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Femmes et alcool: Des spécialistes répondent à 7 questions fréquentes

Specialistes repondent questions frequentes femmes alcool

Les femmes sont de plus en plus nombreuses à tomber dans le piège de l'alcool: selon une étude de l’OFSP, leur proportion est passée de 9,2% en 2007 à 13% en 2017 et ne cesse d’augmenter.

© GETTY IMAGES/YOKUNEN

Vous vous êtes lancée dans le défi du Dry January? Vous avez mille fois raison. Non seulement parce qu’une petite «pause bouteille» fait beaucoup de bien au corps, mais aussi parce qu’elle pousse à se poser quelques questions sur le quand, comment et pourquoi on boit des verres. Et ça, ça n’a rien d’anodin. De fait, entre déni et idées reçues, notamment sur l’alcool au féminin qui reste encore souvent mal connu et tabou, on ne se rend pas forcément compte qu’on fait peut-être partie des 250’000 à 300’000 personnes dépendantes de l’alcool que compte la Suisse. Ou des quelque 20% de la population qui entretient une relation à risques pour la santé avec l’alcool – que ce soit de manière chronique (consommation trop régulière et importante) ou ponctuelle (apéros et gueuletons surchargés en boissons alcoolisées, parties de beer-pong, binge drinking, etc.).

En d’autres termes, jouer le jeu de la sobriété sur un mois (janvier, février, mars… peu importe) permet de tirer un bilan, de voir si l’on peut se passer facilement (ou pas) de son petit verre de blanc à l’apéro et de rouge à table. Puis d’en tirer les conclusions qui s’imposent. À savoir entreprendre des démarches personnelles sérieuses ou consulter si l’on réalise que décidément, non, on n’arrive pas à baisser le coude aussi simplement qu’on le pensait. Car il y va de notre bien-être: des études récentes montrent en effet que l’alcool peut avoir des impacts importants sur la santé physique et mentale. Surtout sur celle des femmes, qui sont d’ailleurs de plus en plus nombreuses à tomber dans le piège de cette amitié malsaine: selon une étude de l’OFSP, leur proportion est passée de 9,2% en 2007 à 13% en 2017 et ne cesse d’augmenter.

Comment expliquer ce phénomène, et que faut-il savoir sur ce faux ami? Le point avec des spécialistes en sept questions.

1. Quels sont les bénéfices d’un Dry January?

Pour le responsable Prévention pour la Fondation vaudoise contre l’alcoolisme Stéphane Caduff, le Dry January est intéressant: «Il permet aux gens de se confronter à la question de la maîtrise de leur consommation, avec parfois une prise de conscience sur la durée. C’est une bonne façon d’être dans la peau de celle ou celui qui ne veut pas boire et de se rendre compte de la pression que cela induit dans notre société où l’alcool est banalisé.»

Selon Addiction suisse, 70% des abstinents de janvier ont constaté des améliorations niveau sommeil, peau, poids et pression sanguine, et la plupart ont aussi réduit leur consommation à long terme. Favorable à cette initiative, le Pr Jean-Bernard Daeppen, chef du Service de médecine des addictions au CHUV, relève:

«Faire une pause, quels que soient le moment et la durée, est de toute manière une bonne idée. Notamment parce qu’on teste sa liberté face à l’alcool. Une autre manière de le savoir est de rester sobre au minimum deux jours par semaine!»

Médecin responsable de l’Unité des dépendances en médecine de premier recours aux HUG, Thierry Favrod-Coune ajoute: «Avoir des jours "sans" évite que la tolérance s’installe. Ce qui est important puisque ce phénomène, qui fait qu’on augmente les doses pour ressentir les mêmes effets, peut mener à la dépendance!»

3 applis pour évaluer sa consommation: dryjanuary, alcooquizz, stop-alcool.

2. Boire enceinte: oui, non?

L’un des risques majeurs de l'alcoolisation pendant la grossesse se résume en trois lettres: SAF, pour syndrome d’alcoolisation fœtale, une maladie qui peut porter préjudice à l’enfant pendant toute sa vie. Le hic, note le Dr Favrod-Coune, «c’est que ce problème est très imprévisible: chez certaines, il suffit de très peu d’expositions à l’alcool, chez d’autres il ne se présentera pas malgré une consommation conséquente». Le médecin préfère donc appliquer le principe de précaution: pas d’alcool quand on est enceinte – et surtout pas pendant le premier trimestre. Mais si le bébé a été conçu un lendemain d’hier et que la future maman, ignorant qu’elle porte un petit, continue à s’alcooliser?

«Ce n’est pas l’idéal, note le Dr Favrod-Coune. Cela dit, la nature est bien faite: pendant les deux premières semaines, on est plus dans une période de tout ou rien que dans une période de malformations. Du coup, soit ça passe et, si elle arrête la boisson, ce sera sans doute sans conséquences néfastes. Soit ça casse et il y aura alors fausse couche.»

À noter que dès qu’on décide de devenir parent, mieux vaut se la jouer sobre car boire diminue la fertilité, indique le médecin: «Des couples qui souhaitaient concevoir ont été suivis sur six cycles. Chez les femmes qui buvaient entre 1 et 5 verres par semaine, il a été constaté une baisse de fertilité de 40%. Chez celles qui consommaient plus de 5 verres par semaine, la probabilité de tomber enceinte se réduisait de 65%, sans qu’on sache vraiment pourquoi, d’ailleurs.»

3. L’alcool, une affaire de sexe?

«Face à l’alcool, hommes et femmes ne sont pas égaux», explique le Pr Jean-Bernard Daeppen. En cause, différents facteurs. À commencer par la physiologie: poids, proportion d’eau et de graisse qui varie en moyenne de 15% selon le sexe, questions hormonales et enzymatiques (le corps féminin a une production réduite de l’enzyme qui intervient dans le processus d’élimination de l’alcool)… Bref, à quantité égale de boisson alcoolisée, et en buvant au même rythme, les femmes présentent une alcoolémie près de deux fois plus élevée que les hommes, souligne le Dr Thierry Favrod-Coune.

«Outre d’autres spécificités telles que le développement de la dépendance à l’alcool (parfois liée à des maltraitances), l’apparition et les types de complications et pathologies engendrées par une surconsommation, on peut aussi parler de la non-reconnaissance du problème, reprend le Pr Daeppen. La consommation des femmes a été tellement stigmatisée que ce sujet est devenu tabou. Et le reste encore souvent. Même si les femmes se sont émancipées et, de ce fait, ont modifié leur manière de boire – elles le font aujourd’hui plus socialement et ouvertement – on le voit par exemple dans la prise en charge médicale. Ainsi, quand un patient est hospitalisé, on lui demandera facilement où il en est avec l’alcool. Une patiente, on n’a pas forcément envie d’y penser et du coup, on peut complètement passer à côté!» Stéphane Caduff précise:

«La consommation à risque est plus une question masculine que féminine, même si la tendance est en train de s’équilibrer. Mais on n’en est pas encore là.

Ce qu’il y a de particulier et d’inéquitable, c’est que socialement, la consommation féminine n’est pas perçue pareillement. La tolérance sociale est plus élevée pour les hommes, ce qui peut être un frein mais aussi un encouragement pour les femmes à consommer de manière cachée.»

Le paradoxe, c’est que si elles se cachent, elles sont aussi un public cible pour la publicité, comme le souligne Markus Meury, d’Addiction suisse: «Les jeunes femmes surtout subissent les effets de la pub pour des boissons alcoolisées, car elles sont considérées comme un groupe pas encore exploité, notamment sur les réseaux sociaux.»

4. Quels risques pour la santé?

Dès deux verres par jour pour les femmes (quatre pour les hommes), on constate une augmentation des risques pour la santé. En plus de son potentiel addictif, l’éthanol sous toutes ses formes (vin, champagne, bière, etc.) est cancérigène: dans le monde, 1 cancer sur 25 est ainsi lié à l’alcool, avec une prévalence des cancers de l’œsophage, du foie et du sein chez les femmes (98’000 cas), selon une étude du Centre international de recherche sur le cancer.

Mais il est aussi mauvais pour les systèmes cardiovasculaire, endocrinien et nerveux, détruit des neurones et induit des pathologies hépatiques – là encore, beaucoup chez les femmes, dont le foie est plus sensible à ses effets. De plus, l’alcool, qu’on sait être cause d’accidents, de blessures graves et de violences subies ou infligées, notamment dans le cadre conjugal, est aussi à mettre en lien avec des problèmes psychiques comme la dépression ou les troubles anxieux. Autant dire qu’en termes de risques, il a tout mauvais – et les chiffres de l’OFSP le prouvent: en Suisse, en 2017, 1553 décès lui étaient imputables chez les personnes de 15 à 74 ans, avec 36% de cancers, 21% liés à des problèmes du système digestif et 21% à des accidents et blessures.

Quid d’une consommation ponctuelle? C’est selon: une alcoolisation aiguë une fois par mois peut être pire qu’une consommation plus régulière mais modérée. Le Pr Daeppen relativise: «Dans la vie, on prend des risques en permanence. Il faut faire la balance et savoir lesquels nous assumons. Si je bois 2 verres par jour, j’ai un risque sur cent de mourir d’un problème lié à cette consommation. Si je roule 20’000 kilomètres annuellement pendant 30 ans, j’ai aussi un risque sur cent de mourir sur la route. Donc… le danger est-il trop élevé? Gérable? C’est important de savoir à quoi on s’expose pour pouvoir décider en toute conscience de ce qu’on fait ou non!»

5. Qu'est-ce que l’alcoolorexie?

Phénomène encore peu connu dans les consultations romandes, l’alcoolorexie est un désordre alimentaire qui consiste à se priver de nourriture pour pouvoir «convertir» les calories ainsi économisées en boissons alcoolisées. Inutile de dire que cette pratique n’est pas recommandée. D’une part, sauter des repas risque de générer des carences en vitamines et en minéraux. D’autre part, boire sur un estomac vide est particulièrement mauvais: en plus des dangers d’accidents et de violence auxquels elle expose, une alcoolisation rapide et aiguë peut conduire à une intoxication alcoolique (entendez: un coma éthylique) et augmente les risques de développer une maladie du foie ou du cœur. Quand on met ces facteurs en balance…

6. Le vin rouge, c’est bon pour le cœur?

Suite à de vastes études qui semblaient le prouver, on a longtemps pensé qu’un verre de vin rouge par jour était bon pour le cœur et la pression puisqu’il contient des substances qui luttent contre le mauvais cholestérol. Seulement voilà… d’autres recherches plus récentes ont démontré que ce fameux french paradox ne tient pas. Ou pas vraiment. Car si le pinot noir, par exemple, renferme bien des antioxydants, son effet positif est largement contrebalancé par les impacts négatifs de l’alcool.

Car vin, champagne, bière, whisky ou gin… en termes de toxicité, tout se vaut, note le Pr Daeppen: «C’est la molécule d’éthanol qui est dangereuse. Elle peut être plus ou moins concentrée. Un ballon, un whisky ou une pression en contiennent la même quantité!» Il reprend: «Boire est un risque. Mais un risque modéré quand on consomme peu!»

7. Quand est-on considéré-e à risque ou alcoolodépendant-e?

Pour le Pr Daeppen et le Dr Favrod-Coune, la «consommation à risques pour la santé» se définit par la fréquence – plus de 5 jours par semaine sans pause – et la quantité qui, aujourd’hui en Suisse, est limitée à 5 verres par semaine pour les femmes. Et quand bascule-t-on dans la dépendance? Selon Stéphane Caduff:

«Moins que la quantité, c’est plutôt l’impact de la consommation sur la vie de la personne qui compte.

Il y a plusieurs échelles pour déterminer la limite au-delà de laquelle on tombe dans la dépendance, mais si on voulait la résumer en une phrase ça serait "la perte de la liberté de s’abstenir de consommer".» Pour savoir si l’on est en train de développer une addiction, il peut être intéressant de se poser ces six questions… et d’y répondre honnêtement:

  1. Est-ce que j’ai des envies anormales et particulièrement fortes de consommer de l’alcool?

  2. Où en suis-je côté tolérance: est-ce qu’il me faut augmenter les quantités d’alcool pour ressentir les mêmes effets?

  3. Est-ce que je perds le contrôle - ce qui fait que je bois plus souvent et en plus grande quantité que ce que j’avais programmé? Concrètement: en soirée, par exemple, suis-je capable de ne pas boire du tout d’alcool ou de respecter la limite de deux verres que je m’étais fixée ou est-ce que je me retrouve pompette, après 6 ou 7 verres? Est-ce que je bois dans des circonstances inappropriées (grossesse, travail, conduite…)?

  4. Quand je ne bois pas, est-ce que je ne me sens pas normal-e physiquement ou psychiquement?

  5. Est-ce que je diminue mes autres activités au profit de l’alcool? En d’autres termes: est-ce que je quitte le travail plus tôt non pour filer à la maison mais pour aller à l’apéro? Est-ce que je passe moins de temps en famille ou à faire du sport parce que je préfère aller picoler?, etc.

  6. Est-ce que je maintiens ces comportements malgré les conséquences négatives qu’ils peuvent avoir sur ma vie et les remarques de mon entourage à propos de ma consommation?

Quand on répond «oui» à trois de ces six critères, au moins un mois dans la dernière année, le diagnostic d’alcoolodépendance peut être posé, signale le Dr Favrod-Coune.

Pour aller plus loin

À lire:

Sans alcool, de Claire Touzard (Éd. Flammarion)

C’est le récit d’un difficile exercice de reconstruction, raconté par la journaliste Claire Touzard, apparemment insoupçonnable puisqu’elle «n’a pas la gueule de l’emploi», comme elle l’écrit. Une alcoolisation mondaine et festive qu’elle poursuivait pourtant seule jusque dans son salon. De son sevrage, elle raconte aussi la difficulté à dire aux autres qu’elle ne boit plus. À lire absolument.

Jour zéro, de Stéphanie Braquehais (Éd. L’Iconoclaste)

«Quand tu arrêtes de boire, tu prends possession de tes opinions et de ton corps. Le regard des autres a moins d’importance», déclarait dans une interview pour Le Monde Stéphanie Braquehais, auteure d’un livre sous forme de coming out. Ou comment la consommation d’alcool était vécue comme un geste d’indépendance. Elle y questionne profondément et collectivement notre rapport à l’alcool.

La maladie du désir, du Dr. J.-B. Daeppen (Éd. JC Lattès)

Pourquoi devient-on accro à l’alcool, à la drogue, au jeu ou à n’importe quoi? Comment échapper à ces prisons? Exemples vécus à l’appui, sans jugement ni propos culpabilisateurs mais au contraire avec bienveillance, empathie et parfois humour aussi, le spécialiste lausannois des addictions Jean-Bernard Daeppen explique et décortique les mécanismes des dépendances. Brillant et à mettre entre toutes les mains.

À écouter:

«L’alcool, ivresse collective»

En cinq épisodes, l’émission Vacarme diffusée sur La Première décrypte le rituel social qui entoure la consommation d’alcool: dépendance, stimuli en lien avec l’alcool récurrent et envahissant, prévention en milieu festif, choix de l’abstinence ou chemin de croix pour s’en sortir. À écouter sans modération.

«Il a bu son verre comme les autres»

Dans l'épisode 43 du podcast Les couilles sur la table, Victoire Tuaillon se plonge dans l’alcool en tant qu’élément essentiel – ou pas – de la sociabilité. Entre celles et ceux «qui tiennent l’alcool» et les autres, entre l’ivresse masculine «qui amuse» et l’ivresse féminine «qui inquiète».

«Des femmes qui boivent»

Un partage de paroles intimes de femmes qui boivent, recueillies par Juliette Boutillier après s’être interrogée elle-même durant le confinement sur sa consommation d’alcool, lorsque sa fille lui confiait sa peur que les apéros maternels deviennent un rituel hebdomadaire.

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