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Sans vous, je n’y serais jamais arrivé.» «J’ai eu beaucoup de chance.» «Je ne suis pas pour grand-chose dans ce succès.» «Cette réussite est d’abord celle d’une équipe.» Bien malin celui qui pourrait faire la différence entre humilité réelle et modestie de circonstance. Les deux postures génèrent les mêmes symptômes: l’ego s’aplatit, le je se transforme en «nous», le hasard se substitue au talent, le sourire se fait contrit, la gratitude et la gêne ne font qu’un. Un petit tour du côté des dictionnaires d’étymologie nous apprend que le mot humilité serait un dérivé du latin «humus», le sol, la terre. La modestie, elle, viendrait du latin «modestia», la modération, dans le sens d’une conduite, d’un comportement mesuré, réservé.

L’orgueil, ce pêché capital

La terre pour l’humilité donc, le terreau sur lequel pousse la personnalité, son essence, son intériorité. La conduite, le comportement pour la modestie. L’apparence au sens jungien du terme, le masque social.

«Très souvent, dans le champ professionnel, la fausse modestie remplace la vraie humilité, constate le psychiatre et coach Eric Albert, qui dirige l’Institut français d’action sur le stress (auteur de «Management en questions», aux Editions Eyrolles). Les Anglo-Saxons, champions du genre, ont largement diffusé ce comportement «profil bas». Or, la plupart du temps, il n’en est rien: il ne s’agit fréquemment que d’une convention sociale.» Si les Anglo-Saxons la cultivent et l’exportent avec succès, c’est sans doute parce qu’elle dispose d’un terreau favorable, celui de notre culture judéo-chrétienne.

Car être modeste, être humble, c’est d’abord s’incliner devant Dieu. Ceux qui n’y consentent pas sont nommés dans la Bible les «nuques raides». Ils pèchent par orgueil, le premier des sept péchés capitaux. N’oublions pas que Jésus se présente d’abord comme «doux et humble de cœur».

Mais en religion comme dans l’entreprise, on peut affecter l’humilité et garder invisible son orgueil. Comment faire la différence entre ces deux notions? Pour le psychiatre et philosophe anglais Neel Burton, auteur de «Should we be humble?» (psychologytoday.com), les cartes sont forcément brouillées car les apparences sont trompeuses. «La modestie joue souvent à l’humilité, mais, au contraire de l’humilité, elle est extérieure et en surface, plutôt qu’intérieure et profonde. Au mieux, elle est de l’ordre des bonnes manières. Ce qui fait d’ailleurs qu’une personne intérieurement humble peut parfois paraître arrogante dans sa façon de s’exprimer.» Neel Burton va plus loin dans sa critique de la modestie, qui implique souvent, selon lui, «un art de la superficialité, peut-être même parfois de l’hypocrisie ou de l’inauthenticité».

Pour Anne-Marie Benoît, psychanalyste et psychothérapeute, la capacité à être humble prend sa source dans le narcissisme du sujet. «Se dénigrer ou avoir des difficultés à recevoir des compliments passent parfois pour de l’humilité, alors que cela peut être l’expression d’un profond manque d’estime de soi ou une manifestation de fausse modestie de circonstance pour camoufler un ego hypertrophié.» A l’inverse, un bon narcissisme met à l’abri de l’orgueil comme de l’autodépréciation. «Avoir conscience de sa valeur et de ses limites aide à vivre dans le confort avec soi-même et avec les autres, poursuit la psychanalyste.

Les talents et qualités ne sont ni «gonflés», ni diminués, les failles et les manques ne sont ni maquillés ni source de dévalorisation. Cela suppose d’avoir été sécurisé sur sa valeur personnelle, donc de ne pas avoir été négligé ou maltraité affectivement, ni aimé trop conditionnellement.» Dans un de ses articles, le psychologue américain Christopher Peterson, coauteur de «Character Strengths and Virtues» (Oxford University Press) utilise une formule qui résume de manière saisissante la différence entre être dans l’humilité et le manque de considération de soi: «L’humilité n’est pas de se penser «moins», mais de penser moins à soi.» Il ajoute que les personnes humbles ne se déprécient pas, «elles sont plus présentes à elles-mêmes, et le regard qu’elles portent sur elles est plus affûté».


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Savoir dire «je ne sais pas»

Pour Neel Burton, la grande force de l’humilité est qu’elle rend caduc le besoin de se leurrer ou de leurrer les autres. «Elle nous conduit à reconnaître nos erreurs, à apprendre d’elles, à respecter les qualités et les contributions des gens autour de nous sans nous sentir menacés. Parce qu’elle est plus profonde et plus constante que la modestie, l’humilité est moins susceptible de craquer sous la pression ou les circonstances.»

Si la modestie peut se feindre, l’humilité demande, elle, un vrai travail de conscience et de construction. «Elle ne peut se construire que sur une connaissance de soi aussi bienveillante et lucide que possible, détaille Anne-Marie Benoît. C’est ce qui nous permet de ne pas être brisés par les échecs ou par la confrontation avec son ignorance. Mais aussi, mesurant l’étendue de notre savoir et de nos lacunes, de nous dire et de dire aux autres «je ne sais pas» et de nous servir de cette méconnaissance comme moteur pour avancer.»

Selon Eric Albert, c’est même ce qui la distingue radicalement de la modestie. «Penser que l’on est toujours en position d’apprendre, de progresser, de s’améliorer, c’est cela la vraie humilité, celle qui n’a pas besoin de faire de longs discours sur le mode .» Le philosophe André Comte-Sponville, dans son «Petit traité des grandes vertus» (Ed. Points), définit l’humilité comme «une vertu lucide, toujours insatisfaite d’elle-même, mais qui le serait plus encore de ne pas l’être, qui relève de l’amour de la vérité et qui s’y soumet. Etre humble, c’est aimer la vérité plus que soi.» Mesurant ce que l’on sait mais surtout ce que l’on ignore, rassuré quant à sa valeur personnelle, chacun peut alors circuler au milieu des autres sans crainte, sans soumission et conscient de ce qu’ils peuvent lui apporter. Comme critique, soutien et connaissance.

Rubrique réalisée en partenariat
avec «Psychologies Magazine»
dont le numéro 368
est disponible en kiosque.
A consulter aussi sur psychologies.com

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