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Voyager vers ces destinations peut rendre fou

Voyager certaines destinations rend fou

«Les personnes plus rêveuses, plus solitaires ou avec des croyances métaphysiques marquées, sont plus exposées, car ayant déjà un rapport plus flou à la réalité.»

© Ibrahim Rifath

A l’ère d’Instagram et de son mantra «je voyage, donc je suis», barouder autour du monde n’a jamais été aussi valorisant et glamour. Pourtant, si poser le pied sur un sol étranger est souvent synonyme d’enrichissement, il arrive que le road trip tourne au very bad trip… et fasse perdre tout contact avec la réalité. Au point de conduire tout droit aux urgences psychiatriques. La cause? Le syndrome dit du voyageur.

Un mal encore assez mystérieux mais que, depuis les années 70, plusieurs travaux en psychiatrie ont pu mettre en lumière. Peu de chances, toutefois, qu’il surgisse lors d’un séjour all-inclusive dans un club de vacances aux Canaries ou une escapade à Londres. Ce qui peut conduire le globe-trotter au bord de la folie, c’est le décalage brutal, dans le regard de l’observateur, entre la réalité du quotidien qu’il a laissée derrière lui et le contexte nouveau du pays visité.

«Indépendamment de la pertinence de qualifier ce type d'état de Syndrome du voyageur, un certain nombre de gens développent des symptômes psychologiques en étant confrontés à des cultures très différentes, constate Laurent Michaud, médecin associé et responsable de l’Unité d’urgence et de crise du Service de psychiatrie de liaison du CHUV. Le bouleversement des repères de la personne peut avoir un caractère traumatique.»

Délires et hallucinations

Si le phénomène n’est pas considéré comme une catégorie de pathologie distincte dans le DSM, la Bible des troubles psychiatriques, ses effets sont connus du monde médical. «On observe généralement une réaction émotionnelle envahissante, qui peut d'abord être positive, mais qui devient progressivement négative, générant un sentiment de malaise diffus, détaille Panteleimon Giannakopoulos, professeur en psychiatrie au service des mesures institutionnelles des HUG. Ça surgit souvent dans des lieux exceptionnels. Les symptômes vont de la manifestation d’éléments d’anxiété, une grande fatigue, une perte de repères, jusqu’à une psychose réactionnelle brève, des hallucinations, des délires mystiques, en passant par la dissociation.»

La dissociation? «L’état dissociatif n’est pas forcément pathologique, précise Laurent Michaud. On vit de tels moments lorsque, par exemple, nous prenons le volant pour nous rendre au bord du lac, mais que nous empruntons machinalement la route du travail parce que notre pensée est concentrée ailleurs. Les victimes d’accidents de la circulation peuvent, eux, connaître des épisodes beaucoup plus intenses, se voyant d’en haut comme depuis un hélicoptère. C’est être momentanément en dehors de soi.»

Toutefois, la beauté omniprésente n’est pas le seul facteur pouvant mener le voyageur aux frontières de la folie. A Jérusalem, gigantesque livre d’histoire de pierre et lieu sacré par excellence, c’est la charge spirituelle énorme qui peut déstabiliser. Spécialistes du rapatriement d’urgence, Allianz Assistance et Europe Assistance ont révélé que des touristes avaient été vus en pleine crise mystique, déclamant des chants liturgiques ou montant à genoux les escaliers menant à leur chambre d’hôtel.

D’autres se mettent à fabriquer des toges à partir de leurs draps ou récitent de façon compulsive des passages de la Bible. Chaque année, une quarantaine de visiteurs seraient ainsi admis dans les services psychiatriques de la Ville sainte, avec un pic notable de délires mystiques lors des grandes fêtes religieuses et des poussées de chaleur les mois d’été. Des chercheurs espagnols ont également identifié cette palette de comportements chez des visiteurs de Saint-Jacques-de-Compostelle, haut-lieu de pèlerinage chrétien en Europe.

© Cole Keister

Le choc de Calcutta

Les choses peuvent aussi mal se passer pour les touristes se rendant en Inde, mais pour d’autres raisons. Ici, «c’est le contraste immense avec la culture référentielle du voyageur qui impacte parfois la sphère psychique», note Panteleimon Giannakopoulos.

Dans son livre, «Fous de l’Inde», le psychiatre français Régis Airault raconte comment la foule permanente, la pauvreté extrême mélangée au luxe indécent, les cadavres jonchant les rues et les bords des fleuves, les odeurs, les pratiques millénaires fascinantes, les monuments médiévaux exubérants, suscitent un vertige existentiel aussi profond que dangereux, majoritairement perçu chez les Occidentaux. Le sous-continent est d’ailleurs un des rares pays au monde où certains consulats intègrent une consultation en psychiatrie spécialisée pour leurs ressortissants les plus en détresse.

Stupeur et tremblements

«Je devais partir en Inde avec mon compagnon, mais celui-ci a finalement dû annuler son départ après s’être cassé la jambe, se souvient Carla, 34 ans. Mon billet n’était pas annulable alors je suis partie malgré tout pour ne pas gâcher ces économies que j’avais consacrées au voyage. Malgré les fantasmes que je projetais sur cet endroit depuis longtemps, le premier jour là-bas a été une claque monstrueuse.

J’avais sous-estimé la confrontation avec l’altérité radicale. J’ai passé la nuit dans ma chambre d’hôtel à pleurer et trembler, focalisée sur la cacophonie du dehors, les blattes qui couraient sur le sol et les taches sur les draps.

J’avais l’impression d’avoir été catapultée sur une planète à des millions de kilomètres de chez moi et d’avoir explosé à son contact.»

© Prashanth Pinha

Si les Occidentaux sont parfois déboussolés en découvrant une Inde à l’exotisme puissant et impensé, les personnes venues d’Asie, en particulier les Japonais, peuvent vivre un pareil remue-ménage psychique en découvrant… Paris. Arrivant avec des images idéalisées et poétiques de Montmartre plein les yeux, véhiculées par Amélie Poulain ou Toulouse-Lautrec, ils découvrent la saleté des couloirs du métro, la rudesse de certains locaux, l’agressivité en public et la franchise abrupte, traits de personnalité mis en sourdine dans la culture de nombreux pays asiatiques.

Faire le deuil d'un idéal

«Certains sont tombés de tellement haut qu’ils ont fait des bouffées délirantes ou des syndromes dépressifs aigus en lien avec leur déception», témoigne, dans «Le Monde», Olivier Bouchaud, chef de service de la consultation de médecine du voyage de l’hôpital Avicenne à Bobigny, en région parisienne, qui voit régulièrement passer ces naufragés du syndrome de Paris. Est-ce le lieu qui fait tourner les têtes des voyageurs ou ceux-ci amènent-ils aussi une part de fêlure avec eux, prompte à s’aggraver avec le nouvel environnement?

«Les expressions psychologiques cliniques sont le résultat de qui nous sommes, de comment nous nous sommes construits, de notre rapport aux autres et également de la période que nous traversons, souligne Laurent Michaud. Ce sont aussi ces différents facteurs qui vont déterminer comment chacun sera, ou pas, déstabilisé par la confrontation avec la grande altérité. Rencontrer la réalité parfois dure d'un pays éloigné, alors qu'on est soi-même dans une quête de sens et de vacillement identitaire, suite à une rupture, au décès d’un proche, ou un licenciement, nous y rend plus perméable et plus sensible.»

Nostalgie de l'ailleurs

Les individus «tendance Werther» ont aussi davantage de probabilités de connaître le syndrome du voyageur, dixit Panteleimon Giannakopoulos: «Les personnes plus rêveuses, plus solitaires ou avec des croyances métaphysiques marquées, sont plus exposées, car ayant déjà un rapport plus flou à la réalité.»

Si, au demeurant, le nombre de cas est faible (deux rencontrés dans toute la carrière du psychiatre genevois), un autre syndrome touche plus volontiers les voyageurs: la dépression du retour au bercail, aussi appelée syndrome de l’expatrié, qui touche les gens revenant d’un périple long et dépaysant. Une complication quand même plus facile à gérer lorsqu’on peut s’asseoir dans son canapé.

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