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Yasmine Char, de Beyrouth à Pully

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Yasmine Char, auteure, directrice de théâtre et femme et mère épanouie.

© Sophie Brasey

Il y a quelques années, recevant Femina pour la série «Entre nous», elle ouvrait sa maison sur le lac et racontait un vertigineux parcours. D’orpheline à Beyrouth à directrice de théâtre à Pully (VD) en passant par le CICR, un mariage, un divorce, un atterrissage raté au Liban, un atterrissage forcé en Suisse, diverses entreprises, un retour sur les bancs de l’uni. Un second mariage, heureux, deux fils qu’elle chérit et admire.

Et l’écriture. Des pièces de théâtre, puis, effronté et amusant, un roman érotique éloquemment intitulé «A deux doigts». Avant deux œuvres mémorables, qui lui valurent une demi-douzaine de prix, «La main de Dieu» (2008) suivie du «Palais des autres jours» (2012). Deux livres publiés par Gallimard – sans aucun piston, elle en est fière.

Ce printemps, Femina retourne la voir, pour «Air de famille»; histoire de creuser ce que l’enfance et la jeunesse très particulières de Yasmine Char représentent dans la vie de la directrice du Théâtre de l’Octogone – où elle est entrée en 2004 et a appris avec Jean-Pierre Althaus l’art de la programmation, avant de prendre les rênes de la maison en 2010.

Cette enfance beyrouthine, Yasmine Char, seule fille entre quatre frères? «Dure. Je ne vais pas jouer les Cosette, mais c’était dur.» Pas la faute des frères! Deux drames successifs les frappent tous les cinq. L’année des 8 ans de Yasmine, la mère «s’évapore». Du jour au lendemain, sans explication, plus de maman. Des années plus tard, elle saura la vérité et reverra brièvement, en Corse, cette femme qui avait choisi de quitter ses enfants pour refaire sa vie avec un nouveau compagnon. Trop tard: étrangères l’une à l’autre, elles ne purent renouer. Avec sa franchise décapante, Yasmine s’étonne aujourd’hui encore, avec un rire, que l’homme falot qu’elle rencontra alors ait pu susciter une passion d’une telle puissance… Mais elle ne juge pas, constate que la page est tournée depuis très longtemps et semble un peu étonnée de n’avoir pas souffert toute sa vie de cette blessure, au contraire de ses frères, toujours meurtris.

Un autre monde

Un an après la décampade de la mère, décès du père. Les cinq enfants sont recueillis par le clan paternel. Passant brusquement du milieu francophile et international de leurs parents à la maison d’une grande famille musulmane, ils seront élevés, dans l’ombre tutélaire d’un grand-père «décédé mais très présent», par une grand-mère originale et aimée bien que tyrannique et manipulatrice. Et surtout par deux oncles et deux tantes célibataires, dépourvus d’expérience éducative et religieusement rigoristes. Changement non seulement de décor, mais de monde et de mentalité.

Famille musulmane mais lycée français, tout de même. Une ancienne camarade de classe rappelait récemment à Yasmine l’impression que produisait chaque jour l’arrivée des jeunes Chaar (elle a laissé tomber un «a» en s’installant en Suisse, pour s’adjuger sa propre identité). Ils déboulaient à cinq, la petite dernière encadrée par ses deux paires de grands frères. Il y a quelques mois, Yasmine a retrouvé avec émotion cette situation de protection rapprochée, sur la Corniche de Beyrouth, lors de retrouvailles avec ses frères. Occasion rare, ils se voient peu; binationaux, grâce à leur mère française, ils ont choisi des voies diverses. Trois ont étudié en France, deux y sont restés, un a franchi l’Atlantique: l’aîné vit donc au Canada, le second est demeuré à Beyrouth, le troisième est océanologue à Marseille et le cadet général dans l’armée française.

Retour à l’enfance beyrouthine, «mon pain noir. Mais si j’ai aujourd’hui une vie affective, familiale et professionnelle pleinement heureuse, c’est en partie parce que cette enfance difficile a fait de moi celle que je suis.» Pour la résilience, pour la capacité à «corriger le destin, ou en tout cas à s’en rendre un peu maîtresse», lisez les deux romans de Yasmine Char parus chez Gallimard. Pas de l’autofiction, mais des récits nourris des expériences de la jeune fille qui mûrit dans le Liban en guerre civile: «Quand j’écris – je ne suis pas une conteuse! – je puise dans la sensibilité que j’ai développée alors pour mettre en place une histoire qui n’est pas la mienne mais qui me permet de verbaliser et de visualiser ce que j’ai vécu.»

Un leitmotiv, le refus de l’infériorité et de la dépendance imposées aux femmes. Elle y voit, d’ailleurs, une des raisons qui lui firent écrire un premier livre érotique, au-delà du gag avec son mari et d’une fable coquine pour rire. «Dire que je suis capable d’être une femme et de m’assumer avec mes désirs; une sorte de règlement de comptes avec moi-même, l’affranchissement par l’écriture.» Pour solder ses jeunes années de révolte impuissante sous la férule des oncles.

«Tu ne peux pas, tu es une fille»

«Ce qui m’a permis de devenir celle que je suis, c’est d’avoir su ce que je ne voulais pas.» Révulsée par le définitif, répétitif et incantatoire: «Non, tu ne peux pas: tu es une fille», Yasmine quitte la maison de ses oncles le jour de sa majorité. Depuis le temps qu’on lui répliquait: «A 18 ans, tu feras ce que tu veux!» Elle se débrouille non seulement pour survivre mais pour étudier, avec autant d’heureuses rencontres que de volonté. «J’ai toujours eu cette chance, depuis l’adolescence, de tomber sur des personnes qui se sont occupées de moi, qui ont pallié ce manque initial.» A Beyrouth, à Paris, à Lausanne. Ça commence avec Arlette, qui la nourrit et l’habille quand, partie sans rien, Yasmine loge dans un immeuble chrétien déserté. Ça se termine à Lausanne, chez son amie alémanique Gabrielle.

Yasmine a divorcé de son premier mari, un diplomate suisse rencontré au CICR; elle payait ses études en travaillant à l’agence de recherche des personnes déplacées. Triste fin d’une histoire si bien commencée: François l’avait attendue une année, lui écrivant chaque jour… Retournée à Beyrouth après la séparation, elle n’a pas reconnu sa ville, totalement transformée par la longue guerre et ses suites. Sabrant une nouvelle fois le cordon ombilical avec sa terre natale, Yasmine est recueillie par Gabrielle. Elle ne connaît personne d’autre à Lausanne; la solitude, en revanche, elle connaît, de longue date, et ne la craint pas.


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Solitaire, mais pas trop

«Je t’envie d’être bien avec ta solitude», lui a dit un jour son mari vaudois Thierry Wegmüller, père de Guillaume et Sébastien. Mais, dans sa vie avec lui et leurs fils, elle n’est solitaire que pour sauvegarder le territoire de l’écriture – actuellement, elle planche sur un roman, lente gestation. Sinon, elle vit intensément avec sa famille, car cette femme sociable, enjouée et pétillante en société, a très peu d’amis, se méfiant des «amitiés» superficielles. Elle cuisine joyeusement, transmettant à ses fils ce qu’elle a appris dans la grande cuisine de sa grand-mère à Beyrouth, où on cuisait tout sur le babour, le réchaud. Le premier plat qu’elle y a préparé? Des lentilles. La petite dernière ne se doutait pas qu’à défaut de droit d’aînesse elle allait acquérir l’indépendance absolue. Intérieure.

Yasmine Char a fait de l’Octogone-Théâtre de Pully (VD) un haut lieu de la danse. Le 24 mars 2016, elle accueille «PARA-LL-ÈLES», avec le couple de danseurs étoile Nicolas Le Riche et Clairemarie Osta, musique Matthieu Chedid.
Billetterie: 021 721 36 20.

Curriculum vitae

1963 Naissance à Beyrouth, le 24 avril.

1993 Rencontre avec Thierry Wegmüller. Un coup de foudre.

1997 Naissance de son fils Guillaume, suivie de celle de Sébastien en 2000.

2007 Gallimard accepte son manuscrit de «La main de Dieu», envoyé par la poste.

Questions d’enfance

Une odeur d’enfance Les colliers de jasmin que des vendeurs de rue proposaient aux feux rouges. Et aussi le grand flacon d’eau de Cologne Bien-Etre dont tout le monde s’aspergeait.

Votre premier amour A 14 et 15 ans, notre «voisin d’été» à la montagne où la famille allait chaque année; il venait de Dubaï, de père Américain et de mère Jordanienne. Je ne l’ai jamais embrassé mais pour le rejoindre je descendais la façade en m’accrochant à la gouttière… et une fois, au retour, mon oncle m’attendait et j’ai pris une raclée!

Votre jouet fétiche Les figurines d’Indiens. Je jouais avec mon frère Tarek, lui avait toujours les cow-boys. J’essayais de faire triompher les Indiens.

Votre bonbon favori Vraiment aucun: je n’aime pas le sucré.

Votre dessert favori Un seul, parce que très peu sucré: les crêpes libanaises, fourrées de crème avec à peine une goutte de sirop de fleur d’oranger.

Le légume que vous détestiez Il n’y en a qu’un, l’akra. Il est élastique, un peu gluant – ça ne me dérange pas – mais surtout baveux, et j’ai horreur de ça.

La phrase qu’on vous répétait et qui vous agaçait … et qui me mettait hors de moi! «Ça ne se fait pas, pour une fille.»

Vos premières vacances A Carnac, en Bretagne, avec mes parents. J’avais 4 ou 5 ans. Je me souviens des menhirs – et des crêpes bretonnes, j’en mangeais des tonnes.

Le vêtement dont vous étiez fière Le keffieh palestinien. Dès 14 ans, c’était mon doudou, ma révolte. Je m’habillais aux puces, ça ne se faisait pas. Sur la photo de classe, j’étais en chemise, cravate et pantalon d’homme.

Le héros qui vous faisait rêver Pas un héros, mais deux héroïnes, deux aventurières: Isabelle Eber-hardt et Alexandra David-Néel. Des voyageuses intrépides, qui ne comptaient pas sur les hommes pour réaliser leurs rêves.

Planche à voile au Club Summerland de Beyrouth. «La présence de l’appareil photo est un mystère.»
Avec son frère Tarek. «Nous étions tout le temps à la mer.»
La tribu des cousins à la plage, au Sud Liban.
En famille au Vietnam, été 2015.
1984, «cheveux courts, ma période parisienne.»

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