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Votre cheffe est-elle une queen bee?

Votre boss est-elle une queen bee reine des abeilles

«En 2017, des travaux menés à l’Université d’Utrecht, aux Pays-Bas, ont mis en lumière le peu de considération des queen bee, voire leur dédain, envers le féminin: les femmes occupant un poste haut placé avaient tendance à voir les jeunes femmes comme moins engagées que les jeunes hommes.»

© The Devil Wears Prada / Allstar Picture Library Ltd.

Au travail, le pire pour une femme est-il d’avoir une femme comme manager? Des travaux en psychologie avancent que certaines cadres accédant à un poste élevé se montrent plus vachardes avec les membres féminins de leur équipe qu’avec les hommes. Le phénomène a même un nom: la reine des abeilles, ou queen bee, telle la monarque des ruches qui règne sans partage.

Décrite pour la première fois au milieu des années 70 par trois psychologues américains, la figure de la queen bee continue de susciter l’intérêt des chercheurs, et pour cause: des femmes qui mettent des bâtons dans les roues de leurs congénères, en pleine ère de renouveau du féminisme, la situation a de quoi surprendre. Une étude récemment publiée par une équipe de chercheuses de l’Université de Genève pointe pourtant du doigt l’actualité de ce concept.

«Les premières études sur le sujet utilisaient l’expression syndrome de la queen bee, mais leurs auteurs se sont rendu compte que ce terme médical était inapproprié et connoté négativement, éclaire Klea Faniko, docteure en psychologie sociale et co-auteure de l’étude genevoise.

On préfère aujourd’hui parler de phénomène, car la reine des abeilles n’est pas un profil pathologique, mais plutôt une conséquence du milieu professionnel hostile aux carrières féminines.»

La préférence pour le chef

Des femmes cadres plus sévères avec les femmes, plus bienveillantes avec les hommes, voilà qui fait justement écho à des témoignages récurrents dans le monde du travail. Une sorte de légende urbaine des open spaces voudrait que les dames qui ont réussi soient de véritables harpies envers tout ce qui porte un prénom féminin.

«En général, je préfère avoir un boss homme que femme, raconte Nathalie, employée d’administration depuis une vingtaine d’années. J’ai eu plusieurs expériences compliquées avec des femmes comme supérieur hiérarchique, qui se sont souvent révélées cassantes, froides, parfois autoritaires. Leur comportement était par contre tout autre avec mes collègues masculins. Les chefs hommes que j’ai eus m’inspiraient moins de sentiments négatifs au quotidien.»

Frein aux carrières féminines

Selon une étude réalisée à l’Université de l’Arizona en 2018, les employées rapportent ainsi davantage d’incivilités au travail que les hommes et ces comportements désagréables sont majoritairement le fait d’autres femmes. Des rapports conflictuels qui peuvent en outre surgir dès les premières minutes d’un entretien d’embauche.

Certaines recruteuses freineraient l’embauche d’autres femmes, voyant une candidature masculine comme plus crédible. Plus tard, les embûches semées par une reine des abeilles prendraient au quotidien des allures diverses, avec notamment de la rétention d’informations pourtant essentielles, des réflexions désobligeantes ou des réticences à accorder des promotions et des opportunités.

Elena, 34 ans, qui évolue dans le milieu de la communication, se souvient de cette fois où sa cheffe, ouvrant à candidature un poste d’adjoint, «a laissé entendre qu’elle préférait être secondée par un homme, soi-disant parce qu’avec les femmes il y a sans arrêt des conflits, des coups tordus et des revendications de diva». A l’arrivée, la supérieure d’Elena a en effet choisi un adjoint masculin, «alors que plusieurs femmes de l’équipe auraient pu convenir».

Contre les quotas

En 2017, des travaux menés à l’Université d’Utrecht, aux Pays-Bas, ont bien mis en lumière le peu de considération des queen bee, voire leur dédain, envers le féminin: les femmes occupant un poste haut placé avaient tendance à voir les jeunes femmes comme moins engagées que les jeunes hommes, un jugement pourtant contredit par les travaux sur le sujet et ne reposant donc que sur des représentations stéréotypées.

© Stéphanie Branchu, Netflix / «Emily in Paris»: La dernière série Netflix à faire le buzz s’est surtout fait remarquer pour ses clichés. L’actrice Philippine Leroy-Beaulieu y interprète une «queen bee» mémorable, directrice d’agence marketing odieusement hautaine avec sa jeune recrue américaine.

En outre, les personnes correspondant au profil reine des abeilles font preuve de peu de solidarité féminine et adoptent parfois un point de vue pouvant être perçu «comme masculin, s’opposant à la politique des quotas de genre en entreprise ou niant la réalité du harcèlement et des discriminations faites aux femmes sur le lieu de travail», détaille Klea Faniko. Et celle-ci d’ajouter que de tels comportements ont «des impacts négatifs concrets sur les carrières féminines», alors même que les femmes sont fréquemment minoritaires dans les hautes sphères des entreprises.

L’exemple Thatcher

Chose étonnante, les reines des abeilles se rencontrent davantage dans les structures et les domaines fortement masculinisés, là où la concurrence féminine est pourtant censée être la moins palpable. «Dans mon milieu, j’ai souvent entendu dire que les femmes étaient plus dures envers les femmes qu'envers les hommes, témoigne Anne-Marie Kermarrec, professeure d’informatique à l’EPFL. Ce type de propos a tendance à m’agacer, car il affuble d’office les femmes d’une étiquette peu reluisante.»

En politique également, ces queen bees seraient légion. Dans une interview accordée en 2013 à un média néo-zélandais, le biographe officiel de Margaret Thatcher confiait d’ailleurs voir dans la dame de fer l’un des exemples les plus frappants de ce phénomène dans la sphère ultime du pouvoir, la première femme à accéder au poste de premier ministre n’ayant pas particulièrement brillé dans la promotion des carrières féminines en politique – à part la sienne. Attention, toutefois, à ne pas en déduire que les reines des abeilles le sont par nature.

«Le phénomène se rencontre surtout dans les structures comptant moins de 15% de femmes et cela s’explique de façon très rationnelle par la nécessité d’un fort instinct de survie pour y faire carrière, analyse Eléonore Lépinard, sociologue et professeure associée en études genre à l’Université de Lausanne.

Les femmes désirant s’élever dans la hiérarchie ont tout intérêt à être loyales aux hommes et à reprendre en quelque sorte leurs codes, car ce sont eux qui dominent et décident. De ce fait, elles ne sont pas encouragées à soutenir les autres femmes.»

Querelle de psys

Une identification au mâle par besoin, mais aussi par biais culturel. Si tant de queen bees se revendiquent davantage du camp des hommes, c’est peut-être parce qu’elles souhaitent se démarquer de leur identité féminine, dénigrée par la société et peu valorisante pour elles. «On entend souvent que certaines femmes managers nourrissent un complexe d’infériorité, assimilant inconsciemment les mêmes préjugés sexistes toujours en vogue chez beaucoup d’hommes, au point de se laisser convaincre qu’une recrue féminine fera moins le poids face à une candidature masculine, observe Anne-Marie Kermarrec. Cependant cette explication n’est pas convaincante à mes yeux.»

Ce n’est dans tous les cas pas la femme qui crée la queen bee, c’est «la société et le milieu organisationnel», rappelle Klea Faniko. Reste qu’aux yeux de certains spécialistes, qualifier la reine des abeilles de phénomène ou de théorie paraît quand même très exagéré, voire abusif: car l’existence de ce comportement est loin de faire l’unanimité, et si des études affirment décrire sa réalité, d’autres cependant prouvent l’inverse.

Illusion d’optique

Les détracteurs s’appuient notamment sur une vaste étude réalisée en 2018 par la São Paulo Business School, au Brésil. En examinant les profils de plus de huit millions d’employés, les chercheurs ont pu constater que les femmes dirigeantes privilégiaient en fait les recrues féminines dans leurs équipes. «Et lorsqu’une entrepreneuse organise une levée de fonds pour monter sa start-up, celle-ci a plus de chances d’obtenir les financements quand des femmes se trouvent parmi les investisseurs potentiels, c’est quelque chose que j’ai pu vérifier», étaie Anne-Marie Kermarrec.

© Archives Alamy / «Le diable s’habille en Prada»: Peu de spectateurs sont ressortis indemnes de leur rencontre avec Miranda Priestly, rédactrice en chef d’un prestigieux magazine de mode située tout en haut de l’échelle de la détestabilité. Meryl Streep campe une femme tyrannique aussi sûre d’elle qu’aigrie, dont le sport favori semble être d’humilier les autres femmes à longueur de journée.

Quoi, une illusion d’optique, la queen bee? Peut-être un mythe, finalement, «un imaginaire» comme le suggère Eléonore Lépinard. «Je ne nie pas que des femmes puissent se comporter de cette manière dans le milieu professionnel, mais je crois que de tels cas sporadiques ont pris caractère de généralité et ont contribué à naturaliser des attitudes qui découlent de facteurs divers, tels qu’une personnalité individualiste ou une logique de compétition induite par un environnement très concurrentiel, assène la sociologue. Peut-être que derrière tout ça, on reconnaît le côté anormal d’une femme qui acquiert du pouvoir et on la culpabilise de n’être pas à sa place.»

D’où une autre théorie, celle du double standard, qui expliquerait pourquoi on perçoit comme des défauts chez ces dames ce qui passe pour tout à fait naturel voire admirable chez ces messieurs. L’esprit de combativité et d’agressivité, par exemple.

«Des hommes à fort ego, se livrant à une concurrence acharnée entre eux, seront vus comme charismatiques, alors que ces mêmes traits chez une femme la feront passer pour une sorte de sorcière prétentieuse, se désole Anne-Marie Kermarrec. Au fond, le délit de nombre de ces queen bees est juste de se comporter comme les hommes le font quotidiennement.»

Davantage de pressions

Le label queen bee en soi s’avère méprisant, juge Éléonore Lépinard. «D’ailleurs aucun qualificatif animalier équivalent ne taxe les hommes démontrant un comportement vindicatif au travail, pourtant il existe aussi et massivement, soulève la sociologue.» L’autre reproche récurrent fait aux reines des abeilles, à savoir celui de s’opposer aux mesures de quota, n’est en outre pas automatiquement signe de conservatisme, ajoute Anne-Marie Kermarrec:

«Certes, je suis personnellement favorable à ce genre d’initiatives, mais je connais des femmes qui sont contre, et pas pour barrer la route à leurs congénères, puisqu’elles considèrent avant tout qu’être choisie pour des raisons de pure parité n’est pas une promotion valorisante pour une femme».

Mais alors, pourquoi nombre d’employées disent-elles préférer avoir un N+1 masculin? «On oublie souvent que les femmes managers sont soumises à un degré de critique et de scrutation auquel les hommes, eux, sont rarement soumis, estime Éléonore Lépinard. Elles savent qu’elles seront plus sévèrement jugées et se sentent obligées de davantage performer, de s’imposer. Cela peut vite être interprété comme une attitude abrupte par les femmes qui attendent d’une autre femme une certaine bienveillance.» La prochaine fois que vous pensez voir une reine des abeilles dans un bureau, demandez-vous alors s’il n’y a pas juste un petit problème de perception.

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