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La littérature policière n’est peut-être pas encore dominée à sang pour sang par les auteurs féminins. Reste que depuis quelques années, les tueuses de papier ne cessent de grignoter du terrain et de gagner des parts de marché, à force de tremper allègrement leur stylo dans la soude caustique – à moins que ce ne soit dans le cyanure ou l’arsenic.

Si bien qu’aujourd’hui, ces plumes fatales mènent le bal éditorial. Comme le montrent les chiffres de vente hallucinants et le nombre non moins impressionnant de polars et thrillers estampillés «divas du crime» que chaque saison nous livre. Rien que pour cet automne, une bonne quarantaine de sorties et de rééditions. Avec, parmi les noms célèbres en couverture: Donna Leon, Patricia McDonald, Mary Higgins Clark ou encore Karen Rose. Mais au fond, comment expliquer que les fans de rompols (contraction de roman et de policier) aient propulsé au rang de star des Camilla Läckberg, Fred Vargas et autres Paula Hawkins?


Marie-Christine Horn, Paula Hawkins et Gillian Flynn.
©Elsa Guillet; Awakening/Getty; Steve Granitz/Steve Granitz

Une recette particulière

Pour les amateurs du genre, au-delà du phénomène de mode, l’explication de cet engouement est simple: les intrigues, les atmosphères et les personnages développés par les écrivaines actuelles trancheraient radicalement avec ceux qu’imaginent leurs concurrents mâles. Ce qui donnerait au polar une tonalité nouvelle et diablement séduisante. Mais quels ingrédients supplémentaires ces dames ont-elles inclus dans leur recette personnelle du roman noir?

Une partie de la réponse résiderait dans une approche spécifiquement féminine de l’assassinat. Une science du meurtre qui conjuguerait trashitude extrême et sensibilité quasi artistique pour la suppression d’autrui. D’où des auteures de rompols plutôt bien armées pour dérouler des récits prompts à nous happer corps et âme. En effet, selon la psychiatre, psychothérapeute et experte judiciaire autrichienne Sigrun Rossmanith, les livres, même sanguinolents, reflètent le réel. Après avoir rencontré en prison de nombreuses meurtrières et effectué des études très poussées sur le sujet, elle en est arrivée à la conclusion que «les femmes passent moins à l’acte que les hommes (en moyenne dix fois moins, selon une recherche suédoise, ndlr) mais, quand elles le font, elles le font mieux. Et sont donc de meilleures tueuses!» Concrètement, observe-t-elle, «les meurtres féminins sont généralement plus inventifs, créatifs et sophistiqués».


Corinne Jaquet, Mary Higgins Clarke et Fred Vargas.
©DR; Laura Cavanaugh/Getty; AFP Photo/Joël Saget

Tirant des parallèles, le médecin montre par quels chemins - sinueux - la réalité rejoint la fiction. «D’abord, il faut savoir que les criminelles utilisent moins le poison qu’on pourrait le penser car les progrès de la police scientifique rendent cette technique trop facilement décelable. En Europe, elles se rabattent donc sur les armes blanches ou l’étranglement; aux Etats-Unis, sur les revolvers… comme le font aussi les romancières dans leurs intrigues.» Deux autres points communs soulignés par le médecin: d’une part, «dans la vie réelle et dans les romans, les assassines tuent principalement leurs proches.» D’autre part, «comme elles font rarement le poids physiquement, il leur faut développer toutes sortes de stratagèmes pour compenser leur force moindre et s’arranger pour que leur victime se retrouve sans défense.» Quand elles écrivent, les auteures utilisent également des tas de trucs. Non pour endormir leurs lectrices mais pour les attraper aussi par surprise.

Besoins d’identification

Pour illustrer sa conviction que les sournoiseries romanesques ne sont qu’une pâle reproduction de la réalité, le Dr Rossmanith évoque le cas de cette femme bafouée qui, dans un baiser fougueux donné à son chéri infidèle, lui a glissé une capsule de cyanure dans la bouche et l’a forcé à l’avaler. «Je ne suis pas sûre qu’un homme aurait eu l’idée de mêler ainsi l’amour et la mort», s’amuse-t-elle. Avant de suggérer que, oui, décidément, les femmes sont des monstres comme les autres: «Cette idée, en partie véhiculée par les féministes, que les femmes sont plus paisibles, douces et aimantes que les hommes est complètement fausse et stupide, s’insurge la thérapeute. Nous avons toutes une face sombre, donc une potentielle fascination pour le drame et le glauque.»

Pour Manuel Tricoteaux, directeur de la collection Actes Noirs aux éditions Actes Sud, la raison de l’engouement pour le rompol «de nana» n’est pas uniquement liée aux basiques instincts sanguinaires, mais doit aussi beaucoup aux besoins d’identification et de catharsis. Ce qu’il précisait lors d’un colloque tenu récemment à Paris: «On le sait, le lectorat de thrillers est surtout féminin. Quand débarque un livre comme «Les Apparences», de Gillian Flynn, qui met en scène une héroïne hyper trouble et transgressive, une partie des lectrices se voit en elle.» Et, pour le coup, s’autorise à commettre des actes pas joli, joli par procuration.


Sara Paretsky, Camilla Läckberg et Nora Roberts.
©Michael Tercha/Getty; AFP Photo/Joël Saget; Jemal Countess/WireImage

D’accord avec cette vision des choses, la prêtresse scandinave du meurtre Camilla Läckberg note qu’il faut toutefois y ajouter la notion de «frissons». En gros, après avoir dévoré des contes cruels quand il était petit, l’adulte se repaît de thrillers et de faits divers pour éprouver des sensations de transgression et de peur – tout en sachant que, par convention, tout rentrera dans l’ordre à la fin: «Le polar, c’est l’équivalent des histoires de fantômes que nous nous racontions sous la tente quand nous étions gamins. Sauf que le fantôme a maintenant le visage d’un tueur ou d’un violeur

Revenant à la face féminine de la fascination pour le sanglant et l’angoissant, l’historien canadien Peter Vronsky analyse le phénomène un peu différemment. L’auteur du best-seller «Femmes serial-killers» (Ed. Points Crime) estime que l’attirance pour les récits morbides, qu’ils soient fictionnels ou non, puise sa source ailleurs que dans l’enfance: «Je pense que de nombreuses femmes ressentent une attraction primitive et quasi biologique à l’égard des mâles agressifs. Cela se passe dans le subconscient, mais les lectrices de thrillers voient les héros de ces livres comme des êtres dominants et, par là même, comme des compagnons potentiellement capables de les protéger, elles et leurs enfants.» Les féministes apprécieront.


Sophie Hannah, Donna Leon et Patricia McDonald.
©AFP; David Levenson/Getty; Bruno Vigneron/Getty

Miroir de la société

Quant à nos divas du crime, l‘époustouflante crudité dont elles font preuve est assez récente. Si la gent féminine a de tout temps imaginé des horreurs, elle a dû édulcorer son propos des siècles durant. Doctorante en lettres à l’Université de Lausanne et préparant une thèse qui porte sur le thriller, Cécile Heim explique que les prémisses de cette libération textuelle remontent aux années 1970. «Développé par Dashiell Hammett et Raymond Chandler, le «hard-boiled detective» est l’un des types de récit les plus conservateurs, sexistes, racistes et violents de tous les sous-genres. Or, c’est précisément cette catégorie de récit que des écrivaines américaines telles que Sara Paretsky et Sue Grafton ont choisi de s’approprier», spécifie la chercheuse, qui précise: «Ce n’est d’ailleurs pas une coïncidence si ces romans policiers au féminin se sont développés dans une période d’activisme où l’on se battait pour les droits des femmes dans les domaines domestiques, de la santé, et du travail.»

Car, oui, comme le notaient conjointement Francis Greffard, éditeur chez Albin Michel, et le romancier et éditeur Patrick Raynal: «Le polar est une grille de lecture qui convient à l’époque dans laquelle on vit.» Et, précise Catherine Chauchard, directrice de la BiLiPo, la Bibliothèque des littératures policières, «chaque reine du crime développe une vision personnelle de la société et de la violence». Des conceptions différentes de celles des auteurs «mâles» mais qui, à l’évidence, conviennent aux dévoreuses de pavés saignants.

Bien que se refusant à un «genrage» trop restrictif, Cécile Heim confirme pour sa part que de nombreuses écrivaines «sont plus concernées que les romanciers par des questions sociétales, comme le sexisme. De ce fait, elles les abordent davantage dans leurs écrits.» Et l’universitaire d’ajouter: «Tandis que leurs homologues masculins ont tendance à perpétuer le mythe du héros solitaire, elles jouent davantage sur et avec l’entourage de leur détective, leur offrent un ancrage social complexe. Pour l’aider dans son investigation mais aussi pour créer un personnage multidimensionnel, riche et réaliste.»


Elizabeth George et Anne Perry.
©Ulf Andersen/Getty; Colin McPherson/Corbis via Getty

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Réaliste, le mot est lâché. Au-delà de ses aspects sombres et sanguinolents que les auteures traitent désormais sans fausse pudeur, de nombreux spécialistes notent que si le polar version «fille» plaît tant, c’est aussi parce qu’il est habituellement plausible. La romancière Marie-Christine Horn confirme: «J’ai l’impression que les gars sont moins préoccupés par la cohérence que nous. Quand Connelly se met dans la peau d’un personnage féminin, c’est lourdingue, ça ne colle pas. A contrario, dans un roman de Fred Vargas, tout est juste.» La Fribourgeoise, dont le roman «La piqûre» ressort prochainement, poursuit: «Cela dit, je dois nuancer ce jugement car des garçons comme Sébastien Meier ou Nicolas Feuz le démentent.» Un argument convaincant pour l’écrivain Vincent Colonna, qui conclut: «Ce qui relie toutes ces fictions noires, c’est qu’elles nous parlent de la mort. Leur force, c’est d’explorer l’inhumain, d’aller au bout de la violence et de remonter à l’origine du mal.» Ce que font à merveille les divas du crime.

Témoignage

Julia, 34 ans, designer, Genève

«J’ai des goûts très éclectiques, mais j’ai remarqué que je croche plus facilement aux romans policiers écrits par des femmes, tout simplement parce que je les trouve souvent mieux ficelés. Prenez une Fred Vargas, par exemple. Tout tient: ses intrigues sont cohérentes, très fines et superbement écrites. Et puis comme elle est historienne, elle glisse des détails véridiques et, pour le coup, on apprend plein de choses. Quant à ses personnages, ils sont tellement humains et crédibles qu’on s’y attache vraiment. Dans un autre registre, j’aime aussi la série des Brunetti, de Donna Leon.

En plus des intrigues, qui soulèvent volontiers des questions de société, on peut se balader dans Venise d’une manière surprenante et franchement sympa. Parmi mes autres chouchoutes, il y a aussi Camilla Läckberg et Elizabeth Georges. Cela dit, je ne suis pas «girl only»: je trouve qu’Henning Mankell ou Arnaldur Indridason sont également très addictifs.»

Quand la réalité dépasse la fiction: le cas Anne Perry

«Chaque passé comportait-il sa part de honte? Chacun d’entre nous avait-il des moments qu’il ou elle aurait voulu revivre en se conduisant mieux cette fois?» Cette phrase de «Dorchester Terrace» (Ed. 10/18, 2012) résonne étrangement lorsque l’on connaît la véritable identité d’Anne Perry. Cette prolifique Anglaise de 77 ans est l’auteure de polars historiques vendus à des millions d’exemplaires depuis 1979, dans lesquels les thèmes de la culpabilité et du remords sont décortiqués d’une plume élégante.

En 1994 sort le film de Peter Jackson «Heavenly Creatures», inspiré d’un fait divers qui traumatisa la Nouvelle-Zélande en 1954: le meurtre, par deux adolescentes, Juliet Hulme (jouée par Kate Winslet) et Pauline Parker, de la mère de cette dernière à coups de brique au visage. Un journaliste révèle alors qu’Anne Perry, c’est Juliet, 15 ans au moment du crime. Après cinq ans de prison, l’écrivaine en devenir a quitté le pays et changé de nom. La révélation ne nuira ni à sa carrière ni à sa vie, ce qu’elle attribue à «la grâce de Dieu». [AB]

Quelques chiffres

440 000 soit le nombre d’ouvrages de Fred Vargas vendus en 2015 en France. Mais depuis 1920, Agatha Christie, elle, en a écoulé... 2,5 milliards.

385 000 exemplaires pour «La fille du train» de Paula Hawkins (2 millions dans le monde). NB: L’adaptation filmique de son roman, qui vient de sortir, devrait permettre de relancer ses ventes.

300 000 exemplaires pour «Les apparences» de Gilian Flynn (6 millions dans le monde).

200 000 exemplaires pour «La faiseuse d’anges» de Camilla Läckberg (env. 3 millions dans le monde).

200 000 exemplaires pour «Une chanson douce» de Mary Higgins Clarke (100 millions d’ex. de sa cinquantaine de romans dans le monde).

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