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Interview

«Ma sobriété, c'est mon plus beau road trip»

Claire touzard sans alcool

«En France, si on n’est pas le type au pastis le matin, on pense souvent que l’on n’a pas de problème avec l’alcool. On est simplement bon vivant, jouisseur ou expert. Moi je n’avais ni la gueule, ni le profil socio-professionnel présupposé de l’alcoolique, et pourtant, je souffrais énormément de ma consommation.» raconte Claire Touzard, ancienne journaliste du magazine «Grazia».

© Alexandre Tabaste

FEMINA Comment décrivez-vous ce livre?
Claire Touzard C’est un carnet de bord littéraire que j’ai démarré dès les premiers jours de mon arrêt d’alcool. Il conte mon sevrage et retrace mon histoire: la place de l’alcool dans mon émancipation et mon personnage de femme. Cette expérience intime m’a permis d’observer la place de l’alcool dans notre société, son rapport à la féminité et à la masculinité. J'ai pu également comprendre l’héritage culturel et familial de l'alcool, son omniprésence, sa norme sociale et la difficulté d’être sobre en France.

Qu’est-ce qui vous a fait arrêter de boire?
J'ai eu le déclic un soir de nouvel an. J’étais ivre morte à une soirée et j’ai croisé le regard de mon compagnon qui a arrêté de boire il y a deux ans et demi. Il ne me jugeait pas, mais je voyais sa peine pour moi, sa peur aussi, car j’avais un côté un peu provoc et violent. J’ai soudain pris conscience que je pouvais le perdre comme j’avais déjà perdu énormément de choses à cause de mes états alcoolisés. Or le perdre était inconcevable. Alors, j’ai décidé d’arrêter. Toutefois, je ne suis pas arrivée à ce point de bascule par hasard; cela faisait plusieurs années que je prenais conscience de ma relation toxique à l’alcool.

Vous évoquez dans votre livre le fait que l'alcoolique, c’est toujours l’autre, celui qui «refoule la 8-6 au coin de la rue». Pourtant, un jour, votre beau-frère vous souffle, «Tu n’y arriveras pas. La boisson, c’est dans ton ADN.» Comment une fille cool comme vous a-t-elle réussi à s'en sortir et à parler librement de son alcoolisme?
En France, si on n’est pas le type au pastis le matin, on pense souvent que l’on n’a pas de problème avec l’alcool. On est simplement bon vivant, jouisseur ou expert. Moi je n’avais ni la gueule, ni le profil socio-professionnel présupposé de l’alcoolique, et pourtant, je souffrais énormément de ma consommation.

J’ai justement écrit ce livre pour parler de cette «zone floue» sur l’alcoolisme, celle que l'on a du mal à nommer alors qu’elle fait beaucoup de dégâts.

Votre entourage a-t-il changé de regard sur l'alcool festif en général et l’abstinence en particulier?
Oui c’est certain. Avant on buvait sans se poser de question, il s’agissait d’une pratique collective que nous n’interrogions jamais. Le fait que j’arrête, au début, a parfois suscité des réactions étonnées. Mais très vite, nous avons commencé à dialoguer sur le sujet et à déconstruire les croyances ensemble. Pourquoi buvons-nous? Est-ce toujours un plaisir? Aujourd’hui, tous mes proches respectent mon choix car ils ont intégré que se cachait une réelle souffrance dans ma consommation. Ils remettent en question la leur et ont changé de perspective sur le sujet. Nos discussions sont très constructives.

«La sobriété n’est pas aussi facile que de mettre un filtre Instagram», a dit l’Américaine Laura McKowen, ex-alcoolique et auteure du livre We are the luckiest: The Surprising Magic of a Sober Life. Que pensez-vous de ce constat? Quel a été le moment le plus difficile dans ce «chaos serein» qu’a été votre sevrage?
Il y a eu plein de moments difficiles. Beaucoup de choses sont noyautées par l’alcool. Quand on boit, la place de l’alcool devient centrale; on attend les apéros, les dîners... on ne vit presque plus que pour l’alcool.

Quand on arrête, on se retrouve avec une sorte de vide, de manque, c’est comme une rupture amoureuse. Il faut apprendre à vivre sans cet amant central et toxique.

Au début c’est dur, car on a la croyance que l’on est incapable de vivre et de s’amuser sans. Il faut quelques mois pour prendre conscience que la vie sans alcool est non seulement possible, mais plus intéressante et heureuse. Par ailleurs, arrêter de boire c’est se confronter au réel et à tout ce que l’on a fui pendant des années; émotions et souvenirs compris. Pourtant, au fur et à mesure du temps, on se rend compte qu’être en prise avec la réalité nous donne une forme de pouvoir et de sérénité. Il n'y a rien d'angoissant à cela.

Avez-vous conscience que votre parcours peut libérer la parole sur le tabou de l'alcoolisme? Vous considérez-vous comme une égérie de la sobriété heureuse?
Ahah, égérie je ne sais pas. Mais ce qui est certain, c'est qu'il est important pour moi de mettre mon nom et ma photo sur cette histoire. Je veux assumer une autobiographie pour libérer le tabou. Je veux montrer que les problèmes d’alcool touchent tout le monde, sans distinction de genre ou milieu social. On a besoin de libérer la parole sur le sujet et de ne pas avoir honte. On a aussi besoin de plus de modèles de sobriété cool, pour contrer cette idée qu’être sobre, c’est forcément ronflant ou psychorigide.

J’espère que la sobriété deviendra une possibilité heureuse pour les gens qui souffrent.

Croire que l’alcool rend festif, irrévérent ou inspiré est une grave erreur. Je suis convaincue qu'être heureux, libre, avoir un cerveau en marche pour s’amuser, imaginer ou créer est plus cool et subversif.

Comme vous le racontez dans Sans alcool, devez-vous encore aujourd’hui vous excuser auprès des autres d’avoir arrêtée de boire?
Je ne crois pas que je m’excuse d’arrêter de boire, dans le livre, sauf la première fois ou je l’annonce. Depuis je ne me suis jamais excusée: j’en fait au contraire une fierté.

Quels conseils donneriez-vous aux femmes qui vivraient dans le déni de leur alcoolisme ou qui connaîtraient des gueules de bois à trop haute dose?
Je leur dirai que je suis passée par là. J’ai passé vingt ans à boire dans l’excès. Je pensais que je ne pourrais jamais vivre sans. Mais si j’y suis arrivée, elles peuvent aussi le faire. Je les soutiens. C’est difficile d’arrêter, il ne faut pas se mentir. Mais si l’alcool est une souffrance, elles verront ensuite à quel point la sobriété va tout reconfigurer.

Quand on arrête une habitude nocive, on regagne une forme de confiance en soi, d’estime, de puissance et de sérénité. On arrête le cercle de la violence envers soi-même. C’est mon plus beau road trip.

Dans votre livre, vous écrivez poétiquement: «Quand vous êtes un ancien alcoolique, la vie commence vraiment quand vous vous arrêtez, aussi vous calculez tout en fonction de cette date salvatrice.» Quel âge avez-vous, aujourd’hui, Claire?
387 jours en ce vendredi 22 janvier!

Combien c’est trop?

Dans notre article «Pourquoi nous devrions tous tester un mois sans alcool», le Dr Thierry Favrod-Coune, spécialiste de l’addiction à l’alcool aux HUG, conseille le site internet stop-alcool. Cette plateforme propose aux personnes qui en ressentent le besoin ou l’envie d'évaluer leur rapport à l’alcool et des accompagnements en cas de besoin. Le spécialiste rappelle également les recommandations de l’OFSP qui sont, pour une femme, de 5 à 7 verres d’alcool par semaine, jamais plus de 4 verres par occasion pour un usage ponctuel, deux jours d’abstinence par semaine au moins, ainsi qu’une mise en garde en cas de grossesse, au travail et en voiture. Toujours selon l’OFSP, «la consommation d'alcool chronique à risque commence à 2 verres standard par jour en moyenne pour les femmes et à 4 verres standard pour les hommes.» Et si on n’arrive pas à se modérer par nous-mêmes? Le Pr Jean-Bernard Daeppen, chef du service de médecine des addictions au CHUV, est clair: «On en parle au plus vite à son médecin.»

Trouver de l’aide

- Addiction Suisse: 0800 105 105 (Lundis, mercredis, jeudis: 9h00 à 12h00)
- Croix-Bleue Suisse / SOS Alcool: 0848 805 005
- Alcooliques Anonymes Suisse romande: 0848 848 846

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