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Cara Delevingne est une fille overbookée. Le jour, elle parcourt de long en large les plateaux de tournage, se démultiplie sur des milliers de campagnes de pub, se storytellise sur Instagram et encaisse près de 13 000 dollars chaque 24 heures. Et la nuit? On serait tenté de penser qu’elle dort, histoire de récupérer de tout ça. Mais l’envoûtante Britannique confie être tout aussi active. Du moins à l’intérieur de sa tête.

Dans une interview accordée au magazine «Vogue» au mois de juin dernier, elle évoquait sans complexe sa propension à vivre de nombreux rêves érotiques. «J’en ai d’ailleurs fait un il y a deux jours. J’étais à l’arrière d’un van, en face de moi un beau mec était entouré d’amis. Je lui ai sauté dessus pour le chevaucher…» A part contribuer d’avance à la canicule du début de l’été, Cara a surtout, par son compte rendu bouillant, dézingué un tabou: celui des songes coquins des femmes.

Galipettes sous paupière close

Un phénomène nocturne bien peu commenté dans la sphère publique, tant il inspire son lot de gêne et de culpabilité. Pourtant, le sommeil de ces dames ne ressemble guère à un encéphalogramme en mode calme plat. Derrière les paupières innocemment closes de celle qui dort, c’est parfois tout un ciné-club de scènes torrides qui se projette, sans faire vibrer un seul meuble dans la chambre. Des cas isolés? Pas tout à fait: selon une enquête menée en 2011 par l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques, en France), 85% des hommes et 73% des femmes font régulièrement des rêves érotiques. Si un faible écart s’observe en termes de fréquence entre les genres, il tend cependant à s’amoindrir au fil des décennies, nous informe une autre étude, conduite par l’Université de Montréal.

Au Canada, entre 1998 et 2007, une équipe de psychologues a constitué un référentiel de plus de 10 000 rêves. Bilan? Environ 8% de nos songes sont sexuels. Et les femmes, fait étonnant, déclarent aujourd’hui en faire davantage que dans les années 60. «Elles s’en rappellent plus souvent et les avouent plus facilement, commente Sophie Cadalen, psychanalyste et auteure de «Rêves de femmes: faut-il oser les fantasmes?» (Leduc.s Editions, 2005). L’évolution positive du regard sur la sexualité féminine permet une exultation plus large et débridée de leurs rêves érotiques, avec une meilleure réminiscence des détails de ce qui s’est passé.»

Mêmes notions de liberté accrue, d’horizons élargis dans l’analyse de Nadia Ammar, sociologue du couple et de la sexualité à l’Université de Genève: «Les femmes ne font probablement pas une plus grande quantité de rêves érotiques que dans le passé, cela dit, elles osent davantage raconter ce qui provient de la sphère de l’intime.» Un climat moral décrispé, des VIP qui se lâchent sur le sujet (pas seulement Cara, puisque la chanteuse Miley Cyrus a également fait le récit de ses galipettes dans les bras de Morphée), et voilà les langues qui se délient, lentement.

Une archéologie du désir

Mais attention, mieux vaut d’abord savoir de quoi l’on parle, et ne pas confondre le rêve coquin et le fantasme, coquin lui aussi. Mettre les deux sur un même plan, ce serait comme comparer un minet domestique à un fauve. «Il y a peu de liens avec le fantasme érotique, explique le psychanalyste Saverio Tomasella, auteur de «La folie cachée» (Albin Michel, 2015). Le fantasme est, lui, très influencé par l’environnement social et culturel, par les représentations de la sexualité dominant à un instant T, et par les éventuels vécus traumatiques. Il peut même faire barrage à un véritable érotisme. Le rêve, en revanche, n’a pas de filtre. Il exprime le désir dans sa pureté originelle, profond, personnel et intime.»

Une envie, en somme, à la fois plus sensuelle et moins contrôlée, car émergeant directement de l’inconscient. Et qui n’est pas forcément graveleuse, dixit Sigmund Freud. Selon le grand savant autrichien, qui a composé la première bible de l’histoire sur le songe nocturne, le rêve est avant tout l’expression d’un désir au sens large, parfois sans enjeu sexuel, dont nous avons trop peur pour le laisser débarquer sans pincettes dans notre conscient. Une frustration, un manque, ou au contraire un enthousiasme pour quelque chose qui est en train de naître, encore secret. Et quand l’esprit soudain s’en aperçoit, il reprend le contrôle d’une drôle de manière. «Le réveil est une forme de censure, explique Sophie Cadalen. C’est pour cette raison que la rêveuse, parfois, ne va pas au bout de l’acte.»

Caresses entre filles

Mais qu’est-ce qui peut bien, à ce point, déranger le gardien des cerveaux féminins? Pour le savoir, penchons-nous à nouveau sur ce corpus des rêves rassemblé par l’Université de Montréal. On y apprend que des différences notables existent dans le contenu de ces songes classés X, que l’on soit un homme ou une femme. Chez les dormeuses, même hétéros, le rêve érotique le plus spécifiquement féminin est ainsi celui de faire l’amour avec une personne du même sexe. Des sensations inconnues et surtout des tonnes d’interrogations posées au petit matin par les intéressées, qui se demandent si ce type de songe les invite à reconsidérer leur sexualité. On ne compte d’ailleurs pas les messages un peu paniqués postés sur les forums par des jeunes filles. Rien d’étonnant: c’est justement à l’adolescence que les rêves érotiques sont les plus fréquents (entre cinq et dix par an, contre une moyenne de deux ou trois pour les adultes).

Toutefois, dites, docteur Freud, rêver de scènes saphiques trahit-il une homosexualité refoulée? «Rarement, souligne Saverio Tomasella. Avec une autre femme, la rêveuse sait qu’elle sera dans tout son érotisme féminin, donc comprise. Il ne faut pas oublier que le songe érotique s’exprime en dehors de tout conformisme, évacuant celui du schéma patriarcal comme celui des représentations pornographiques.»

D’où le caractère souvent émoustillant, mais hautement dérangeant des rêves. Qui n’a jamais ouvert les yeux après une telle aventure nocturne, inquiet d’avoir peut-être parlé dans son sommeil et prononcé, avec une voix lascive, un prénom qui n’était pas celui de la personne couchée juste à côté? «L’infidélité est une imagerie et une pratique courantes dans nos rêves, soulignait récemment le psychothérapeute et onirologue Tristan Moir, dans une étude pour le site Gleeden. Il est d’ailleurs beaucoup plus fréquent de rêver d’infidélité que de relations légitimes.» Joli alibi, n’est-ce pas?

Mais celles qui craignent d’en dire trop pendant leurs ébats inconscients peuvent se rassurer. Leur amant le plus récurrent n’a justement pas de petit nom: c’est la figure du bel inconnu. Le protagoniste d’un imaginaire sexuel mieux développé chez les rêveuses, tandis que les garçons, plus visuels dans leur excitation, se voient couramment batifoler avec des partenaires puisés au sein de leur entourage.

«L’inconnu n’est pas vraiment synonyme d’homme idéal, note Saverio Tomasella, c’est l’amant sans la pesanteur et les déceptions issues des hommes connus dans le passé.» Et qui va ainsi laisser l’érotisme féminin s’imposer, ajoute Sophie Cadalen: «Dans les bras de l’inconnu, on est affranchie de toutes les constructions sociales et morales qui nous définissent. On peut tout se permettre car nous ne le connaissons pas, et lui non plus ne nous connaît pas. Il y a dans ce scénario l’idée d’un désir immédiatement assumé et vécu.» Pourquoi surtout chez les dames, alors que les hommes sont, eux aussi, friands de jouissance sans entraves? «L’imaginaire des femmes s’y retrouve davantage, la figure de l’inconnu les délivrant de leur condition féminine. Elles ont peut-être plus besoin, pour vivre pleinement leur sexualité, de se défaire du jeu social.»

L’extase à poings fermés

Preuve de cet état propice à l’exploration du plaisir, beaucoup de rêveuses parviennent à atteindre l’orgasme pendant leur sommeil. Les même qui, lors de rapports sexuels ou de masturbation solitaire, y arrivent plus difficilement. Voire les mêmes qui, se pensant peu concernées par le sexe, ne font presque jamais l’amour dans la vraie vie. La clé? Outre l’absence du stress quotidien, probablement la possibilité de s’abandonner entièrement en rêve, puisque aucune menace ou jugement ne s’insinue dans les limbes du désir. «La sexualité consciente des femmes demeure plus contrôlée et cadrée que celle des hommes, constate Nadia Ammar. Elles sont encore, souvent, tenues responsables de certains risques – agressions ou grossesses non désirées par exemple –, pouvant rendre plus lourd le fait d’assumer leur désir. Dans le rêve érotique, en revanche, les contraintes s’évaporent.»

Soit. Sauf que, si ce décalage entre le désir profond et la réalité diurne suggère une orientation à considérer, la suivre totalement au réveil n’est pas évident. D’abord parce que le rêve érotique, comme tout rêve, est un rébus qui peut brouiller les pistes en jouant avec les symboles, les images. Ensuite parce que vouloir répondre aux désirs manifestés en songe «peut aller contre les enjeux du quotidien», rappelle le sexologue Philippe Brenot, auteur de «La femme, le sexe et l’amour: 3000 femmes témoignent» (Marabout, 2013). «Aller au bout de ses rêves est risqué… Et ne perdons pas de vue qu’au réveil nous nous souvenons de ce que la conscience veut bien laisser émerger. Nombre de rêves restent hors de portée de notre connaissance.» Un onirisme qui, peut-être trop choquant, nous ferait alors moins fantasmer au petit-déjeuner.

Quelques scénarios courants de rêves érotiques

Partager le lit d’une célébrité Le lointain George Clooney, ou l’inaccessible Ryan Gosling, nous comble en songe sous la couette? Un classique, surtout chez les filles.

Batifoler avec quelqu’un que l’on déteste Forcément, cela surprend un peu… Mais le rêve dans sa définition freudienne n’est pas à prendre au premier degré: il s’amuse souvent à interchanger ou superposer les identités pour maquiller un désir plus enfoui.

Vivre une aventure homosexuelle En dépit des apparences, les dérapages en compagnie d’une personne du même sexe sont rarement significatifs en rêve. Il faut plutôt y voir la nécessité d’un recentrage sur son propre érotisme.

Coucher avec un membre de sa famille Pas de panique, puisqu’un tel songe n’est pas synonyme de fantasme d’inceste. En papa de la psychanalyse, Freud y verrait plutôt les vestiges d’un banal complexe d’Œdipe pas tout à fait résolu…

Prendre du plaisir en compagnie de son propre partenaire L’infidélité domine les rêveries coquines, dans une dimension la plupart du temps symbolique. Pourtant, certaines femmes se voient aussi en train de faire l’amour avec leur chéri(e). Plus confortable à assumer, mais attention: il peut y avoir un sens caché à cette exclusivité.

Franchir le pas avec un collègue On imagine le trouble en arrivant au bureau le lendemain matin… Envie de flirt refoulée ou message codé? Et si c’était les deux?

Le songe et ses classiques

«L’interprétation du rêve», de Sigmund Freud.

Publié en 1900, c’est un ouvrage clé pour toutes les sciences humaines du XXe siècle. Le père de la psychanalyse y développe les grands principes de sa théorie, postulant que «le rêve est la voie royale vers l’inconscient». Loin de se résumer à une fantaisie de l’imagination, l’onirisme serait le symptôme de conflits issus de la sexualité infantile du dormeur, et refoulés. Impossible dès lors d’en saisir la signification via la simple lecture de symboles universels.
Points Essais, 697 pages.

«Sur l’interprétation des rêves», de C. G. Jung.

S’il a d’abord rallié les idées de Freud, le psychanalyste suisse a rapidement nuancé sa vision pour expliquer l’origine et la forme des rêves. Selon Jung, c’est moins un désir refoulé que l’état psychique du moment qui tente ici de s’exprimer au travers d’archétypes, schémas de représentations communs à toute l’humanité.
Le Livre de Poche, 320 pages.

La question du viol

Scénario fréquent des songes érotiques féminins, la relation sexuelle forcée ne manque pas de troubler. Dans le passé, plusieurs religions et mythologies ont d’ailleurs forgé la figure de l’incube, une créature démoniaque et lubrique venant s’accoupler avec la femme durant son sommeil (représentée ci-dessous dans un tableau du peintre romantique Johann Heinrich Füssli).


©Fine Art Images/Heritage Images/Getty Images

Mais rêver d’être violée, est-ce fantasmer de l’être vraiment? Non! «Le violeur est en effet un thème important de la vie onirique féminine, éclaire le psychiatre suisse Alain Valtério. C’est le sujet éternel du Petit Chaperon rouge: sans le loup, elle serait restée une jeune ingénue. Le rêve du viol invite la femme à prendre conscience de l’attrait qu’elle exerce sur l’autre sexe.» Car si l’acte effraie et révulse, il n’a pourtant, ici, rien à voir avec l’idée de malfaisance, souligne la psychanalyste Sophie Cadalen: «Il s’agit plutôt d’une envie de fermeté chez le partenaire. Celui-ci force la rêveuse à se rendre sur des territoires transgressifs, là où elle aimerait aller sans se l’autoriser.» Le violeur imaginaire aurait donc une fonction de déculpabilisation du désir.

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