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    Marre de la bienveillance à toutes les sauces

    La dictature de la compassion et des bons sentiments étend son empire de la vie de couple aux relations sociales. Des voix dénoncent l’hypocrisie et les dangers d’une vision Bisounours de l’existence.

    Publié le 
    14 Janvier 2018
     par 
    Saskia Galitch

    Le vent de la rébellion commencerait-il à souffler au rayon «bien-être et développement personnel?» Le fait est qu’après des années de soumission à la tyrannie de la compassion et à la dictature des bons sentiments, on voit se lever un courant d’air nettement moins gonflé à la pompe bouddhisante. De nombreux essais s’en font l’écho, parmi lesquels «Contre la bienveillance» (Ed. Stock) et «Sept façons d’être heureux» (Ed. XO), signés respectivement des philosophes français Yves Michaud et Luc Ferry.

    Dans le viseur de ces francs-penseurs? «Un discours ambiant saturé jusqu’à l’obsession d'injonctions à positiver», résume le blogueur américain Mark Manson («L’art subtil de s’en foutre», Ed. Eyrolles).

    Car s’ils affirment n’avoir «évidemment rien contre la compassion, la miséricorde, la gentillesse, l’empathie et la bienveillance en tant que telles et comme facilitateurs de la vie sociale», ils s’agacent en revanche de l’utilisation permanente de formules à la guimauve et des mantras qui en découlent, du genre: «Mobilisez votre gratitude et les pensées désobligeantes disparaîtront!» ou «Nourrissez la paix dans toutes les conversations!»

    Pour ces empêcheurs de bien penser en rond, un «Ayez de la compassion avec vous-mêmes!» par exemple, peut entraîner une forme de renoncement et de passivité. Notamment physique. En clair: avec un chouïa de mauvaise foi (ou non!), on pourra se dire: «Au nom de mon autobienveillance, je préfère me faire du bien en regardant la TV plutôt que d’aller au fitness.» Mauvaise pioche. Et n’importe quel médecin vous le confirmera, il est important de prendre soin de soi. Mais pas n’importe comment! Rester vautré dans un canapé sans chercher à se mettre au défi, ce n’est pas être bienveillant avec soi!

    Blanc-seing

    Autres cibles de Michaud, Ferry ou Manson, des prescriptions telles que: «Quand une douleur est complètement accueillie, elle se transforme» ou «Je réagis à mes difficultés et à ma souffrance avec chaleur et compréhension», qui peuvent être interprétées comme un blanc-seing à la lâcheté, à l’inaction, au fatalisme. Ce qui n’est assurément pas une solution, note Mark Manson: «La souffrance sous toutes ses formes est l’outil le plus efficace pour se botter les fesses!»

    La clé du bonheur? Avoir deux filles

    Il ajoute: «Le bonheur n’est pas quelque chose qui tombe du ciel ou que tu découvres auprès de Trucmuche, gourou de son état.» Et d’enfoncer le clou: «Tout l’univers du développement personnel tourne autour du moyen de faire planer les gens au lieu de les aider à s’attaquer à leurs difficultés.» Mais atteindre la quiétude ne résout pas nos problèmes pratiques!

    Le coach Laurent Marchand abonde. En substance, dit-il, si vous avez un gros souci informatique, vous faites appel à un informaticien. De même, si vous voulez améliorer votre situation (morale ou autre), faites appel à un spécialiste du domaine, sans vous fier à un pseudo-expert. Il ajoute: «Si quelqu’un vous dit quelque chose du style: Pour vibrer à hauteur de l’illumination, tu dois te connecter au flot abondant de la bienveillance de l’univers, alors que vous cherchez avant tout une solution pour payer votre loyer, c’est quand même difficile à avaler!»

    Fixette anxiogène 

    «L’un des problèmes du bonheur de bien-être est l’excès dans l’attitude d’attente: plus l’espoir d’une vie positive est grand, plus il devient difficile de vivre avec une réalité négative», note pour sa part le philosophe allemand Wilhelm Schmid («Le bonheur», Ed. Autrement). Pour lui, «les gens peuvent même tomber malades en raison de concepts qui fixent à l’existence des normes tellement élevées que la vie, face à elles, est condamnée à l’échec.»

    Un avis que partage Manson: «Cette fixette sur le positif ne sert qu’à rappeler en boucle ce que l’on n’est pas, ce que l’on n’a pas, ce que l’on aurait dû être mais avons échoué à devenir!» Le philosophe André Guigot, à qui l’on doit «Pour en finir avec le bonheur» (Ed. Bayard), approuve: «Force est de constater que cette idéologie du bien-être ne fonctionne pas si bien que ça et que nous sommes de plus en plus anxieux!»

    Gentille? Oui, mais pas trop!

    Et coupables, en prime. A l’exemple de Sylvie qui, sur le blog Gang of Mothers, a publié un billet intitulé «Elle fait quoi, l’éducation positive pour les mères au bout du rouleau?» dans lequel elle étrille (un peu) les conseils «pleins de bons sens» qu’elle lit partout: «Chacune d’entre nous essaie de (les) mettre en œuvre au quotidien avec ses enfants (…) Mais ce qui me fait doucement glousser (de rire ou d’énervement, j’hésite), c’est de penser que, finalement, si tu ne suis pas ce dogme de la pensée bienveillante à 100% (j’entends être dans la positive attitude), tu fais forcément de l’éducation négative!»


    Que faire quand on est une maman débordée? © Getty

    Un constat que tire également la maman blogueuse Shivamama, qui écrivait récemment: «A aucun moment on ne te dit que tu vas en ch… ta race. Que parfois ce sera dur. Que tu vas échouer. Que tu vas recrier. Que parfois ta journée a fait que tu n’as pas la patience de répéter sept fois, avec bienveillance et un grand sourire en t’accroupissant à hauteur d’enfant: Mon très cher chérubin, que faut-il mettre après la douche pour aller se coucher au lieu de courir à poil en excitant tes sœurs et en sautant contre les murs? Ouiiii, ton pyjama! Bravo des pieds mon bonhomme. Je vais aller péter des paillettes maintenant. Je te prie de m’excuser.» Des témoignages que le professeur de sociologie à l’université Saint-Louis de Bruxelles Nicolas Marquis résume tout simplement: «La parentalité (bienveillante) est de plus en plus considérée comme quelque chose qui s’apprend, avec des méthodes clés en main. Or, quand la négociation avec l’enfant ne fonctionne pas, certains parents culpabilisent et se disent que c’est de leur faute. Alors que l’éducation positive n’est pas une méthode miracle!»

    Plus incisive, la psychologue Claude Halmos tranchait récemment dans «Le Figaro»: «Faire croire aux parents qu’ils pourraient éduquer sans conflit et devraient surtout réussir à faire abstraction d’eux-mêmes, à tout supporter, à n’avoir jamais un mot plus haut que l’autre et à rester zen en toutes circonstances est une absurdité. Une absurdité culpabilisante et dangereuse pour leurs enfants!»

    Voilà pour le développement personnel, les relations humaines et l’éducation, grands sujets d’exaspération. Mais quid de la politique? Là encore, des phrases comme «L’amour est la solution à tous les problèmes sur cette planète» font grimper en flèche le niveau d’énervement de certains libres-penseurs, qui n’en peuvent plus de ces nouveaux dogmes «aliénants», comme les définit André Guigot.

    Et si on arrêtait d'être trop gentille?

    La fin des Bisounours

    Péremptoire, Yves Michaud martèle: «La bienveillance de type « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, tout le monde il est victime de quelque chose » sert juste à nous aveugler et à nous placer en porte-à-faux par rapport aux problématiques du moment: terrorisme fanatique, populismes, retour de la realpolitik!»

    Concrètement, écrit-il, «la pensée Bisounours  n’est plus de mise, il faut revoir le logiciel éthique et politique qui nous a fait croire que l’on pouvait renoncer à l’énoncé précis des droits et des devoirs de chacun pour tabler sur la bienveillance universelle entre tous les êtres!»

    Un argument également valable dans le monde de l’entreprise, d’ailleurs. Parce que si le très populaire management positif semble aujourd’hui possible, «le travail porte encore en lui pour un temps son tripalium et reste dans ses nuances de gris avec, parfois, de belles éclaircies, même si on le voudrait arc-en-ciel», note ainsi le spécialiste en organisation Loïc Le Morlec. Une vision en demi-teinte, donc, que cet ancien cadre supérieur dans un grand groupe français justifie d’une question: «Peut-on être bienveillant quand, prenant un client majeur d’un concurrent, on contraint celui-ci à un plan social quand ce n’est pas à la liquidation de l’entreprise?» Bref, on l’aura compris: aussi bénévolent soit-il dans certaines circonstances, un patron n’hésitera pas à licencier des salariés s’il pense qu’il œuvre pour le bien financier de l’entreprise ou d’un service qui subit un collaborateur «insatisfaisant». Dur, évidemment. Mais comme le constate sans joie Yves Michaud, «la bienveillance s’arrête où commence l’intérêt…»

    L’avis du philosophe Luc Ferry


    Luc Ferry. © Getty

    Lu dans le «Petit cahier d’exercices de psychologie positive» (Ed. Jouvence), cette sentence qui me fait franchement rigoler: «Savez-vous quelle est la différence entre le succès et le bonheur? Le succès consiste à obtenir ce que l’on désire, le bonheur consiste à savoir apprécier ce que l’on a.» Je connais par cœur l’argumentation teintée de stoïcisme, de spinozisme et de bouddhisme qu’on peut bricoler à la va-vite pour impressionner les naïfs: on leur conseillera d’apprendre à savourer le présent, à pratiquer le carpe diem, l’amour de ce qui est là, ici et maintenant; on ajoutera, l’air inspiré, que le passé nous tire en arrière par un sentiment puissant, la nostalgie, tandis que le futur nous fait échapper au réel par une autre passion tout aussi forte, l’espérance; or le passé n’est plus, le futur pas encore, seul le présent est et, comme disait déjà Sénèque, à force de le fuir, «nous manquons de vivre»;

    on les persuadera ensuite qu’il faut apprendre à dire «oui» au réel, à l’accepter dans la joie, quel qu’il soit, et pour y parvenir, changer plutôt ses désirs que l’ordre du monde, se contenter de ce qu’on a plutôt que désirer toujours ce qui nous manque, préférer l’être à l’avoir, le qualitatif au quantitatif, aimer la vie sous toutes ses formes, avec ses hauts et ses bas.

    Problème, si l’on tient encore un peu au bon sens: que signifient ces invitations à «savoir apprécier ce qu’on a», voire à le savourer, quand ce qu’on a, c’est une maladie au stade final, un enfant assassiné au Bataclan, comme ce fut le cas pour un de mes amis, quand on est à Raqqa ou à Mossoul, entouré d’une famille tétanisée par la peur, la faim et la soif, ou tout simplement dans une situation personnelle abîmée par un accident de la vie irrémédiable?

    Ces conseils lénifiants, agrémentés d’un zeste de stoïcisme, de spinozisme ou de bouddhisme ne valent en réalité que dans nos contrées prospères, et encore par beau temps.

    En cas de tempête, ils deviennent tout simplement obscènes et ridicules. Les stoïciens recouraient à une image que je trouve particulièrement détestable: nous ressemblons, disaient-ils, à un petit chien attaché au chariot du destin. S’il accepte de trottiner gentiment à sa suite, tout ira bien, ce sera le bonheur, mais s’il se rebelle, il sera traîné de force, ses pattes s’useront jusqu’au sang et il sera plongé dans le malheur. Philosophie d’esclave ou de collabo dont la reprise par la psychologie positive sur le mode cucul n’augure rien de bon.

    Car lorsque nos désirs sont légitimes et l’ordre du monde injuste, le sage n’est pas celui qui se couche, mais celui qui, comme Zola en d’autres temps, accuse, se lève et proteste de toutes les forces de son cœur et de son esprit.

    Le philosophe est-il le nouveau psy?

     

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