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Trends mode: les nouvelles tribus masculines

Trends mode: les nouvelles tribus masculines
© Imaxtree

Les hipsters, arborant barbe et incertitude capillaire, ne sont plus les seuls à nous chahuter les sens. Voilà que déferle une avalanche d‘appellations (contrôlées) étiquetant, selon leur fashion postures, les nouvelles tribus d’hommes. Dans cette jungle catégorielle affluent avec une même détermination démonstrative les yummies (jeunes mâles griffés à l’extrême), les gypsets (babas cool de luxe), les spornosexuels (amateurs de muscu et de quincaillerie bling-bling), les yuccies (créatifs de bonne famille) ou encore les lumbersexuels (sorte de bûcherons des villes).

Si elles peuvent prêter à sourire, ces tendances s’avèrent bien moins superficielles qu’il n’y paraît. Et fonctionneraient tel un équipement de survie face aux perturbations identitaires que traverse la gent masculine. Explications.

Une nouvelle liberté

«Notre société vit un moment particulier de redéfinition de l’identité masculine, et ce dans la direction d’une multitude de possibles», analyse Luca Marchetti, chercheur et professeur de sémiotique à la Haute Ecole d’art et de design de Genève (HEAD). La raison principale en serait «la redistribution du pouvoir au sein de la société». «La relative uniformité du vocabulaire vestimentaire masculin tenait au besoin d’associer des codes reconnaissables à une position de pouvoir, expose-t-il. L’évolution du statut des femmes ou encore l’instabilité socio-économique ont redéfini, voire affaibli le monopole masculin des formes de pouvoir. Paradoxalement, cela a donné aux hommes une grande liberté d’expression.»

Ainsi, alors que les femmes gagnaient en puissance, ces messieurs se découvraient «une envie grandissante et une possibilité réelle de s’amuser avec leurs habits», formule le spécialiste. Alexandre Fiette, historien de la mode, le confirme: «Le monde a changé. On est sorti de cette morale bourgeoise qui dictait ses règles en matière vestimentaire. Ces convenances n’existent plus, le vêtement devient de moins en moins contraignant. Même la cravate est en train de disparaître ou, dans tous les cas, elle n’apparaît plus comme obligatoire. Maintenant, on peut parfaitement passer pour quelqu’un de bien habillé à un événement officiel sans en porter une.»

Une tendance «mâle»

Ce qui frappe surtout, c’est ce désir – voire ce besoin – pour nombre d’hommes de rejoindre une tribu, alors que la gent féminine affiche un tempérament bien plus joueur, volage même. Y aurait-il donc une différence hommes-femmes dans la manière de consommer la mode? «Je le crois, oui, répond Alexandre Fiette. Les femmes s’avèrent plus changeantes, se permettant d’aller parfois vers des choses qui ne reflètent pas du tout leur personnalité. Quand l’homme est éveillé à la mode, il a au contraire un sentiment très fort de ce qui lui va, et ne s’en écartera plus. Il cherchera toujours à se tenir près de ce qui lui convient, physiquement comme intellectuellement.»

A la confluence entre le social et l’intime, le vêtement est à mettre directement en lien avec celle ou celui qui l’affiche. Comme l’exprime Catherine Bronnimann, psychothérapeute et auteure de «La robe de Psyché» (Ed. L’Harmattan, 2015), «le vêtement parle, la plupart du temps, d’autre chose que de lui-même». Celle qui a également longtemps travaillé comme couturière et designer de mode poursuit: «L’habit est une façon d’aller vers l’être et non le faire. Un look correspond toujours à une vérité du moi. Et pour y arriver, atteindre une vraie manière d’être, on a besoin de retrouver des codes sécurisants.»

L’affiliation à une famille vestimentaire n’est de loin pas une nouveauté, comme nous le rappelle le sociologue Sandro Cattacin: «Nous avons déjà eu, au XIXe et au début du XXe siècle, un moment très important caractérisé par la recherche de la différence et de la différenciation – soit cette tendance à vouloir être reconnaissable comme quelqu’un de spécifique et, en même temps, reconnaissable comme appartenant à un groupe.» Une différence de taille apparaît cependant pour le directeur de l’Institut de recherches sociologiques de Genève: «Auparavant, l’ancrage entre l’habillement et les valeurs profondes d’un individu était très fort. On arrivait facilement à déduire le positionnement sociopolitique d’une personne d’après son look. Mais depuis les années 1980, ces entités se détachent lentement, mais inexorablement. Derrière ces mises en scène, on trouve souvent des valeurs interchangeables et sans lien réel avec ce qui n’apparaît plus que comme une démarcation superficielle.»

Le sociologue va au-delà et affirme avoir constaté auprès de ses étudiants à l’Université de Genève que «ce style de mise en scène varie souvent durant la semaine, voire la journée. Le hipster ne l’est pas à 100% de sa semaine. Les manières de s’habiller s’adaptent aux endroits et aux milieux. En sortant le soir, par exemple, on devient une autre personne. On se choisit un look, soit un style de vie avec lequel on veut se montrer à ce moment-là. Différentes identités sont à notre disposition, ce qui n’était évidemment pas envisageable quand les styles s’avéraient solidement reliés à certaines valeurs…»

Une fragilité identitaire

On ne peut bien sûr omettre de la réflexion le phénomène de récupération commerciale de ces tendances issues de la rue. Cependant, force est de constater qu’il répond à une vraie demande. Mais laquelle justement? Car si la tribu vestimentaire n’est plus là pour affirmer une opinion politique ou un réel positionnement dans la vie, quelle fonction distinctive prend-elle?

«Ces mises en scène de soi-même permettent d’éviter la question existentielle de «qui es-tu? D’où viens-tu? Et quelles sont tes valeurs?, répond Sandro Cattacin. Elles sont un moyen de cacher une certaine fragilité de l’identité, de différer la question du «qui je suis?» qui met du temps à trouver ses réponses. A peu près jusqu’à 30 ans, c’est une période de latence, qui permet justement de se réinventer et de chercher qui on est.» Selon la psychothérapeute, ces styles apparaissent en outre «plus importants que jamais». Car, «pour reprendre un terme du psychiatre Serge Tisseron, nous sommes dans l’ère de l’extimité. C’est-à-dire qu’on est toujours plus dans le vouloir montrer et se montrer – ce que rendent d’ailleurs possibles les réseaux sociaux. On pense que c’est à travers ça, c’est-à-dire ce que l’on expose de nous, que l’on pourra enfin exister.»

Exister par le vêtement, donc, et garder les doutes quant à sa propre identité pour soi, tel serait le credo de nos mâles urbains. Qui devraient à leur tour, le jour venu, se libérer de ces codes rassurants. Car comme Catherine Bronnimann le vérifie si souvent dans sa pratique, «en cours de thérapie, la manière de se vêtir des patients évolue clairement. Ils vont tous dans la même direction, vers quelque chose de plus personnel. Vers l’être et non plus «l’appartenance à.»

Cela s’appelle aussi la maturité, ou l’âge de la confiance en soi. De là à en déduire que les hommes sont davantage immatures que nous, il n’y a qu’un pas, que l’on se gardera bien de franchir.

Les tribus masculines d’aujourd’hui décodées

Le yummie Ce loup des villes se repère à son goût irrépressible pour tout l’apparat d’une jeunesse dorée, du vêtement griffé aux montres de luxe en passant par la maroquinerie et tout autre gadget de haute technologie. Le «Young Urban Male» – contracté en «yummie» pour les intimes – a entre 25 et 30 ans et est devenu la cible préférée des grandes marques. Normal, il s’adonne sans limites à ses deux passions: l’apparence et la dépense.

Le lumbersexuel Sauvage et raffiné à la fois, ce bûcheron des villes se reconnaît immédiatement à son apparence virile, son jean brut, sa chemise à carreaux et ses boots à même le bitume. Mais qu’on ne s’y trompe pas: le lumbersexuel se révèle rarement forestier – il mène plutôt une carrière confortable dans une start-up. Quant à son sac à dos de randonneur, vous y trouverez plus certainement un MacBook Pro qu’un couteau suisse…

Le spornosexuel Roi du selfie à torse nu, le spornosexuel affiche une masculinité exacerbée. Arborant tatouages et bijoux bling-bling pour mieux mettre en avant sa musculature encore toute transpirante, ce nouveau mâle reprend à son compte – et sans gêne – les codes de beauté propres au porno. Objectif avoué? Devenir un pur objet de désir, ou du moins d’admiration, par son seul corps. D’où le peu d’habillage sur ses clichés…


© Imaxtree; Getty Images; Dukas/Startraks; Kirstin Sinclair/Getty Images

Le hipster Déjà ringardisé avec l’arrivée du yuccie, le hipster se reconnaît à sa barbe fournie et à ses grosses lunettes. Amateur de contre-culture, à la fois bourgeois et bohème, le hipster aime à se la jouer faussement désinvolte, mais n’a souvent qu’une idée en tête: affirmer son anticonformisme. S’il voue un culte immodéré au vintage et aux valeurs de la récup’, il ne se départira pourtant pas facilement de son smartphone dernier cri…

Le yuccie Le «Young Urban Creative» est souvent un petit malin. Diplômé et généralement issu d’un milieu privilégié, le yuccie se démarque par son ambition double, à savoir faire coïncider ses rêves avec son envie de faire fortune – ou du moins gagner assez d’argent pour rester dans le rang des nantis. Côté look, il reprend plus ou moins les codes du hipster, en y ajoutant une dose de dandysme originale…

Le gypset A mi-chemin entre le gypsy et la jet-set, ce gitan des Temps modernes revisite les codes des hippies pour les tirer du côté du «bon chic bon genre». Globe-trotter friqué, aristocrate dans l’âme, le gypset arbore néanmoins une simplicité vestimentaire toute recherchée, censée rappeler qu’il est avant tout un citoyen du monde, ayant choisi l’authenticité au confort de son rang. Ou comment être baba cool et hype en même temps…

Et les filles dans tout ça?

Si du côté des filles, le catalogue des tribus est moins fourni, elles ne sont pas pour autant orphelines de toute famille vestimentaire. A commencer par celle des muppies, soit ces néo-superwomen, caractérisées tant par leur réussite sociale que par une quête de bien-être intérieur. A la fois hyperconnectées et férues de yoga, ces business girls du millénaire préfèrent cependant hautement l’expérience à la consommation purement matérialiste. Chez les plus jeunes, on notera l’apparition de la génération twee, soit cette jeunesse aseptisée qui aime partager des vidéos de chatons trop mimi, ses photos de cupcakes colorés et ses envies de retrouver les licornes et arc-en-ciel de son enfance. Aux antipodes des gothiques, donc. Quant aux tribus masculines, si elles en empruntent parfois les codes (les unes genre gypset, les autres plutôt versant hipster), elles ne les revendiquent pas de manière aussi catégorique. Les filles ne semblent ainsi pas prêtes à abandonner leur liberté expressive pour s’enfermer dans de nouveaux carcans.

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