mais je le lui dis quand je trouve qu’elle pousse!» De même, se référant une fois encore au BC, Aurélien remarque que «si un pote passe trop de temps avec sa copine au détriment de ses amis, on va évidemment finir par lui en parler et le rappeler à ses obligations!»

Réveillon d’ados, mode d’emploi

Quant à la notion de confiance, également primordiale, elle implique quelques devoirs assez clairs entre potes: «Il faut sans cesse prouver qu’on les aime et qu’on ne va pas les trahir, analyse Claire Balleys. Parfois, cela peut passer par le prêt de son smartphone à son ou sa best, pour qu’il/elle puisse tout regarder et même publier certains contenus.»

Sans forcément aller jusque-là, Celia, 15 ans, confirme les propos de la sociologue: «C’est vrai, je dois pouvoir me confier en sachant que ce que je raconte ne va pas être répété.» Timo enchaîne: «Si on parle à un pote et qu’on lui dit: bro code, il doit se taire jusqu’à la mort! On ne devrait pas avoir à le préciser, mais bon… de même, on ne touche pas à une fille quand on sait que notre ami en est amoureux. Ça aussi, ça paraît logique, mais ça fait partie des codes à respecter absolument.»

Et s’ils sont bafoués, justement? Eh bien, tout est question d’appréciation. Car si certaines entorses peuvent coûter une amitié («C’est forcément à cause d’une fille», rigole Jules), d’autres sont acceptables «du moment qu’on a pu en parler avant», note Yolan.

Pour illustrer son propos, il reprend: «Prenons un exemple: si on est deux sur la même fille, on va s’arranger pour savoir qui aura le lead. Ça ne se tire pas vraiment à chifoumi (ndlr: le pierre-caillou-ciseaux d’antan), mais on en discute et on se met d’accord.» En théorie, tout est pour le mieux, donc.

Et sur les réseaux?

Reste maintenant à savoir comment conjuguer amitié et réseaux sociaux. Les jeunes y appliquent-ils les mêmes codes de conduite? A priori, oui: «La sincérité ou l’honnêteté étant des valeurs fortes, il n’est pas admis de critiquer une personne derrière son dos puis de liker ce qu’elle a pu poster sur Facebook, Instagram ou Snapchat», relève Dominique Golay. «Cela dit, et d’une manière générale, les adolescents tendent aujourd’hui à utiliser ces médias surtout selon ce qu’ils permettent en matière de communication, tous n’ayant pas les mêmes fonctions et n’offrant donc pas les mêmes possibilités.»

Ce que confirme Timo, qui remarque que FB est désormais largement dépassé pour lui et ses potes. Mais de toute manière, conclut-il, un ami reste un ami, qu’il soit présent, absent, actif ou non actif sur les réseaux: «Une amitié qui se mesurerait en like? Ça ne veut rien dire!»

Le «Bro Code» en quelques règles

Article 1 Bros before Ho’s, soit les frères avant les femmes. Les copines vont et viennent, les Bros sont toujours là.

Article 10 Quoi qu’il soit en train de faire, un Bro lâche tout pour aller aider son Bro à larguer sa copine.

Article 18 Si un Bro lance un mouvement pour aller chercher de la bière pendant une fête, il a le droit de garder la monnaie résultant de la collecte.

Article 49 Si on lui demande: «Vous avez besoin d’aide?» un Bro doit automatiquement répondre: «C’est bon, je maîtrise», qu’il maîtrise ou pas.

Article 92 Quand un Bro présente une fille hot à un autre Bro, celui qui présente a les droits sur la fille. Le Bro présenté ne peut tenter d’avoir rencard avec la fille que si l’introducteur lui donne son consentement.

Le «Sis Code» en quelques règles

Article 1 Sisters before Misters, soit les sœurs avant les mecs.

Article 2 Si ta Sis a des vues sur le même mec que toi mais qu’elle t’en parle avant: priorité à elle, quelle que soit la situation. L’inverse est donc aussi valable.

Article 3 Ne jamais mais vraiment jamais avoir une relation amoureuse avec un ex de ta Sis. Violer cette règle revient à la poignarder dans le dos.

Article 7 Ne lui cache rien. Ta Sis est là pour te comprendre et t’aider, pas pour te juger.

Article 10 Entre Sis, on se protège. En soirée, si une Sis se fait draguer par un gros lourd et n’arrive pas à s’en débarrasser, sa Sis vient l’aider. De même si ta Sis a une feuille de salade entre les dents ou une tenue horrible, tu lui en parles pour la protéger du ridicule…

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PROTECTION: Les Sis doivent se soutenir, s’aider et se couvrir entre elles à la vie-à la mort. Et c’est bien ce principe qu’appliquent les filles de «Pretty Little Liars», qui, au fil des saisons, n’hésitent pas à mentir, tricher, manipuler et même… tuer pour se protéger les unes les autres en cas de danger.

© ABC Family
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FIDÉLITÉ: Les Bros et les Sis doivent rester fidèles les uns aux autres: on ne se laisse pas tomber et on se soutient mutuellement. Quoi qu’il arrive. Confrontés à une nouvelle vie – l’entrée au collège –, les héros d’«On my Block» vont constater à quel point cette valeur peut être précieuse.

© Netflix
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Le héros de «How I met My Mother» a fait un malheur avec son Bro Code... dont l'édition livre s'est vendue à des dizaines de milliers d'exemplaires!

© Getty Images

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