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Nos courses d’école n’ont jamais pris fin

Nos courses d’école n’ont jamais pris fin
© Guillaume Perret

Il y a quarante ans, alors mariée et maman de deux fillettes, je ne m’attendais pas à recevoir cette lettre de trois anciens camarades de l’école primaire qui proposaient de se retrouver entre élèves nés en 1944-1945 et ayant fréquenté le collège de La Coudre à Neuchâtel. Pour fêter nos 30 ans et nos retrouvailles, ils avaient organisé une excursion sur les traces de notre première course d’école à l’île Saint-Pierre. J’étais ravie de cette initiative car j’avais perdu de vue la plupart de mes amis de l’époque. Lors de cette sortie en bateau, j’ai eu le plaisir d’en revoir un bon nombre. Certaines têtes ne me disaient rien. On change pas mal, entre 10 et 30 ans. Alors nous allions les uns vers les autres en demandant: «Et toi, tu es qui?» Il y a eu beaucoup d’éclats de rire et d’émotion.

Un journée mémorable

J’ai ainsi eu la surprise de découvrir qu’Edith avait épousé Jean-Pierre, qui était avec nous sur les bancs de l’école. Alors qu’à l’époque tous deux s’ignoraient, ils s’étaient revus à l’âge adulte et avaient succombé au charme l’un de l’autre. Jeunes parents, ils sont venus ensemble à cette rencontre d’anciens élèves. Autre joie pour moi, parmi plusieurs autres: celle de retrouver le «petit» Christian qui prenait toujours ma défense en classe et qui était devenu un homme...

Malgré un temps exécrable, cette journée a été mémorable. Nous avons aussitôt retrouvé la complicité de nos jeunes années. Tout au long de l’excursion, nous nous sommes chahutés comme si nous avions à nouveau 10 ans. Comme si nous ne nous étions jamais quittés.

Si bien que cette sortie a été le point de départ de rencontres qui se poursuivent aujourd’hui encore, quarante ans plus tard. Les premières années, notre amicale s’est tenue tous les deux ans, car nous étions tous bien occupés avec nos familles respectives et notre vie professionnelle. Certains membres de notre petit groupe avaient déménagé dans un autre canton ou même à l’étranger, ce qui a d’ailleurs été l’occasion de quelques belles «courses d’école» hors de nos frontières.

Eclats de rire à Paname

Pour nos 40 ans, nous sommes partis deux jours à Paris. Que de parties de rigolade dans les quartiers de Paname! Grâce à quelques boute-en-train qui ont toujours le mot pour rire, nous n’avons pas passé une heure sans faire marcher nos zygomatiques. Je précise que notre bande de joyeux lurons ne passe jamais inaperçue. Notre bonne humeur est communicative. Les gens que nous croisons sont toujours surpris d’apprendre que nous nous connaissons depuis l’école primaire et que nous nous fréquentons toujours. Pour fêter nos 50 ans, nous avons mis le cap sur Rome, où nous sommes aussi retournés pour nos 69 ans. C’est Paola, qui a fait ses classes avec nous et qui habite là-bas depuis plusieurs années, qui a joué les guides. Au programme: beaucoup de marche et de découvertes, loin de nos conjoints qui ne sont pas conviés à ces voyages mais qui ont le plaisir de nous retrouver tout requinqués à notre retour. Nous avons aussi eu l’occasion de découvrir la Hongrie grâce à Valentin, débarqué de son pays natal dans notre classe en 1956 et qui est devenu un artiste peintre réputé. Il y a une dizaine d’années, il est retourné sur sa terre d’origine. Et nous l’avons rejoint là-bas quelques jours, pour nos 60 ans puis nos 65 ans. Avec Claudette et Monette, j’ai aussi eu le bonheur d’aller au Canada, sur invitation de Werner, qui y réside désormais.

Depuis que nous sommes à la retraite, notre «stamm», comme nous l’appelons, a lieu tous les deuxièmes mardis du mois. Un rendez-vous que j’attends toujours avec beaucoup d’impatience car, chaque fois, retrouver notre petit groupe d’une quinzaine d’anciens de La Coudre est une cure de jouvence. Entre jeux de mots et anecdotes savoureuses, l’ambiance est toujours festive et bon enfant. Lors de certains anniversaires, il nous arrive de visionner des photos de nos jeunes années et de nous remémorer des souvenirs communs. Mais s’appesantir sur le passé n’est pas dans nos habitudes. Nous regardons toujours vers l’avenir et faisons plein de projets. L’organisation de notre amicale est bien rodée: un programme est établi en décembre pour l’année suivante avec les dates de nos sorties récréatives et de nos après-midi «jeux». Pour ces derniers, nous nous retrouvons dans un local situé dans le quartier de notre enfance – où je vis toujours. Ce qui n’empêche pas quelques virées surprises organisées par l’un ou l’autre de la bande. C’est très excitant de partir le matin en car ou en train, baskets aux pieds, et de ne rien savoir de notre destination. Les devinettes fusent, les rires aussi.

Ensemble face aux épreuves

Au fil du temps, il s’est créé des liens d’amitié fraternelle entre «jeunes coqs et poulettes», comme nous nous nommons avec humour. Nous sommes aussi proches que si nous appartenions à la même famille. Jean-Pierre, par exemple, est le parrain de la fille de Marcelle qu’il a vu grandir... Cette solidarité nous aide à surmonter les épreuves de la vie. Au tout début de nos retrouvailles, nous avons eu la douleur de perdre le premier membre de notre amicale, Jean-Daniel. Cela a été un grand choc pour nous tous. Puis en 2006, mon frère de cœur et ami toujours vaillant, Christian, a lui aussi succombé à une terrible maladie. Je l’ai accompagné dans ses derniers instants, aux côtés des siens. Sa disparition nous a tous beaucoup secoués. En 2008, c’est Daniel qui s’en est allé, terrassé lui aussi par un cancer. Vivre ces chagrins ensemble nous permet d’apaiser un peu notre peine. Cela m’a fait aussi réaliser que la vie est courte. Et qu’il faut profiter d’autant plus de ces moments précieux que nous partageons régulièrement.

Dans le monde toujours plus virtuel où nous vivons tous, peut-être que notre amitié, qui a traversé des décennies, est une exception. Je ne sais pas. Mais elle perdure depuis plus de soixante ans et m’apporte beaucoup de petits bonheurs. Je suis infiniment reconnaissante envers mes camarades pour leur fidélité et leur loyauté. Et j’espère vivre encore de très beaux moments à leurs côtés, dans les années à venir. D’ailleurs, où irons-nous pour nos 80 ans, les amis?

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