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Troubles mentaux: «Chéri, j'ai un néo-syndrome!»

Femina 14 Dossier Bazar Psy

Blanche-Neige et les 7 nains.

© Relativitymedia

Jurassienne bon teint de 51 ans, Christiane pensait avoir trouvé «L’homme». Celui avec qui elle allait enfin vivre «l’Histoire éternelle, l’Amour toujours et chabadabada…» Seulement voilà: au bout de deux petites années, celui qu’elle qualifie aujourd’hui de «pervers narcissique» l’a brutalement quittée. Triste, bien sûr. Mais logique. Atteinte d’un «syndrome de la Belle et la Bête» – concept remis au goût du jour avec la sortie du nouveau Disney –, il était inévitable que cette énergique quinqua tombe une fois encore sur un «monstre cruel et destructeur». Tout comme il était normal que Nathalie, Veveysanne de 25 ans souffrant du complexe de Cendrillon, ne réalise pas avant la rupture qu’elle n’avait rien à attendre de son amoureux, un délicieux mais irresponsable représentant de la caste des «Peter Pan», lui-même retombé, depuis, dans les pattes d’une coquine fée Clochette.

Peter Pan? Cendrillon? La Belle et la Bête? On aurait pu ajouter: Blues du dimanche soir, Trouble Dysmorphique Pré-Menstruel (TDPM), on en passe et de plus abscons. Car... Oui, quoi que vous traversiez, quelle que soit l’épreuve dans laquelle vous vous dépatouillez, vous êtes forcément la victime directe ou collatérale de l’un de ces néo-syndromes qui fleurissent ces derniers temps avec autant de couleurs et de variétés que les tulipes en Hollande.

Une vision caricaturale? A peine. Ce que prouvent notamment «L’enfer, c’est pas les autres» (Anne Weyer, Hachette Pratique, à paraître le 4 avril 2017), «Mettre les pervers échec et mat» (Hélène Vecchiali, Ed. Poche Marabout, 2017) et la pléthore de manuels, guides et bouquins consacrés à ces nouvelles «pathologies» qui garnissent les rayons «psychologie» des librairies.

Tous «psyrosés»?

Une abondance qui ne plaît pas à tout le monde. Ainsi, le bouillonnant psychanalyste jungien Alain Valtério se montre-t-il franchement agacé. Dans «Névrose psy» (Ed. Favre, 2014), il dénonce avec force «la psychologisation» de la société. Une nouvelle culture, ou «psyrose», comme il l’appelle, dont les influences pathogènes transparaissent clairement dans différents domaines du grand jeu de la vie: le couple, la famille, les relations sociales. Et bien entendu dans l’éducation où, déplore-t-il, «on préfère désormais poser un diagnostic plutôt qu’imposer un cadre à un enfant!»

Psychiatre, professeur des Universités, spécialiste des troubles obsessionnels compulsifs à Paris et auteur de «Retrouver l’espoir - Abécédaire de psychiatrie positive» (Ed. Odile Jacob, 2016), Antoine Pelissolo tempère un rien le point de vue d’Alain Valtério. Certes, il constate lui aussi l’émergence d’une espèce de grand «bazar du psy»: «Il est vrai que de nombreux concepts de psychologie sont aujourd’hui vulgarisés. De manière parfois détournée, malheureusement. En gros, le langage courant s’approprie des termes utilisés en médecine, mais pas toujours dans leur sens propre.» En même temps: «Il faut malgré tout relever que ces «diagnostics grand public» s’appuient souvent sur des troubles réels et, partant, traitent de souffrances véritables. Pour autant que ces entités de vulgarisation bénéficient d’explications pertinentes, elles tendent donc vers une espèce d’éducation en psychologie qui pourrait permettre à tout un chacun de commencer à comprendre ce qui lui arrive. Ce qui n’est pas forcément négatif.»

D’accord. Mais que penser de cette multiplication des représentations? Une identification à Blanche-Neige, Clochette, Carabosse, Belle ou Peter Pan induit-elle un mieux-être moral et, de là, l’apaisement de douleurs effectives? Récemment interrogé à ce sujet, le psychanalyste français Jean-Pierre Winter expliquait: «Pour la plupart «made in USA», ces syndromes sont rassurants mais pas suffisants.» Il précisait: «Au début, les gens ont l’impression de progresser dans la connaissance d’eux-mêmes mais ils se complaisent dans l’image que leur renvoient ces «complexes», l’image confortable de victime qui a eu à souffrir de ses proches. Du coup, ils ne se remettent pas en cause.» En d’autres termes, ils se déresponsabilisent. A l’image de Carla, trentenaire neuchâteloise qui explique ne rien pouvoir contre le «caractère fort» de sa fille. Laquelle, du haut de ses 6 ans, sème le chaos et la terreur à l’école et à la maison. Il faut dire qu’avec son «trouble oppositionnel avec provocation» – à moins qu’il ne s’agisse d’une «dysrégulation émotionnelle et comportementale sévère»? – le cher ange ne peut en effet pas gérer ses humeurs...

Ces classifications sont bien commodes pour «passer la patate chaude», donc. Mais elles laissent quelques questions en suspens. Dont: ces typologies sont-elles le fruit de recherches et d’études? Comment naissent-elles et dans quel but sont-elles définies?

Pour Alain Valtério, ce fol emballement «syndromnique» et «psyrosant» est notamment imputable aux psys américains – et plus spécifiquement à leur «bible», le fameux «Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders», plus connu sous son appellation de DSM. Régulièrement réactualisé, cet ouvrage de référence rédigé par des commissions d’experts est censé répertorier les principales pathologies psychiques existantes. Un référencement qu’avec quelques autres conteste Alain Valtério: «Le DSM est l’expression d’un besoin compulsif de poser un diagnostic qui participe d’une illusion de maîtrise, d’autant plus grand dans un monde qui ne maîtrise plus rien. Le DSM est la version officielle de ces chimères que l’on entretient aujourd’hui sur le pouvoir miraculeux de tout ce qui a les allures de thérapie, son jargon, ses postures, ses rituels…»

Moins incisif, Antoine Pelissolo relativise: «Théoriquement, ce répertoire est uniquement à l’usage des professionnels. On ne devrait pas s’appuyer dessus dans notre pratique quotidienne, mais il peut être utile dans le cadre de recherches ou comme référence statistique

Bon pour le business

Dès sa sortie – en 2013 aux Etats-Unis puis en 2015 en France – la version 5 dudit manuel a suscité de vifs débats sur la place publique. En cause: le catalogage de nombreuses néo-pathologies, justement; lesquelles, selon les anti-DSM-V, auraient été joyeusement inventées à des fins commerciales.

Non, il n’est pas ici question d’une petite poussée de paranoïa ni d’une attaque de «complotite» aiguë. Comme l’admet le professeur Pelissolo, le marché du mal-être psychologique «concerne, intéresse et implique beaucoup de monde». Dont les thérapeutes, sans lesquels il semble compliqué, voire impossible, de se dépêtrer de tous ces néo-troubles. Et, plus encore, les pharmas qui, selon certaines estimations, gagneraient joyeusement quelque 80 milliards de dollars rien qu’avec les psychotropes.

Dans son essai «Tous fous?» (Ed. Ecosociété, 2013), le philosophe québécois Jean-Claude Saint-Onge accuse d’ailleurs sans complexe les fabricants de médicaments d’être à l’origine de l’épidémie de maladies mentales qui se propage depuis environ vingt-cinq ans, via «l’influence démesurée de ces entreprises sur la psychiatrie». Et quand il dit «influence», il ne reste pas dans le flou. Au cours d’un entretien récent, il précisait: «Aux Etats-Unis, les psychiatres dominent la liste des médecins ayant reçu des fonds de l’industrie pharmaceutique. Environ 68% des membres du Groupe de travail sur le DSM qui ont publié la Ve édition entretenaient des liens financiers étroits avec des pharmas.»

L’accusation paraît énorme. Elle est pourtant confirmée par Allen Frances, psychiatre américain et corédacteur du DSM-IV, qui relève que «la détresse quotidienne transformée en trouble mental représente la réalisation d’un rêve pour le marketing!» Comment ça fonctionne? Mal dans sa peau et pensant être affligé de tel ou tel syndrome brillamment mis en lumière par des marketeurs, on va voir un thérapeute. Lequel jugera si une psychothérapie suffit à arranger les choses ou si l’angoisse manifestée nécessite l’administration d’un petit supplément médicamenteux…

«Concrètement, le processus est simplissime», assure Mikkel Borch-Jacobsen. Philosophe, professeur de littérature comparée à l’Université de Washington et codirecteur du fameux «Livre noir de la psychanalyse» (collectif, Ed. Les Arènes, 2005), il explique: «Avant, on fabriquait des médicaments pour répondre à des maladies. Maintenant, on fabrique des maladies pour répondre aux médicaments.» Il poursuit: «Les pharmas s’adressent à des consommateurs qu’elles s’efforcent de convaincre qu’ils ont un «besoin non couvert», en l’occurrence une maladie ou un syndrome qu’il convient de traiter. Les marketeurs ont d’ailleurs un terme pour cela: le «condition branding», qu’on peut traduire par «gestion de marque des maladies.» Autrement dit: que vous ayez de la peine à poubelliser de vieux objets, des montées d’angoisse visqueuse le dimanche soir, des sautes d’humeur liées à la pluie ou que vous piquiez des fous rires irrépressibles dans des moments incongrus, ne vous inquiétez pas: des solutions chimiques labellisées existent pour traiter votre trouble. Ou vont prochainement exister.

Bref. Comme le disait malicieusement Jules Romains par la bouche de son Dr Knock: «La santé est un état précaire qui ne présage rien de bon…» sauf pour le business!

Clochette Sous ses airs de femme d’action ambitieuse, énergique et hyperperfectionniste, Clochette cache une petite fille blessée qui, telle la petite fée de Peter Pan, saupoudre sa souffrance autour d’elle à coup d’exigences et de colères noires. Mais qu’on ne s’y trompe pas: son comportement ne l’amuse pas du tout et elle adorerait réussir à être un rien plus équilibrée.

Cendrillon Grande romantique, elle rêve d’un prince charmant. Ce qu’elle attend de lui? Qu’il la prenne en charge, aussi bien émotionnellement que matériellement, et lui permette de se révéler à elle-même, tranquillement, sans avoir à affronter une quelconque forme de cette indépendance qui l’angoisse tant.


©Disney

Peter Pan Léger, sympa, charmant mais éternel gamin, Peter Pan évite toute forme d’engagement et de responsabilité personnelle. Le hic, c’est qu’à force de fuir et papillonner, cet homme-enfant n’est pas pris au sérieux. Ce qui le déprime d’autant plus qu’il vit essentiellement pour être admiré et idolâtré.


©Warnerbros

Blanche-Neige La mignonne a un problème majeur: une maman qui s’accroche à sa jeunesse et considère sa fille comme une rivale. La petite, bien obéissante, a donc tendance à s’effacer, à s’enlaidir et à laisser toute la place à cette encombrante reine-mère. Une attitude évidemment pas terrible en termes d’estime de soi. Laquelle flirte donc avec les −273,15° C du zéro absolu.


©Relativitymedia

La Belle et la Bête Belle a une fâcheuse attirance pour des «monstres» – des Bêtes en souffrance qu’elle rêve de transformer en prince Charmant par la seule force de son amour. Evidemment, elle échoue avec une régularité déconcertante. Ce qui la rend au mieux toute tristoune, au pire complètement déprimée.

Mikkel Borch-Jacobsen: «Le sarafem? du prozac rebaptisé»


Mikkel Borch-Jacobesen. ©Getty Images

Dans «Maladies à vendre», que vous avez tourné pour Arte, vous accusez les pharmas de créer des maladies…
Et c’est le cas! Le Trouble Dysmorphique Pré-Menstruel (TDPM), par exemple, a été créé de toutes pièces par un labo américain dans un but exclusivement commercial.

C’est-à-dire?
Dans les années 1980, la société Eli Lilly avait lancé la fluoxétine, une molécule plus connue sous son nom de Prozac. Or, à l’approche de l’échéance du brevet prévue pour 2001, le public a commencé à entendre parler de plus en plus souvent du TDPM. Attention, il ne s’agissait pas de cet état naturel que connaissent d’innombrables femmes depuis des millénaires ni d’un trouble prémenstruel habituel, mais bien d’une pathologie véritable, reconnue et validée par d’éminents psychiatres… qui l’ont d’ailleurs rapidement intégrée dans le DSM-IV. Cette «formalité» à peine accomplie, le labo a sorti le Sarafem, un médicament tout-beau-tout-nouveau pour soulager ce trouble. En fait de nouveauté, il s’agit juste de fluoxétine. Soit du Prozac rebaptisé, repackagé et remarketé! Le labo avait trouvé un moyen de compenser la baisse des parts de marché consécutives à la fin de la protection de son brevet!

Sommes-nous donc si crédules?
Si des experts vous expliquent que telle ou telle chose est vraie, vous allez les croire... Il faut bien voir que tout passe par la science et l’expertise médicale – puisqu’il n’est pas possible de lancer un médicament qui n’a pas été validé par des commissions ad hoc. Le gros problème, c’est qu’il y a collusion entre les milieux médicaux et pharmaceutiques. Autrefois, la recherche était indépendante. De nos jours, elle est financée essentiellement par les pharmas.


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