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Interview

Les luttes féministes vont-elles trop loin aujourd'hui?

Les luttes feministes vont elles trop loin aujourdhui accroche

«On a tendance à concentrer les critiques sur les groupes minoritaires et radicaux. C'est une manière de décrédibiliser le mouvement féministe dans son entier.» - Pauline Milani

© ISTOCK/JACOBLUND

Selon une étude britannique sur l'égalité, publiée à l'occasion du 8 mars 2023 et menée par Ipsos dans 32 pays autour du globe, 48% des 22'508 répondant-e-s trouvent que les luttes féministes vont si loin qu'elles discriminent les hommes. Parmi la Gen Z, ces personnes nées dans les années 2000 qu'on dit souvent «progressistes», ils et elles sont 52% à le penser. 54% des sondé-e-s estiment que les combats pour les droits des femmes sont allés «assez loin» dans leur pays, et que les hommes doivent faire trop d'efforts pour soutenir l'égalité. Un chiffre en augmentation depuis 2019.

Après les avancées féministes, le backlash

La Suisse ne se trouve pas dans la liste des pays participants. Or, suite au renouveau des luttes féministes dans notre pays, dynamisé par la vague mondiale #MeToo de 2017 et les grèves à partir de 2019, les mouvements réactionnaires semblent s'offrir de plus en plus de voix. C'est ce qu'on appelle le backlash. Sur le front politique, en année d'élections fédérales, une partie de la droite s'engage à combattre le «wokisme», «la terreur du genre» ou encore le langage inclusif. Des initiatives pro-vie tentent de restreindre les droits à l'avortement. Sur les réseaux sociaux, on observe l'émergence de nouvelles tendances comme celle de la «tradwife» sur TikTok, qui célèbre les rôles de genre traditionnels, ou encore la montée en force des mouvements masculinistes, incarnée par des figures médiatiques telle que l'influenceur Andrew Tate, les groupes d'incels («célibataires involontaires») ou des coachs en séduction.

Face à la pluralité des discours, autour de nous, des personnes se questionnent: les féministes détestent-elles les hommes? Veulent-elles imposer leur vision et leurs règles à la société? L'égalité n'est-elle pas déjà atteinte et leurs combats inutiles? Ces luttes, cette rage, ces manifestations, ces cris, ne vont-ils pas trop loin?

Histoire des luttes helvétiques, état des inégalités en Suisse, backlash, intersectionnalité, mouvements radicaux, place des hommes: nous avons interrogé Pauline Milani, historienne, chercheuse et enseignante à l'Université de Fribourg, pour décortiquer ces questions. Spécialiste de l'histoire des femmes et des luttes féministes, elle a lancé en 2023 une étude sur l'antiféminisme en Suisse, un thème très peu étudié dans notre pays.

FEMINA Quand on parle de féminisme, l'histoire des luttes britanniques ou françaises nous viennent en tête, mais pas celles de la Suisse.
Pauline Milani C'est qu'on la connaît peu. Le combat pour les droits des femmes émerge à la fin du XIXème siècle, pour revendiquer une meilleure reconnaissance de celles-ci dans la société, de leurs droits au travail et de leurs droits civils. L'Association suisse pour le suffrage féminin est créée en 1909. On parle ici de première vague. Puis, dès la fin des années 20, on constate un reflux des idées féministes, lié notamment à la crise économique et renforcé par la guerre. À partir de la fin des années 60, des mouvements de type MLF, et leurs revendications liées aux corps et à la maîtrise de la sexualité, marquent la deuxième vague féministe, qui coïncide avec l'acquisition du suffrage féminin en 1971.

Leurs nouveaux droits politiques permettent aux femmes d’obtenir dans les années 80 des avancées majeures, notamment la modification du droit matrimonial leur permettant de travailler ou d'ouvrir un compte en banque sans l'aval de leur mari. On peut aussi noter la première grève des femmes, en 1991, et les grèves féministes depuis 2019 qui marquent un renouvellement dynamique des luttes.

L’histoire des combats féministes est donc longue et riche, en Suisse aussi.

On parle de backlash pour désigner les réactions des mouvements conservateurs aux luttes féministes. Cela se déroule actuellement avec l'UDC par exemple, qui mène une fronde contre le langage inclusif. Des backlash se sont-ils déjà produits?
Chaque avancée féministe est suivie de résistances, parfois exprimées de manière très vive. Mon explication? Le féminisme est une pensée qui demande une nouvelle répartition du pouvoir. Dès lors, ceux qui estiment que la situation actuelle leur profite n'ont pas intérêt à ce que cela change. La virulence des réactions montre que les combats féministes sont nécessaires.

Par exemple, lorsque la première conseillère fédérale, Elisabeth Kopp, est décédée le 14 avril 2023, on l'a honorée de toute part alors qu'elle avait subi un lynchage médiatique et avait été lâchée par le Parlement à l'époque. Son éviction du Conseil fédéral, cinq ans à peine après son élection, illustre la difficulté pour les premières politiciennes à s’imposer dans l’espace public, à cause justement de la résistance des hommes à partager le pouvoir, cela en dépit des droits acquis.

Par ailleurs, la question du langage inclusif est intéressante: une frange de la droite estime que c'est un détail futile, pourtant elle mène un combat actif contre ces pratiques.

Si c'était un détail, il n'y aurait pas de controverses.

En 2023, l'égalité est inscrite dans la Constitution. Y a-t-il toujours besoin des luttes féministes?
Évidemment. L’égalité des sexes, inscrite dans la Constitution en 1981 mais traduite dans une loi fédérale entrée en vigueur seulement en 1996, a une portée limitée. On le voit: il réside des inégalités salariales, une partie de la charge de travail des femmes n'est pas rémunérée, il y a toujours du harcèlement de rue, du harcèlement sexuel, des violences conjugales, des féminicides. La liste est longue. Et soulignons que les droits reproductifs sont actuellement menacés par deux initiatives en cours de récolte de signatures visant à restreindre le droit à l'avortement. Si on vivait vraiment dans un monde égalitaire, on le saurait.

Certaines personnes, certaines femmes, disent toutefois ne pas expérimenter de situations inégalitaires, dans leur vie privée ou au travail.
Déjà, ce n'est pas parce qu'on fait partie du groupe des femmes qu'on doit défendre l'égalité. Ensuite, tant mieux pour ces personnes, mais la perspective individuelle ne diminue pas la perspective collective. Et enfin, certain-e-s peuvent ne pas être conscient-e-s des inégalités, il y a un travail de sensibilisation à mener. Moi-même j'ai pris conscience de certaines mécaniques assez tard.

Prenons l'exemple des blagues sexistes: on peut penser que ce n'est pas grave. Toutefois, elles participent au continuum des discriminations et révèlent une pensée patriarcale.

Une fois qu'on a conscience des ressorts et des conséquences de ces blagues, on peine à les accepter.

Y a-t-il des femmes qui n'ont pas profité des luttes féministes?
Tout à fait. Il y a différents types de discriminations structurelles: de genre, de classe, de race, etc. Parfois, les discriminations s'empilent et on a plus avantage à défendre nos intérêts de classe que de genre, par exemple. Cela explique notamment l’engagement de certaines femmes dans des mouvements antiféministes.

Vous avez lancé en 2023 une recherche sur l'antiféminisme: pourquoi?
En Suisse, on a beaucoup parlé du droit de vote des femmes, et un peu des luttes contre cette revendication. Puis l'histoire s'arrête en 1971, comme si les opposant-e-s avaient disparu. Je me suis demandée où ils et elles étaient passé-e-s et je me suis rendu compte qu'un de leur grands combats est la lutte contre l'avortement. J'étudie cette reconfiguration.

L'antiféminisme augmente-t-il en Suisse?
Difficile à dire, car nous n'avons pas d'étude à ce sujet sur le long terme. Mais on voit bien que certaines positions réactionnaires n'ont jamais disparu, et les gens ne cachent pas leur opposition à l'égalité.

Comprenez-vous que certains hommes se sentent ciblés et menacés par les mouvements féministes, notamment depuis #MeToo?
Que des hommes ressentent qu'ils sont en train de perdre des privilèges, je le comprends. Et il est d'autant plus difficile d'accepter que l'on est privilégié quand on se positionne comme progressiste.

Rappelons toutefois que les luttes féministes ont pour but de répartir les pouvoirs égalitairement, et non pas de promouvoir la suprématie des femmes sur les hommes.

Les mouvements féministes actuels sont marqués par le concept de l'intersectionnalité. Est-ce que cette convergence des luttes peut renforcer l'antiféminisme en brouillant le message?
La polarisation est importante à ce sujet en fonction des générations. Même au sein des féministes. Ma réponse est contrastée: je trouve essentiel que les idées féministes évoluent, notamment aux côtés des recherches en sciences sociales qui mettent en lumière le lien entre les différentes discriminations. Or, il y a une dimension intellectuelle à cette démarche, difficile à comprendre pour certaines personnes tant l'évolution est rapide, et qu'il faut expliquer.

Lesbianisme politique, rejet des hommes, réunions en mixité choisie (sans hommes cisgenres, par exemple): que pensez-vous du féminisme radical?
Les luttes doivent rester variées.

On a tendance - et on le faisait déjà dans les années 70 - à concentrer les critiques sur les groupes minoritaires et radicaux. C'est une manière de décrédibiliser le mouvement dans son entier.

Les personnes qui critiquent la mixité choisie sont celles en position dominante, qui trouvent tout à coup des portes closes devant elles alors qu'elles n'en ont pas l'habitude. Tandis que des femmes, des personnes trans ou racisées trouvent des portes fermées devant elles depuis toujours.

On reproche parfois aux féministes de prendre trop de place, de vouloir imposer leurs règles ou une vision «woke» à la société. A-t-on besoin de parler très fort pour obtenir ne serait-ce qu'un minimum de droits?
C'est lorsque les femmes ont élevé la voix qu'elles ont obtenu des avancées. Pendant des décennies, les Suissesses ont essayé de glaner des droits consensuellement, en ne faisant pas de bruit: ça n'a pas vraiment marché. Alors, à bout de patience, elles ont changé de stratégie à partir de 1969 et sont descendues bruyamment dans la rue pour réclamer leurs droits fondamentaux. Enfin la situation s'est débloquée. Ce n'est évidemment pas la seule raison qui explique l'acquisition du droit de vote deux ans plus tard, mais on voit que les femmes n'ont jamais rien obtenu dans ce pays sans être virulentes.

Finalement, que répondez-vous à cette question: les luttes féministes vont-elles trop loin aujourd'hui?
Cette interrogation accompagne les mouvements féministes depuis leurs débuts. On entend souvent «c'était mieux avant»: mais non: on le disait déjà aux féministes des années 70, et à leurs prédécesseuses également. Cet argument, qui se répète inlassablement, sert avant tout à délégitimer les combats contemporains.

Je réponds donc non, étant donné l'état actuel des inégalités.

Si les mouvements féministes ont pour but de mettre fin aux discriminations, on n'en aura jamais assez.

J'aimerais rappeler enfin que le féminisme ne véhicule pas de discours de haine et ne prône aucune discrimination, ni l'asservissement des hommes par les femmes. Ainsi, cela me semble difficile d'aller «trop loin» dans une société qui se veut égalitaire.

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