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    Mâle alpha le retour

    Face à une masculinité qui serait en crise, des hommes se rebiffent et montrent les muscles. Avec plus ou moins de réussite.

    Publié le 
    9 Juillet 2017
     par 
    Albertine Bourget

    K.-O. par poignée de main. C’est ce qui est arrivé à Donald Trump après l’hallucinant bras de fer qui s’est engagé à Bruxelles entre lui et le président français Emmanuel Macron, fraîchement entré au Palais de l’Elysée. Un «mano a mano», dont la vidéo a fait le tour du monde et suscité des commentaires ébahis. Les journalistes américains, notamment, ont parlé de «poignée de la mort», de «prise de ju-jitsu», de «jointures qui blanchissent». Comprendre: un homme, un vrai, qui ne s’en laisse pas compter, assume sa force et sa virilité.

    Cette image de la masculinité, tout en rodomontades et en points d’exclamation sur Twitter, a été remise au goût du jour avec l’élection dudit Trump, mais aussi par d’autres leaders planétaires aux mâchoires serrées, dont le président russe, Vladimir Poutine. Ce dernier a d’ailleurs récemment déclaré que «n’étant pas une femme, (il n’avait) pas de mauvais jours». Ajoutant sa pierre à l’édifice, Sebastian Gorka, conseiller politique de Donald Trump, n’a, quant à lui, pas hésité à parler du retour du mâle alpha comme la clé de la politique étrangère de son président. «L’ère du garçon au pyjama, c’est terminé, les mâles alpha sont de retour», a-t-il décrété. Il faisait référence à l’image d’un jeune homme en pyjama buvant un chocolat chaud, tweetée en 2013 en soutien à l’Obamacare. Une photo immédiatement moquée pour son côté bisounours, notamment par les conservateurs.

    Experte en questions de genre et d’égalité à Genève, Caroline Dayer s’insurge contre le prisme du genre. «En quoi une longue et ferme poignée de main devrait être associée à la virilité?» La spécialiste décortique, pour mieux la rejeter, l’idée du fameux retour de cette valeur. «Les recherches qui retracent l’émergence de l’expression «mâle alpha» montrent que, milieu naturel, il n’y a pas un mâle alpha en tête de la meute, mais un couple. Surtout, parler de retour de la virilité fait croire à un idéal de la masculinité préexistant et à la nostalgie de l’avoir perdu, alors qu’il n’existe pas d’essence de la masculinité. Ce type de propos est fréquent dans les idéologies visant à passer sous silence les rapports de pouvoir en jeu et le sexisme en tant que système», assène-t-elle.

    Le prisme du genre

    «On a l’impression que Donald Trump applique de façon très littérale, pour ne pas dire naïve, les conseils d’un coach sur la manière d’incarner le pouvoir. De telles pratiques relèvent de conceptions particulièrement virilistes des rapports diplomatiques», réagit de son côté l’anthropologue française Mélanie Gourarier, qui vient de publier «Alpha mâle, séduire les femmes pour s’apprécier entre hommes», aux Editions du Seuil. La chercheuse réfute elle aussi catégoriquement l’idée d’une masculinité figée: «Tout comme la féminité, la masculinité est façonnée par le social. Elle est changeante par définition.»

    Son ouvrage est le résultat de trois années passées avec des adeptes français de la Communauté des séducteurs (CDS), un mouvement inspiré des «pick-up artists» – littéralement «artistes de la drague». Le Morgien Julien Blanc, 28 ans, est l’un des coaches de Real Social Dynamics, une entreprise basée à Los Angeles qui se définit comme «la plus grande compagnie de coaching en drague du monde». Ces dernières années, il s’est vu refuser d’entrée ou refoulé du Royaume-Uni, d’Australie et de Singapour, à la suite du scandale provoqué par la diffusion de vidéos le montrant agressif envers de jeunes femmes asiatiques.

    Le royaume de la «manosphère»

    Les coaches en séduction, comme Julien Blanc, emmenés par des mentors tels Ross Jeffries, fondateur de la CDS, appartiennent à ce qu’ils appellent la «manosphère», soit une coalition hétéroclite d’hommes aux convictions diverses, mais unis par un même rejet du féminisme. Une notion que les plus radicaux d’entre eux allient au «déclin de la civilisation occidentale». Leur misogynie se conjugue fréquemment avec du racisme pur et dur, souligne Angela Nagle, dans son ouvrage paru à la fin du mois de juin, «Kill all Normies».

    Très actifs sur les réseaux sociaux et les forums, ces hommes, essentiellement américains, sont difficiles à quantifier. Si certains sont adeptes de techniques de drague musclées, d’autres, comme ceux de la communauté Men Going Their Own Way (voir ci-dessous «Paroles d’hommes») rejettent fermement l’idée du mariage et des enfants. Quel que soit leur camp, ils peuvent se détester cordialement – les polémiques «intra-manosphère» ne manquent pas – mais tous ont décidé, comme ils le disent, d’avaler la pilule rouge. Référence au film «Matrix», dans lequel le héros, Neo, a le choix entre la pilule bleue, qui le maintient dans un état d’aveuglement confortable, ou la rouge, qui lui ouvre les yeux sur la manipulation qui dirige le monde et lui permet de se rebeller. Leurs autres modèles? Tyler Durden, héros du film «Fight Club», ou Clint Eastwood. La réalisatrice américaine Cassie Jaye leur a consacré un documentaire polémique, «The Red Pill», sorti en 2016.

    Bel et bien en crise

    Autant de mouvements et de velléités que le psychiatre lausannois Alexis Burger observe d’un œil inquiet. «C’est comme si certains hommes n’avaient pas encaissé l’évolution de l’égalité, désormais ancrée dans les consciences, réagit-il. Cette masculinité-là, faite de nostalgie et de machisme, me fait peur et horreur.» Pour autant, il en est persuadé: une grande partie de la gent masculine, ayant perdu sa «rente de situation», est bel et bien en crise. Dans son dernier ouvrage, «Le défi masculin – 20 ans de dialogue avec des hommes», paru aux Editions Favre, il décrit ce qu’il appelle le «fiasco masculin»: les hommes vivent moins longtemps, ils sont plus nombreux dans les prisons, parmi les toxicomanes... D’un autre côté, dit-il, de plus en plus d’hommes se différencient positivement de ce «fiasco» et découvrent de nouveaux repères.

    «Ce que je constate, explique-t-il, c’est un autre mouvement d’hommes, qui s’interrogent sur leur identité et leur place. Ces hommes-là éprouvent le besoin de faire un travail sur eux-mêmes.» «Ce qui compte, écrit-il, c’est que l’homme d’aujourd’hui parvienne à faire entendre sa voix personnelle. Et non qu’il se définisse uniquement par rapport à des modèles extérieurs. Il s’agit de créer une nouvelle aisance masculine dans la culture qui est la nôtre, avec l’inné qui est le nôtre.»

    Depuis des années, le psychiatre organise des séminaires pour hommes, sous la forme d’escapades de plusieurs jours dans le désert. Une expérience à laquelle il a lui-même participé dans les années 1990, et qui a changé sa vie. Entre eux, plaide-t-il, les hommes se lâchent, travaillent sur leur agressivité, leurs attentes, mais aussi leur besoin de transmission. Une notion importante, comme en atteste le réseau international ManKind Project (MKP), aussi présent en Suisse romande, qui propose des séminaires et qu’Alexis Burger décrit dans son livre comme la manifestation du «besoin très ancien et toujours actuel de transmission entre les aînés et les plus jeunes», un besoin «spécifiquement masculin», qui aurait été compromis par l’éloignement pères-fils lors de la révolution industrielle, avance-t-il. Concernant cet aménagement d’un «entre-soi» masculin, Mélanie Gourarier, souligne qu’il est attesté dans de nombreuses sociétés par les historiens et les anthropologues, qui distinguent parfois ces espaces réservés sous l’appellation de «maison des hommes». Un concept que la Communauté de séducteurs ne ferait que perpétuer.

    Pour la chercheuse, la mise en avant de la crise identitaire supposée des hommes n’est en fait rien d’autre qu’«une manière de légitimer et de maintenir le pouvoir masculin. C’est une forme de ruse, de stratégie, quand les majoritaires se font passer pour minoritaires. On veut nous faire croire à la disparition des institutions traditionnelles, le patriarcat, le service militaire, mais ce genre d’institutions existe encore, seulement elles se renouvellent et se réforment, comme avec ces communautés de séducteurs. Dès lors que vous me dites que l’homme doit se régénérer, reprendre sa place, ajoute-t-elle, on est dans un discours masculiniste qui nie la permanence du maintien contemporain de la domination masculine en faisant croire à son affaiblissement.» Le genre et son «entre-soi» n’ont pas fini de faire débat.

     

    Un garçon, ça ne pleure pas pour rien, ça s’impose et ça se défend, ça ne se préoccupe pas des habits, des tissus, ça ne fait pas une affaire de son apparence. Et surtout, un garçon ne reste pas dans les jupes.
    Extrait de «Faire le garçon», roman de l’écrivain valaisan Jérôme Meisoz, qui vient de paraître aux Editions Zoé.

     

    Physique Dans «Fight Club», adapté du roman de Chuck Palahniuk, Brad Pitt et sa bande vivent le frisson des bastons entre hommes. Un plaisir interdit par une société trop féminisée qui réprimerait la violence, et donc l’expression de la virilité. Même Justin Trudeau, premier ministre canadien et chantre du féminisme, pratique la boxe.

    Cynique La compassion et les bons sentiments, très peu pour la plupart des héros incarnés par Clint Eastwood, artiste fétiche de la «manosphère».

    Charismatique Comme Jon Hamm dans la série «Mad Men», le mâle alpha n’hésite pas à user d’un pouvoir de séduction qui peut faire des dégâts chez les femmes.

    Politique Le dialogue, l’humilité, le tact: des qualités de femmelettes aux yeux des nouveaux leaders du globe, Trump et Poutine en tête de peloton.

    ©AFP Photo/Pool/Christophe Licoppe

    Clanique Grégaire et adepte de l’«entre-soi», le mâle dominant s’est vu caricaturé dans Alpha House, une série diffusée en 2013 et 2014.

    Paroles d’hommes

    Un anonyme américain du site Men Going Their Own Way, dont les membres rejettent l’idée du couple et de la famille: «Ce qui compte par-dessus tout pour les MGTOW, c’est notre propre souveraineté. Nous rejetons les définitions culturelles de ce qu’est un «homme», refusons de nous soumettre et d’être traités comme quelque chose de jetable. Tant que le sexe est gratuit, l’échange est raisonnable. Une copine? C’est juste une femme qui pense qu’un homme non marié devrait se comporter comme un mari, ne pas coucher avec d’autres femmes et payer pour tout. Vous pensez que c’est attractif pour un homme? Ce qui unit la «manosphère», c’est la préférence pour la vérité, si douloureuse soit-elle. Nous ne sommes pas un mouvement, contrairement à la Gay Pride ou au féminisme, mais un choix de vie. L’amour? Les femmes aiment les chaussures…»

    Un anonyme de Illimitable Men, dont les membres plaident pour un retour aux valeurs traditionnelles: «Le féminisme est anti et non pas procivilisation. Les rôles de femme et de mère sont sacrés, cruciaux, nécessaires. Travailler dans un bureau avec d’autres femmes qui ne vous aiment pas parce que vous ne leur ressemblez pas, que vous êtes trop belle ou trop moche, n’est ni sacré ni indispensable. Les femmes qui accordent la priorité à l’argent et à la carrière avant la famille vont se retrouver bien malheureuses quand elles seront vieilles et seules. Le féminisme est de toute façon voué à l’échec, car il n’a pas l’accent de la vérité.»

    Forum pour hommes en quête de sens

    «Whisky, montres, simulateur de vols et bien plus encore!» C’est ce que propose le salon Man’s World, qui arrive à Lausanne en septembre 2017 après deux éditions à succès à Zurich. Trois questions aux organisateurs.

    Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de mettre sur pied Man’s World? Avec les avancées liées à l’égalité entre les sexes, l’homme, parallèlement, est toujours plus poussé à redéfinir son identité. Une des conséquences que nous avons constatées est une affinité grandissante pour des thématiques liées au lifestyle. Nous avons conçu ce salon comme un terrain de jeux dédié aux belles choses – un costume sur mesure, un vélo customisé – et permettant de se détendre, par exemple aux commandes d’un simulateur de vol ou au volant d’une chargeuse pelleteuse.

    Quel genre d’hommes se rend à ce salon? Le hipster barbu, l’homme d’affaires, le biker tatoué, le père de famille… Nombre d’hommes viennent en famille, avec les enfants, lors du week-end. C’est un groupe hétérogène, majoritairement âgé de 30 à 50 ans, réuni par une même envie de profiter des belles choses.

    C’est uniquement réservé aux hommes? Notre nom est volontairement provocateur, mais les femmes sont évidemment les bienvenues! A Zurich, elles ont représenté 30 à 40% des visiteurs. A l’exception des accessoires des barbiers, tous nos produits sont unisexes.


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