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Interview

Tristane Banon dénonce le sexisme dans les religions du Livre

Tristane banon denonce le sexisme dans les religions du livre

L'autrice française Tristane Banon décrypte les conditions sexistes des religions, dans le but qu'elles évoluent vers l'égalité.

© LOU SARDA/L'OBSERVATOIRE

«Quand Dieu est érigé en maître à penser politique, c'est la femme qui, la première, courbe l'échine», écrit Tristane Banon. Après son plaidoyer controversé La paix des sexes qui dénonce un «féminisme victimaire» et l'exclusion des hommes, l'essayiste engagée s'attaque à l'impact des religions du Livre (expression qui désigne les religions abrahamiques, inspirées par le monothéisme de l'Ancien Testament, soit le judaïsme, le christianisme et l'islam, ndlr.) sur la condition des femmes.

Dans son ouvrage Le péril Dieu (Éd. de l'Observatoire), paru le 8 février 2023 et présenté au Salon du livre de Genève fin mars, elle plonge dans les textes sacrés et l'histoire du judaïsme, de l'islam et du catholicisme pour en dégager les traditions qui ont participé à soumettre les femmes aux hommes. À l'heure où les Iraniennes brûlent leur hijab et où il devient compliqué de débattre du port du voile en Occident sans être taxé-e d'islamophobe, Tristane Banon soutient qu'il n'y a pas de féminisme sans une bonne dose d'irrespect des religions.

FEMINA Pourquoi avez-vous choisi de travailler sur les religions monothéistes?
Tristane Banon Dans mon précédent essai, je m'interrogeais sur le fait que certaines féministes contemporaines refusent de s'attaquer au sexisme systémique dans les religions, par peur de vexer des communautés. Intouchables, les religions? Pour moi, ce n'est pas acceptable.

En France, le féminisme est né de sa confrontation avec l'Église. L'éducation égalitaire, la contraception, l'avortement: l'institution n'était pas d'accord avec ces avancées, mais à aucun moment les mouvements féministes se sont demandé s'ils devaient respecter la religion… et ils ne l'ont pas fait.

Aussi, j'ai le sentiment qu'il y a une montée des intégrismes en Occident: la question de l'islamisme radical, la revendication du port du voile, les pro-vie aux États-Unis qui s'attaquent à l'IVG avec des croyances religieuses prégnantes, la montée des mouvements catholiques féministes américains prônant un retour aux rôles traditionnels... Les recherches historiques montrent qu'à chaque fois que les populations traversent des crises, il y a un repli identitaire, qui se concentre aujourd'hui sur l'identité religieuse. Or, les religions institutionnalisent le patriarcat contemporain de leur création. Vouloir revenir aux pratiques d'un temps révolu ne peut pas se faire dans l'intérêt des femmes.

Au début de votre essai, vous dites que vous auriez aimé croire. Dans quelles circonstances avez-vous réalisé que les religions sont sexistes?
J'aurais aimé croire, en effet, et je n'ai rien contre la croyance. Je suis née des religions du Livre et, très jeune, j'ai voulu connaître ces trois courants pour ensuite faire mon choix. Ma mère est catholique, mon grand-père iranien était musulman, et mon père est juif. Gamine, je ne comprenais pas pourquoi ces religions imposent des privations de liberté, une notion qui m'a toujours été chère. C'est plus tard, en lisant Simone de Beauvoir et Élisabeth Badinter, que je me suis reposé ces questions. Je ne souhaite pas bannir la religion.

Il s'agit plutôt de la regarder en face, d'en décrypter les conditions sexistes et de la faire évoluer pour coller aux revendications actuelles. Le problème sont ceux qui instrumentalisent la croyance et avilissent les femmes au nom de Dieu.

Pendant longtemps, les hommes ont eu le monopole de l'interprétation des textes sacrés. C'est encore le cas au sein du catholicisme, qui ne permet pas aux femmes d'être prêtres, évêques ou pape. Quelles sont les conséquences de cette mise à l'écart?
C'est la question que je me pose: que seraient les religions aujourd'hui s'il y avait eu des femmes pour traduire, adapter, réécrire les textes sacrés? Quand on étudie la Bible, le Coran ou la Torah, on voit qu'énormément de règles découlent de traductions et d'interprétations, choix faits par des hommes dans une société dictée par eux. Un exemple: la rabbin française Delphine Horvilleur dit qu'Ève n'aurait pas été créée à partir d'une côte d'Adam, mais aurait pu être née «à côté» de lui. Les trois monothéismes gagneraient à voir leurs textes interprétés, leurs règles revues, par des femmes et des hommes.

Vous expliquez dans votre livre que les religions ont présenté les femmes comme inférieures, mais que ces dernières ont aussi été flattées pour éviter une rébellion. Pouvez-vous développer?
C'est un paradoxe: l'idée est de placer les femmes sur un piédestal - on les trouve belles, supérieures - pour leur dénier l'égalité. En ce faisant, on sacralise leur infériorité.

La Vierge Marie est un bel exemple: elle est fidèle, pure, ne vend pas l'image d'une femme qui souhaite l'émancipation mais plutôt celle qui enfante, circonscrite à son foyer, se réserve pour son mari et se cache à l'extérieur.

Et comme pour souligner l'importance de son rôle, elle devient la muse suprême des artistes, une source d'inspiration sans fin. Tout est résumé dans ce que dira plus tard Sacha Guitry: «Je conviendrais bien volontiers que les femmes nous sont supérieures, si cela pouvait les dissuader de se prétendre nos égales.» Il est intéressant de constater que le dogme de l'Immaculée Conception n'existe pas au début, mais survient lorsque les femmes commencent à s'éloigner de la religion.

Vous ne comprenez pas que des féministes défendent le port du voile, car vous expliquez que ce vêtement est construit de sexisme. La symbolique du foulard n'a-t-elle pas pu changer, notamment en Occident, pour les musulmanes qui ont choisi de le porter?
Non, la symbolique du voile ne peut pas changer. Le Coran explique que le foulard est un vêtement qui marque la possession de la femme par son mari, c'est un vêtement de soumission, non à Dieu, mais à l'homme. La femme doit le mettre à l'extérieur pour ne pas se faire engrosser par un autre, afin que l'homme lègue ses biens de façon certaine à sa descendance. Une fois ménopausée, la femme n'a plus l'obligation de porter le voile: ce vêtement a donc pour but de contrôler le corps féminin.

Une autre utilisation du voile, popularisée par les Frères musulmans mais qui remonte à l'ère de Mahomet, est politique et permet de savoir quels sont les territoires déjà conquis. Je conçois qu'il y a une différence entre le voile en Suisse - où les femmes sont libres de le porter - et le voile en Iran - où il est imposé aux filles dès 9 ans dans l'espace public, 6 ans à l'école. Mais on compare là une démocratie à une autocratie, deux régimes politiques différents, et non pas des voiles différents.

Ma position est celle-ci: je suis pour les libertés individuelles, contre les dictatures et contre l'extrême droite qui veut interdire le port du voile dans l'espace public.

Chacune et chacun doit pouvoir choisir de se vêtir selon son choix, et même porter un vêtement de soumission s'il ou elle le veut. En outre, les musulmanes peuvent très bien choisir de porter le hijab pour d'autres raisons que la soumission. Le foulard ne reste pas moins un vêtement de soumission: ce n'est pas moi qui invente sa symbolique sexiste, c'est le Coran qui le dit. Je suis en colère contre les féministes qui disent que c'est un vêtement émancipatoire - car c'est faux - et plus encore contre celles qui l'affirment par calcul électoral ou intersectionnel.

D'après vous, on utilise de manière erronée le terme islamophobie, que vous appelez un «écran de fumée marketing». Comment cela?
Dire de quelqu'un qu'il ou elle est islamophobe, c'est calquer un racisme anti-arabes - abject et illégal - sur une critique de la religion - nécessaire et bénéfique d'après moi. On critique la religion depuis longtemps, et ce n'est pas du racisme. L'État français a même sacralisé cette critique lorsqu'on a séparé les pouvoirs. Le terme «islamophobe» n'est pas acceptable dans son utilisation actuelle selon moi, car il interdit toute remise en cause de la religion. Et cela arrange bien les intégristes.

Où est Dieu dans votre essai?
Seulement dans le titre! Dieu n'est pas mon sujet. S'il est quelque part, c'est dans son instrumentalisation par les marionnettistes de droit divin, qui veulent asseoir des règles archaïques n'ayant plus lieu d'être. Suite à l'assassinat de Mahsa Amini en Iran, en septembre 2022, les femmes ont commencé à brûler leur voile et réclamer leur liberté. Or, il n'est venu l'idée à personne de questionner la foi de ces femmes. J'emprunte le même cheminement dans mon livre: je brûle le sexisme et le patriarcat qui s'expriment dans la religion et se servent de Dieu.

S'il existe, je crois que Dieu serait le premier à regretter qu'on l'exploite pour instrumentaliser les femmes.

Est-il possible d'être religieuse et féministe à la fois?
C'est la pensée de Delphine Horvilleur: on peut être féministe et religieuse, mais on ne peut pas être une féministe religieuse. Lorsqu'on est féministe et religieuse, on porte deux casquettes. Avec notre moitié féministe, on accepte de cogner dans la part sexiste de la religion. Le problème, quand on est une féministe religieuse, c'est que l'on tente de calquer nos idées féministes sur des textes patriarcaux et sexistes. Ce serait ainsi féministe de porter le voile ou de refuser de travailler pour se consacrer entièrement à notre foyer, alors que ce n'est pas le cas. Ce que l'on peut faire alors, c'est porter nos casquettes tour à tour et emmener la religion de demain vers l'égalité.


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