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Interview de Delphine Apiou: «Prends-moi pour une cruche»

Delphine apiou c astrid di crollalanza 0

Delphine Apiou.

© Astrid di Crollalanza

FEMINA «Vouloir assumer son âge et rester jeune», «faire carrière tout en gardant du temps pour soi»… votre livre compile avec délice toutes nos contradictions de femme moderne. Comment en avez-vous eu l’idée?
Delphine Apiou
C’est un regard sur notre société. Je constate malheureusement qu’il y a une grande régression de la place de la femme aujourd’hui. Sous couvert de choses qui étaient censées nous libérer, nous nous soumettons encore plus, comme avec, par exemple, le fait de vouloir maigrir en se faisant plaisir; un des nombreux diktats paradoxaux. J’ai eu l’idée de ce livre en allant une fois chez ma coiffeuse.

Elle m’a dit «vous ne faites pas votre âge», et sur le moment, le compliment m’a fait plaisir. En sortant, j’ai songé: t’es complètement con ma pauvre fille, cette coiffeuse n’a aucune idée de ton âge! Suite aussi à des discussions avec mes copines, notamment sur la thématique récurrente du job de rêve, j’ai voulu parler du fait qu’on avait cru à beaucoup trop de choses dans nos vies, qui au final, ont joué contre notre camp.

Selon vous, quand sommes-nous devenues des «cruches»? (Et pourquoi devrait-on toutes se mettre à l’autodérision?)
Il y a 60 ans on va dire, le féminisme est arrivé pour nous libérer de l’homme. Depuis 10 – 15 ans, je dirais que la femme est devenue son propre bourreau. Je pense que c’est contre nous-mêmes qu’on doit se battre aujourd’hui. Et il ne faut pas se leurrer, dans notre société actuelle, il faut toujours militer pour l’égalité homme-femme, car on n’y est pas encore! L’effet pervers de la cruche, c’est la faute de la course au bonheur, à être mince, etc.

Au-delà de l’autodérision, il faut vraiment se libérer de ces diktats qui ont l’air de nous rendre heureuses mais qui nous rendent malheureuses. Acceptons que oui, on vieillit, oui, il faut encore se battre pour avoir le même salaire qu’un homme (je trouve cela effrayant que rien n’ait bougé depuis la loi de 1975). Le jour où on pourra faire les même conneries que ces messieurs sans s’infliger de «punitions», on aura gagné.

Pourquoi voulons-nous absolument être des Super Nanas?
On veut être des Super Nanas car la société l’exige au quotidien! Je vous parle de l’égalité homme-femme… Nous devons être tout le temps irréprochables. Un homme, je ne crois pas qu’il ait à se poser autant de questions. Par exemple, c’est incroyable, les femmes n’osent pas demander une augmentation. Elles ne sentent pas légitimes. Mais la faute à qui? De nos jours encore, beaucoup d’entre nous sentent que leur place n’est pas tout à fait acquise et qu’il faut en faire 10 fois plus pour y arriver. Oui, c’est énervant et injuste!

Super Nanas ou Super Mères, acceptez l’idée qu’on ne peut pas tout faire ou tout contrôler.

Mon conseil: s’en demander moins et en demander plus aux hommes, en leur laissant la place de le faire à leur manière. Prenons également le pouvoir au travail! Nous avons besoin de plus de femmes à des postes importants pour changer la donne.

Comment l’ère du bonheur à tout prix, du sans gluten et du slow life nous a-t-elle apporté une vie (insensée) de fatigue, de doutes et de stress? Était-ce mieux avant?
Je ne suis pas partisane du «c’était mieux avant», je pense simplement qu’il faut être vigilantes, chaque époque a ses travers. Aujourd’hui, nous sommes dans une période de diktats très paradoxaux, c’est peut-être ça, la nouveauté et la difficulté.

Il faut surtout arrêter de croire aux conneries qu’on nous raconte: le bonheur permanent ça n’existe pas.

L’injonction au bonheur fait même des ravages, car tout le monde n’est pas prédisposé à le trouver avec un grand B. Il faut simplement avoir conscience de tout cela et garder une liberté de pensée la plus ample possible.

Dans votre livre «Prends-moi pour une cruche! Guide de survie de la femme en milieu débile», vous évoquez notamment la notion du mode de vie coaching 24/7. Une grosse arnaque?
On peut parfois avoir besoin d’être remis sur les rails… Mais je n’aime pas l’idée de jouer sur les failles de quelqu’un en lui prenant au passage, beaucoup d’argent. Je trouve par ailleurs invraisemblable et débile l’idée d’un coach de vie: il te dit quoi, lève-toi le matin et marche?

Quel est votre regard sur les réseaux sociaux?
L’utilisation des réseaux, c’est comme tout; aucun extrême n’est bon. Si on s’en sert uniquement pour faire des selfies et flatter l’ego (même si j’ai du mal à comprendre comment cela peut le flatter), le résultat est d’une stupidité affligeante. Ah oui, j’ai vu qu’on pouvait faire désormais des selfies de ses fesses. Aucun intérêt.

Applis de rencontres, statut de cougar ou chapitre «réussir à trouver un homme viril mais pas macho»: les relations amoureuses sont bien présentes dans votre ouvrage. Entre la bouffe sans phosphate pour les gamins, les photos de chats sur Instagram ou le rêve d’ouvrir une chambre d’hôte, après tout, on semble toutes bien chercher l’amour avec un grand A. Un love conseil à donner?
Ah ah, je ne sais pas si j’ai un love conseil à vous donner… Je dirais d’essayer de souffrir le moins possible, parce que je ne pense pas que l’amour soit fait pour ça. Après, l’amour dans le couple, c’est quelque chose de très nouveau et de surestimé, regardez deux générations en arrière, cela n’existait pas chez nos grands-mères.

Je considère que trouver la personne qui nous convient est rare et est une grande chance. Ah, voilà je sais quoi vous répondre: il ne faut pas avoir d’attentes démesurées de son couple, et être à la base bien dans sa peau nous permet d’être heureuse ensuite avec l’autre.

Un message pour le 8 mars, la journée internationale des droits de la femme?
Vivement la journée de l’homme, et on aura tout dit.


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