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Elle s’est saisie d’une paire de ciseaux comme d’autres partent en croisade. Le 9 août 2016, l’actrice américaine Anne Hathaway découpe son jean au niveau des genoux, avant de poster le pantalon mutilé sur son Instagram. Le but de cette chirurgie vestimentaire? Se fabriquer ses propres shorts, parce que ceux de l’année dernière sont désormais trop courts pour ses cuisses. Et montrer accessoirement qu’elle n’a pas honte de révéler ses kilos en trop. Maman depuis ce printemps et toujours pas revenue à un indice de masse corporel de papillon, la pétillante Andy du «Diable s’habille en Prada» en a en effet ras le bermuda de cet absolutisme du filiforme qui semble gouverner le monde en général et les femmes en particulier. Et, bonne nouvelle: elle n’est pas la seule à s’insurger.

Au cours de ces derniers mois, de plus en plus de signaux ont témoigné d’une offensive contemporaine contre le diktat du format brindille. Avant Anne Hathaway, d’autres célébrités, comme Lady Gaga, Kate Winslet ou Jennifer Lawrence, ont poussé des coups de gueule fort médiatisés pour dénoncer cette obsession. Des anonymes aussi. Telle cette étudiante qui, début 2016, a fait plier le géant du prêt-à-porter Zara grâce à une pétition en ligne, le convaincant d’inclure les grandes tailles dans ses collections.

Appel à se libérer

Même les autorités s’en sont mêlées. Londres a récemment bouté hors de son métro les publicités représentant «un physique irréaliste ou malsain susceptible de créer des problèmes de confiance en soi», dixit la nouvelle loi entrée en vigueur. Et depuis 2013, New York placarde sur ses bus des affiches destinées aux 7-12 ans, légendées du mantra «Je suis une fille et je suis belle comme je suis.» «Nous assistons effectivement à une multiplication des critiques de l’impératif d’être svelte lorsqu’on est une femme, confirme la sociologue et écrivaine française Christine Détrez. Un impératif total, puisqu’il est à la fois esthétique, moral et social.»

Certes, depuis le Moyen Age, époque à partir de laquelle la minceur a été valorisée, les frondes pour davantage de volupté ont fait florès. Mais la nouveauté réside dans l’ampleur inédite du phénomène. Un chœur mondialisé appelant à desserrer le corset invisible qu’on souhaite absolument imposer sur les femmes. «Cette réaction est bien compréhensible, reprend Christine Détrez. L’obligation d’être élancée n’a jamais été aussi tyrannique et extrémiste, avec les réseaux sociaux fonctionnant comme une sorte de mégaphone assourdissant. On est allé trop loin dans notre vision de la silhouette parfaite.» Cette zone rouge sur laquelle les préceptes de la plastique se sont engagés, c’est notamment celle de la santé. Censée évoquer pureté et légèreté, la minceur est aussi devenue synonyme de pathologie. De maladie. De drames humains. Il faut souffrir pour être belle. Et parfois risquer de mourir. Plusieurs études menées de par le globe montrent ainsi que les cas de troubles du comportement alimentaire (ou TCA, parmi lesquels l’anorexie) sont en constante hausse depuis les années 90. Si les spécialistes s’accordent pour dire que les causes sont multifactorielles, ils reconnaissent que la pression de l’image exercée par la société joue clairement un rôle majeur dans le développement de ces maux. C’est d’ailleurs avec la motivation de lutter contre ces corps maladifs qu’Israël en 2013 puis la France en 2015 ont légiféré contre les mannequins trop émaciés sur les podiums. «La santé est en train de revenir comme préoccupation fondamentale, et concurrence celle de l’esthétique, analyse la sexologue et psychothérapeute genevoise Marie-Hélène Stauffacher. Ces problèmes sont de plus en plus évoqués par les médecins. Ceux-là prennent peut-être conscience qu’à force d’alerter contre les dangers du surpoids ils ont sans le vouloir trop encouragé l’ultrafit.»

Toujours plus douloureux

D’autant plus que ce désir effréné de light avait carrément fini par dérégler notre vision d’une anatomie saine. Ce que nous appelons «mince»? De la maigreur au sens médical. Ce que nous nommons «gros»? Juste une enveloppe normale aux yeux des docteurs. La dimension parfois pathologique de cette minceur moderne a toutefois été contournée récemment. Aux silhouettes simplement privées de graisse et longilignes, on préfère désormais des contours sculptés à la salle de fitness. «On valorise aujourd’hui la personne fuselée par le sport plutôt que par la privation alimentaire, observe Christine Détrez. Ce biais permet de repousser les soupçons d’anorexie en arborant une allure prétendument saine. Sauf que cet ajustement a eu pour conséquence de rendre l’obtention du format slim encore plus contraignante et douloureuse qu’avant.»

Pis: cette obligation de se couler dans du «small» a fini par contaminer toutes les tranches d’âge. A 20, 40 ou 60 ans, même combat, souligne Brigitte Munier, chercheuse en sciences sociales et auteure de «Technocorps: la sociologie du corps à l’épreuve des nouvelles technologies» (Ed. François Bourin, 2014). «Chez les femmes, le même canon de beauté autoritaire régit désormais toutes les générations, ce qui n’était pas le cas au XXe siècle. Aucune d’entre nous n’a plus le droit d’échapper à ce standard. C’est ça ou rien.»

En effet, si le Graal du XXS est de plus en plus fustigé, c’est parce que cette quête va à l’encontre même de la vie. De l’organique. De l’évolution naturelle. «On a le sentiment d’adorer le corps, lance Brigitte Munier. Mais il est incroyablement contrôlé, soumis. On l’exige jeune, sans boutons, sans défaillances: c’est parce qu’on ne veut plus voir le caractère corruptible de la chair, qui nous rappelle notre dimension mortelle. Avec cette apparence de jeunesse figée dans le temps, on voudrait faire croire qu’on ne vieillira jamais.»

Etouffante lolita

Cette haine du charnel «qui n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui», selon la sociologue, serait la conséquence de notre éloignement des religions. «Sans espoir de vie après la mort, sans la notion d’âme immortelle, l’homme est rivé à son aspect physique et n’a pas d’autres perspectives, précise-t-elle. C’est forcément très angoissant. On tente donc de rester bloqué avec une apparence d’adolescent, l’âge le plus éloigné de la mort.»

Interdiction de vieillir ainsi doublée d’une négation de la maternité pour les femmes. Car l’idéal dans le domaine, c’est la figure de la lolita, comme l’évoque l’anthropologue et écrivaine Agnès Giard dans un billet paru sur le site de «Libération» en 2015. Un modèle réduisant les femmes à des objets de jouissance voués aux hommes. «En Occident, la génitrice est perçue comme une figure négative, écrit-elle. Le bébé est souvent présenté comme un étranger – un parasite – prenant possession du corps maternel et l’aliénant à ses propres désirs.» Tandis que les lolitas, «éternellement jeunes et stériles, n’offrent rien d’autre que le plaisir du sexe, détaché de toute contingence biologique». Dès lors, cette tyrannie du filiforme devient particulièrement palpable pour les femmes lorsqu’elles viennent de donner la vie. Moquées pour leurs rondeurs coupables, soudain plus du tout désirables. A l’instar de ce qu’ont ressenti Anne Hathaway ou Olivia Wilde.

OK, le diktat du «beach body» a vraiment dépassé les bornes et la rébellion gronde. Mais cette vague critique signe-t-elle sa fin dans un avenir proche? Sûrement pas, prophétise David Le Breton, sociologue à l’Université de Strasbourg et auteur d’«Anthropologie du corps et modernité» (Ed. PUF, 2013). «Il s’agit surtout d’une forme de résistance passive. Des centaines de millions de femmes de par le monde continuent de considérer le gracile comme un idéal esthétique, mais souhaitent en même temps rester elles-mêmes. Quant aux magazines féminins, conscients d’avoir longtemps contribué à la fabrication de cette obsession, ils montrent désormais plus souvent des femmes qu’on croiserait dans la rue.»

Fin d’un monopole

Au fond, peut-être pas de révolution en vue sur les balances, mais plutôt une acceptation d’autres canons de beauté pouvant cohabiter avec une vision plus angelinajoliesque. «En effet, je ne pense pas que le mince va s’effacer comme quête ultime, avance Brigitte Munier. On acceptera sans doute de le redéfinir avec une taille au-dessus, mais pas davantage. Les réseaux sociaux vont contribuer parallèlement à diffuser d’autres modèles de beauté jusqu’ici censurés par la publicité et les médias. Il y a une prise de conscience de la diversité du corps féminin.»


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Le succès récent des top-modèles dits XXL en est la preuve. Même le calendrier Pirelli, vaisseau amiral du sexy depuis des décennies, a accueilli l’une d’elles dans ses pages lors de l’édition 2015. Mais attention à la récupération marketing de ces nouveaux archétypes, alerte David Le Breton, car déjà les marques «partent à la conquête des populations un peu oubliées ces derniers temps». Il ne faudrait pas que les alternatives se transforment en néotyrannies à leur tour. Quand le mannequin Ashley Graham a perdu du poids et affiché une corpulence de naïade, ses anciennes admiratrices l’ont traitée de traîtresse… «Quand est-ce que la société acceptera l’apparence des femmes?», s’interrogeait la chroniqueuse Jessica Valenti dans une chronique publiée par «The Guardian» l’année dernière. Pour un peu, on serait tenté de dire qu’elles sont condamnées, encore un certain temps, à ne jamais avoir la physionomie parfaite.


Ashley Graham présentant sa collection de lingerie à New York,en septembre 2015.
Depuis lors, une perte de poids conséquente lui a valu la colère de ses anciennes admiratrices.
©Fernando Leon/Getty Images

La sphère VIP contre-attaque

Actrices ou p op stars, elles s’insurgent contre l’obligation d’être mince en toutes circonstances. Passage en revue de ces célébrités féminines qui jettent une balance dans la mare.

Lady Gaga En 2014, elle poste une photo d’elle nue sur Instagram, affichant ses kilos en trop, accompagnée du hashtag #BodyRevolution. «Ne laissez pas la société vous dire ce qu’est la beauté», commente-t-elle. Un message engagé qui lance la tendance.

Jennifer Lawrence On a tellement du mal à le croire qu’elle aime souvent le rappeler. Au début de sa carrière, la future star de «Hunger Games» était regardée comme grosse à Hollywood. Oui, on parle bien de celle qui est aujourd’hui aussi égérie pour Dior.


©David Wolff - Patrick/Redferns via Getty Images; Samir Hussein/WireImage

Christina Hendricks Grosse, la sublime pin-up de la série «Mad Men», avec ses courbes enivrantes? N’allez surtout pas le lui suggérer. Les journalistes qui ont essayé s’en souviennent encore.

Kate Winslet On la taquine, voire on la moque depuis ses premiers pas sur le «Titanic» pour ses formes assumées. Mais l’actrice britannique n’a jamais cédé aux pressions. Lors de ses interviews, elle lance même des torpilles régulières contre les corps retouchés dans les magazines.

Jennifer Aniston «Je n’apprécie pas qu’on me fasse me sentir comme une moins que rien parce que mon corps change ou parce que j’ai mangé un burger au déjeuner.» L’ex-Rachel de Friends a remis ses détracteurs en place en juillet dernier, publiant une tribune dans le «Huffington Post» pour protester contre la tyrannie du ventre plat. Une lettre qui a fait des vagues.


©Donato Sardella/Getty Images for Art of Elysium; Jeff Vespa/WireImage; C Flanigan/Getty Images

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