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témoignages

Je suis une rebelle qui se bat pour une cause

Portrait d'Audrey Brohi

Audrey Brohi a parcouru le monde pour en ramener des documentaires poignants.

© Corinne Sporrer

Quand j’ai quitté la Suisse à 20 ans (en 1986) pour aller suivre des cours de théâtre à Paris, je ne pensais pas que je deviendrais réalisatrice de documentaires. Ni que j’irais me balader dans des zones de conflits. Mais bon… vu mon besoin viscéral d’aventure, d’émotions et de justice, c’est assez logique! Je pense que le virage s’est amorcé juste après mon admission au Conservatoire des arts dramatiques: c’était bien trop académique pour moi! Alors hop, j’ai tout plaqué et je suis partie à New York pour la Visual School of Arts, avec le rêve de devenir cinéaste.

[...] on partageait le même dégoût de l’hypocrisie et les mêmes envies de montrer les choses telles qu’elles sont.

En première année, on devait réaliser un court-métrage de A à Z. J’avais imaginé une histoire qui montrait que mettre des gamins de 14-15 ans en prison les transforme en vrais criminels. A priori, tout devait rouler. Sauf qu’un de mes profs m’a expliqué que ce sujet n’allait pas du tout pour un film de 5 minutes… mais que ce serait parfait pour un documentaire. Moi qui rêvais de me la jouer Scorsese! N’empêche que l’idée m’a travaillée… et j’ai lancé la machine. Honnêtement, je me suis royalement plantée. Mais j’ai compris où était ma voie!

A partir de là, tout s’est enchaîné. Je pense par exemple à ma rencontre avec le photo-reporter Gerard Ungerman. Lui était très intellectuel, moi plus artistique, mais on partageait le même dégoût de l’hypocrisie et les mêmes envies de montrer les choses telles qu’elles sont. On était des rebelles… qui se battaient pour des causes! Et c’est comme ça qu’on a décidé de partir au Pérou.

Du Pérou à la Guerre du Golfe

Au début des années 1990, la situation y était catastrophique. On voulait dénoncer aussi bien les exactions de Fujimori (ndlr: président de l’époque) que celles du Sentier lumineux (le mouvement révolutionnaire d’Abimaël Guzman)! On n’avait pas un sou mais avec un peu de sens de la débrouille et beaucoup de motivation on y est arrivés… et on a débarqué à Lima en automne 1992. On ne le savait pas, mais Guzman, qui était considéré comme l’ennemi No 1 du pays, venait d’être arrêté et le pays était hyperdangereux.

Ça ne nous a pas freinés: on n’a rien lâché et, au bout du compte, on a vécu des moments exceptionnels avec les gens qu’on interviewait. Ensuite, il a fallu s’atteler au montage. Là encore, sans argent, ça a été épique! Mais «Pérou: entre le marteau et l’enclume» a fini par sortir. Remontée à bloc, je me suis alors intéressée aux jeunes femmes qui paient leurs études en se prostituant et je suis même allée jusqu’à faire semblant de vouloir être engagée dans une agence pour voir comment ça se passait. C’était surréaliste! Malheureusement, «Confessions of a NY call-girl» n’a pas trouvé de créneau de diffusion: trop chaud pour un prime time et pas assez pour une diffusion «nuit». Tant pis…

Kristen Stewart, belle et rebelle, obstinément

Grâce au film sur le Pérou, qui a été bien accueilli, des portes se sont ouvertes et on nous voulait pour aller tourner un portrait à charge contre Saddam Hussein en Irak. On a saisi l’aubaine… mais avec une autre idée derrière la tête: il s’agissait surtout de témoigner des ravages inutiles de la première Guerre du Golfe et de mettre en lumière l’implication écœurante des Etats-Unis.

Donner une voix à ceux qui subissent

Sur place, nous avons été confrontés à des conditions de tournage compliquées: pas ou peu d’électricité, une surveillance permanente, l’obligation de discuter tous les matins avec les autorités pour obtenir des autorisations. Le pire, c’était la souffrance de la population. Je pense par exemple au choc que j’ai eu au Children Hospital de Bagdad que nous voulions filmer pour dénoncer les désastres provoqués par l’uranium appauvri. C’était effroyable! C’est donc révoltés qu’on a monté et sorti «Les dessous de la Guerre du Golfe», avec un commentaire dit par John Hurt.

A la fin, on était épuisés et les différences de tempérament qui faisaient notre force depuis 17 ans ont commencé à nous éloigner l’un de l’autre.

Cela bouclé, on s’est attaqué à un projet qui nous travaillait depuis longtemps: le problème de la drogue en Colombie. Entre les narcotrafiquants, le gouvernement et les révolutionnaires des FARC, on risquait clairement notre peau. On peut trouver ça inconscient, mais je pense qu’il faut croire en ce que l’on fait et faire ce en quoi on croit! Le tournage a été rude: en plus des dangers d’enlèvement ou même d’assassinat qu’on courait, il faisait une chaleur et une humidité épouvantables! Cela dit, cette enquête nous a permis de rencontrer des êtres merveilleux et, surtout, de donner une voix à tous ces gens qui subissaient l’horreur de cette situation.

Des Inuits et Dustin Hoffman

Après notre retour aux Etats-Unis, les choses se sont accélérées: «Les dessous de la Guerre du Golfe» était diffusé partout et se vendait bien. Du coup, en 2003, on est partis au Moyen-Orient pour enquêter sur les véritables motivations de la guerre en Afghanistan. Ce qui impliquait des voyages entre l’Afghanistan, le Pakistan, l’Irak et la Jordanie – avec tous les dangers que ça peut comporter. C’était un chaos absolu et ce reportage a été très éprouvant. Surtout que là, on n’a pas fait de ces rencontres humaines qui changent tout.

Marre de la bienveillance à toutes les sauces

A la fin, on était épuisés et les différences de tempérament qui faisaient notre force depuis 17 ans ont commencé à nous éloigner l’un de l’autre. J’ai donc monté un projet en solo: je suis partie dans le Grand-Nord pour comprendre comment les Inuits vivaient les conséquences du réchauffement climatique. En fait, j’ai surtout constaté que la colonisation occidentale faisait et continue à faire des ravages! Ça a été une galère terrible car personne ne voulait me parler. Mais je me suis acharnée et «Belonging» est sorti, porté par la voix de Dustin Hoffman!

Puis, en 2010, pour des histoires de papiers, j’ai dû rentrer à Fribourg et un nouveau chapitre de ma vie a commencé à s’écrire: j’ai rencontré le photographe Jean-Luc Cramatte qui, après m’avoir embauchée comme assistante, m’a incitée à monter une expo de mes photos de tournage. Dans la foulée, il m’a mise en contact avec Hélène Cassignol, qui a écrit un livre sur mon parcours.* Maintenant,avec plein d’allers-retours entre ici, Londres et New-York, je planche sur une nouvelle idée.
*«La fille du vent - Que sera sera», Editions de l’Hèbe, 2014. freewillprod.com

Va-t-on trop loin avec l’appropriation culturelle?

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