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Catherine Millet: «L'insatisfaction des femmes reste un tabou»

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© Robert Jean-François / modds

Catherine Millet le dit d’entrée: si elle s’était plongée plus jeune dans les livres de D. H. Lawrence, notamment dans «L’amant de Lady Chatterley», elle n’aurait peut-être pas écrit le très débattu «Vie sexuelle de Catherine M». Au fond, le Britannique a fait exactement comme elle: décrire minutieusement l’intimité des femmes, bien avant elle. C’est qu’on ne trouve pas meilleur observateur de leur sexualité que l’écrivain anglais, «dont les préoccupations sont très actuelles», précise celle qui est aussi critique d’art. «Les difficultés dans lesquelles se débattent les hommes et les femmes de son œuvre sont encore les nôtres aujourd’hui». Dans son dernier ouvrage, «Aimer Lawrence», elle livre sa lecture personnelle du romancier.

FEMINA Vous attendiez un Lawrence érotique, et en le relisant, vous avez découvert tout autre chose…
Catherine Millet J’en avais gardé cette image qu’on a tous, celle d’un écrivain du plaisir féminin. Alors qu’en fait il décrit très peu d’orgasmes – et beaucoup plus l’insatisfaction et la frustration des femmes. Même Constance, l’héroïne de «Lady Chatterley», qui quittera son mari bien né pour un amant garde-chasse, ne connaît pas la jouissance avec lui avant un certain nombre de rencontres, loin dans le livre. Il est vraiment étonnant qu’un homme écrivant au début du XXe siècle ait dépeint avec autant de précision la sexualité féminine. Je me suis vraiment reconnue dans ce qu’il écrit de nos difficultés. Voilà quelqu’un qui connaît les femmes, me suis-je dit.

Reconnue en quoi?
Il parle du sens de l’observation des femmes qui leur rend plus difficile d’habiter vraiment leur corps quand elles font l’amour. Les hommes sont plus facilement dans ce qu’ils font et dans leur sexe. Nous, enfin moi en tout cas, j’ai l’œil attiré par des détails incongrus, je me demande ce que je fais là, si vraiment c’est une bonne idée.

Notre surmoi ne nous lâche pas et nous empêche souvent de nous abandonner et d’accéder au plaisir. Nous sommes dans le contrôle, l’autocensure plus que les hommes. Et cette dissociation, il l’a très bien comprise.

Est-ce qu’aujourd’hui, on parle plus facilement de la sexualité des femmes?
C’est paradoxal, parce qu’on ne peut pas ouvrir un magazine sans avoir une enquête, un test, une interview de psychologue ou je ne sais quoi en rapport avec notre vie sexuelle. Et en même temps, l’insatisfaction sexuelle des femmes reste un tabou. C’est très touchant de voir comme les gens se ruent sur toutes les informations à disposition et, parallèlement, continuent à se poser beaucoup de questions, souvent d’une grande naïveté. Peut-être parce que notre sexualité, à chacun d’entre nous, est trop singulière pour qu’on apprenne quelque chose d’utile pour soi dans ces articles.


© Robert Jean-François / modds

Vous écrivez: «Le plaisir des femmes fait peur». Pourquoi?
D’abord parce qu’il n’a pas de limite physiologique. Une fois qu’il a joui, l’homme est obligé d’attendre avant de recommencer et il ne peut pas recommencer trop souvent. En théorie, l’orgasme féminin est, lui, infini. Ce qui lance la machine à fantasme de l’amant, qui s’imagine qu’il n’arrivera jamais à satisfaire la femme. Il la voit comme perpétuellement insatisfaite de sa relation avec lui. Elle va donc aller chercher la satisfaction ailleurs, pense-t-il. L’autre source d’inquiétude, c’est que la sexualité des femmes reste très mystérieuse. Leurs organes génitaux sont mal connus, y compris d’elles-mêmes, ne serait-ce que parce qu’ils sont difficiles voire impossibles à regarder.

L’orgasme de l’homme est visible, celui de la femme pas, et on sait beaucoup moins bien ce qui le déclenche, comment le désir s’allume ou pas. Le plaisir féminin est donc un grand mystère, et ce qui est méconnu effraie.

D. H. Lawrence s’attache aussi à décrire la guerre des sexes dans son monde de l’entre-deux-guerres, où les suffragettes apparaissent. Qu’est-ce qui a changé, cent ans plus tard?
Les femmes ont gagné! Non, je dis cela sous forme de plaisanterie. Dans mon petit milieu à moi, celui des artistes et des intellectuels parisiens, c’est néanmoins vrai: les femmes font carrière et les hommes restent à la maison pour tenir l’intérieur et s’occuper des enfants. Mais c’est un microcosme. Plus généralement, je pense qu’il y a toujours cette tension entre la culpabilité des hommes, qui voudraient partir pour être libres et se débarrasser du poids de la famille et des responsabilités, et les femmes, leur frustration, l’envie d’exister socialement pour elles-mêmes. Mais cette guerre est plus intime, plus sourde. Les femmes sont moins militantes aujourd’hui qu’en 1968 ou quand les suffragettes émergeaient.

Vous citez Baudelaire, qui écrit: «Plus l’homme cultive les arts, moins il bande […] La brute seule bande bien.» Il faut fuir les intellos raffinés si l’on veut jouir?
C’est Baudelaire qui le dit, pas moi! C’est là aussi de l’ordre du mythe, cette idée que l’homme, plus il est près de la nature et peu touché par la culture, plus il sera viril. Pour se remettre dans le contexte de D. H. Lawrence, il faut se souvenir que beaucoup d’hommes de son temps sont rentrés de la guerre traumatisés par ce qu’ils avaient vu ou fait. Pendant leur absence, leurs femmes avaient pris leur place dans bien des domaines. A leur retour, ils ont dû accepter des emplois abrutissants, à la mine ou dans les usines. Tout cela les a dévirilisés, et il y a chez les femmes de Lawrence une déception devant ces hommes qui n’en sont plus vraiment.

Et comment se porte la virilité en 2017?
Je pense que le problème du travail se pose de nouveau. On sent une telle pression, un tel stress sur l’emploi, les gens sont vraiment sous tension. Ça n’est pas favorable à la vie sexuelle. L’homme d’aujourd’hui est beaucoup moins disponible pour le désir et l’abandon que ne l’était son arrière-arrière grand-père.


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