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Sexisme, harcèlement: 7 streameuses romandes témoignent

Sexisme, harcèlement: 7 streameuses romandes témoignent

«Le degré de violence sur Twitch est impressionnant. Et les agresseurs intouchables grâce à l'anonymat, ainsi qu'au désintérêt de la part de la justice et des plateformes.» - SekaiLove, gameuse romande

© LINE RIME

Elles veulent juste s'amuser, comme les garçons. Partager leurs parties sur Twitch - la plus grande plateforme de streaming pour les jeux vidéo - et rigoler avec leur communauté, comme les garçons. Jouer en ligne sans qu'on retienne leur genre, se vêtir comme elles le souhaitent, se sentir en sécurité chez elles. Mais la réalité d'internet est toute autre. Les gameuses sont régulièrement la cible de cyberviolences sexistes et sexuelles.

Le 24 octobre 2022, la coupe est pleine pour Maghla. La streameuse française aux 700'000 followers sur Twitch détaille le harcèlement auquel elle est confrontée depuis des années: sur Twitter, montages pornographiques, vidéos de masturbation, menaces de viol, dickpics et insultes défilent. «Je fais tout ce que je peux pour être tranquille, je mets une fois un décolleté et je prends ce genre de détraqués, je suis épuisée, a-t-elle dénoncé. Ce que je vis, toutes les streameuses le vivent et on ferme notre gueule H24 parce qu’on prend aussi des "t’as percé par ton corps/parce que t’es une meuf/t’es belle"».

Le ras-le-bol des streameuses

Séisme sur la Toile. Le post est partagé des milliers de fois et commenté par des streameuses corroborant ces expériences. «On passe notre temps à entendre parler des progrès qui sont faits et non des choses immondes mais normalisées qui nous arrivent au quotidien, a répondu la Neuchâteloise Baghera Jones qui fédère 300'000 abonné-e-s sur Twitch. Et on se tait parce qu'on devrait être au courant que c’est comme ça et donc choisir un autre chemin si on n'est pas "prêtes à encaisser"», poursuit cette star du gaming, qui confie les effets délétères du harcèlement sur sa santé mentale, mais aussi avoir été forcée de déménager à cause de visites à son domicile.

Si de nombreux hommes ont assuré leur soutien, certains continuent de propager leurs croyances sexistes. Manonolita, qui a témoigné suite aux dénonciations de Maghla, a reçu des commentaires tels que «Toi cesse mdr arrête d’utiliser Twitch c'est pas ta plateforme» ou encore «C'est à la mode en ce moment… Elles veulent toutes leur pub gratuite dans des journaux du coup difficile de savoir qui baratine La police est là pour ça. Mais porter plainte avec ce genre de décolleté enlève toute crédibilité».

Un problème récurrent et féminin

Glaçantes, ces dénonciations qui surviennent alors que #MeToo fête ses 5 ans ne sont pas nouvelles. Les pros des jeux vidéo critiquent depuis longtemps les conditions toxiques relatives au milieu dans lequel elles évoluent. La première grande affaire de harcèlement baptisée Gamergate remonte en effet à 2014. Et l'une des plus récentes concerne Ultia, victime de messages haineux depuis sa prise de parole antisexiste lors de l'édition 2021 du marathon de stream caritatif ZEvent. Un backlash sur lequel elle est revenue récemment pour Mediapart.

Les femmes seraient plus touchées par la cyberviolence, indique une enquête française fin 2022: 84% des victimes sont des femmes, tandis que 74% des instigateur-trice-s sont des hommes. Côté Suisse, l'étude JAMES de 2022 montre que près de la moitié des adolescent-e-s ont été victimes de harcèlement sexuel en ligne. En outre, 60% des filles de 12 à 19 ans ont été contactées par des personnes aux intentions sexuelles indésirables, contre 33% des garçons.

Conscient-e-s du problème, les acteur-trice-s de l'industrie vidéoludique bougent. Twitch a développé des outils pour mieux protéger ses utilisateur-trice-s, comme des filtres automatiques sur certains mots ou encore un système basé sur l'IA pour détecter les personnes malveillantes. En décembre 2022, le streameur RebeuDeter a lancé un outil qui permet aux joueur-euse-s de mettre en commun la liste de leurs viewers (les spectateur-euse-s de leur chaîne Twitch) banni-e-s pour comportement inapproprié.

Insuffisant pour les streameuses. Certaines ont l'impression de tirer la sonnette d'alarme depuis des années sans être entendues. Nous avons sollicité une dizaine de gameuses en Suisse romande. Toutes ont admis avoir été victimes d'insultes sexistes ou de cyberharcèlement. Sept ont accepté de témoigner.

Compliment, proposition sexuelle, menace de mort

Aubergina a débuté le stream en 2020. «J'ai commencé par être critiquée sur mon physique, puis à recevoir des avances pendant mes lives, de type "je peux t'épouser", raconte-t-elle. Mes outils de modération suppriment certains mots problématiques, mais il est facile de contourner cela.» Expérience similaire pour LiliB: «J'ai reçu des remarques dégradantes sur mon physique. C'est blessant et désormais je ne lis les messages qu'une fois le live terminé.»

«Dans le chat de Twitch, je reçois également des propos sexuels. Heureusement, mes modérateurs me protègent, poursuit la jeune femme. Même venir me dire que je suis belle est pour moi sexualisant et déplacé.»

Les gameuses sont également victimes de discrimination sexiste. Nastasia Civitillo, alias Khirya, était souvent la cible de misogynie quand elle streamait. «Environ 1 fois sur 4. L'épisode le plus violent s'est déroulé lors d'une partie d'Overwatch: après avoir pointé son erreur à un équipier, j'ai reçu un torrent d'insultes, des menaces de viol et de mort, se souvient-elle. J'ai été résiliente à ce moment-là, mais je me mets à la place d'une survivante de violences: on ne s'en remet pas facilement.»

AsunaSanchi a l'habitude des commentaires désobligeants. Mais depuis qu'elle a commencé le stream, le phénomène s'est amplifié. «On parle souvent des personnes connues, mais les petites streameuses vivent la même chose. Mon premier raid, c'était des insultes homophobes. Sur le coup, en direct, j'ai été forcée de feindre l'indifférence, confie la streameuse. Lorsqu'on débute sur Twitch, on est une cible facile.»

Les raids, ces agressions en groupe par des internautes ou des bots - créés par des personnes malveillantes -, sont légion. LoryChoupi en a aussi été victime. «Il est courant de subir ces attaques avec des pseudos haineux: c'est-à-dire que des comptes se connectent en masse à mon stream ou s'abonnent à ma chaîne avec des noms racistes ou des menaces de viol et de mort», explique la gameuse. Elle a également affronté un harcèlement de masse pour avoir parlé politique «Les viewers d'un autre streameur m'ont bombardée de messages haineux. J'ai menacé de porter plainte. Heureusement, ma communauté est saine et je travaille dur pour qu'elle le reste, quitte à ne pas faire la course aux statistiques.»

Première grosse attaque semblable pour SekaiLove.

«Un streameur a envoyé ses viewers sur ma chaîne. Ils ne postaient que des messages de haine. C'était une attaque préméditée, car les commentaires étaient identiques, traitant de cuisine, de porno, de viol et de mort», partage celle qui est désormais présentatrice e-sport.

Un autre épisode a marqué la gameuse: «Un mec revenait sur mes lives avec des pseudos différents. Il est allé si loin dans le harcèlement que je me suis demandé s'il n'avait pas hacké ma caméra, avec des descriptions précises de ma vie, ma famille, l'intérieur de ma chambre, se souvient SekaiLove. J'ai contacté la police et on m'a répondu: "vous n'avez qu'à arrêter le stream". Ce n’est pas la solution, de plus lorsqu’il s’agit de mon travail.» Bouleversée, elle a tout de même arrêté Twitch pendant plus d'une année.

Kelly_Jess aussi a subi un cyberharcèlement qui a impacté sa santé mentale. Pour cette streameuse très suivie, insultes et commentaires sur son physique sont quotidiens. «J'aime mettre des décolletés et l'on m'accuse d'être sur Twitch pour attirer les hommes.» Elle nous confie avoir vécu sur le réseau social Discord un raid de personnes venues diffuser des images de tuerie et de suicide tirées du dark web.

«On a aussi hacké mes comptes pour harceler ma famille et obtenir des informations sur moi. Ça a été très dur, souffle la jeune femme. Et le pire est sur Snapchat: dickpics, des hommes qui éjaculent sur mon visage, avec en complément des messages terribles.»

Kelly_Jess a commencé le stream il y a 5 ans. «Plus notre communauté est grande, plus on est harcelé-e-s. Il m'est arrivé deux fois d'être menacée par téléphone alors que je streamais en direct. J'ai également reçu des "cadeaux" à mon appartement», poursuit-elle. Aujourd'hui, après une pause de 6 mois, la gameuse se porte mieux. «Mais c'est fatigant de devoir prouver sans cesse qu'on a le droit d'être sur la plateforme. Ce n'est pas parce qu'on s'expose sur les réseaux qu'on mérite une telle haine.»

Sexisme, harcèlement: 7 streameuses romandes témoignent
© LINE RIME

Quelles solutions pour se protéger?

Certaines ont trouvé des moyens d'échapper aux cyberviolences. Une étude américaine révélait en 2021 que 59% des gameuses utilisent une identité masculine ou non genrée. Aubergina a développé d'autres parades: «J'évite de montrer mon corps. Si je vais aux toilettes pendant un live, je coupe ma caméra avant de me lever pour ne pas être filmée. Parfois, la culpabilité me rattrape: je me dis "je n'aurais pas dû mettre ce pull". En tous cas, je ne porterai jamais de décolleté pour streamer.» Modifier sa voix, ne pas montrer son visage, utiliser un pseudo neutre sont également des pistes. Mais pas de vraies solutions.

LoryChoupi n'hésite pas à confronter l'auteur en cas d'attaque. «Je mets ma partie sur pause et j'en discute avec ma communauté pour la sensibiliser.» SekaiLove préfère entrer dans le jeu.

«Il m'est arrivé de quitter la partie en prétextant aller dans ma cuisine, puisque, en tant que femme, je recevais constamment des injonctions à y retourner. C'était ma manière de faire justice, mais je prenais le risque de freiner ma progression dans le classement».

De son côté, LiliB a le réflexe de prendre des captures d'écran à chaque insulte: «Si ça va plus loin, j'ai des preuves.»

Face à la gravité de certains actes ou à cause d'une usurpation d'identité, plusieurs de nos témoins ont contacté la police. LoryChoupi et AsunaSanchi disent avoir porté plainte, mais que rien n'a été fait. SekaiLove s'est sentie abandonnée lorsqu'elle a rapporté son cas de harcèlement. Tandis que Kelly_Jess raconte avoir voulu porté plainte avec d'autres femmes en France, munie de preuves, mais sans succès. Pas étonnant lorsqu'on constate que, d'après l'étude du collectif français Féministes contre le cyberharcèlement, 1 victime sur 4 s'est confiée à la police, et que dans 70% des cas, leur plainte a été refusée ou n'a donné lieu à aucune poursuite. Fait exceptionnel, un harceleur de Maghla a été condamné en 2022 à 1 an de prison.

L'éducation au centre

Pour nos streameuses, les plateformes devraient aller plus loin pour combattre les cyberviolences. «Le degré de violence sur Twitch est impressionnant, critique SekaiLove. Et les agresseurs intouchables grâce à l'anonymat, ainsi qu'au désintérêt de la part de la justice et des plateformes.»

«On partage toutes et tous la même passion pour les jeux vidéo, l'ambiance devrait être bienveillante, reprend Aubergina. Je remarque que la majorité des commentaires viennent d'adolescents. C'est une question d'éducation!»

Mais chez Kelly_Jess, le harceleur n'est pas forcément un jeune garçon. Cette dernière suggère en outre que l'État pourrait payer des influenceur-euse-s pour faire de la prévention.

L'éducation est justement la spécialité de Nastasia Civitillo. Conseillère psy en e-sport, elle explique les causes du harcèlement: «La bro culture toxique, héritée du patriarcat, règne encore pour certains. Et jusqu'à il y a récemment, les jeux vidéo s'inscrivaient exclusivement dans des normes masculines. De plus, les hommes ont tendance à dominer, parce qu'ils sont socialisés ainsi. Être dans un lieu où l'on se crée une identité de toutes pièces, avec un ego supérieur à celui que reflète notre vie, mène à rechercher la validation en descendant les autres. La reproduction des normes masculines et l'anonymat permettent de décupler les déviances. Et ce, sans conséquence.»

Nastasia travaille pour une académie de jeux vidéo à Genève où elle sensibilise les jeunes à la gestion des émotions, le harcèlement, le sexisme ou encore les transactions financières. «Avec les groupes de 14 ans, le cyberharcèlement est l'un des premiers thèmes abordés, qu'on soit victime ou bourreau (et souvent les rôles s'inversent).»

«Les participants, généralement des garçons, répondent souvent à la violence par la violence, ceci par manque de moyens. On essaie donc de trouver des pistes pour gérer leur frustration sans relancer un cercle d'insultes», explique-t-elle.

«On déconstruit également les termes qu'ils répètent pour imiter leurs streameurs préférés. Souvent, ils ne sont pas conscients de la gravité de leurs actes.»

L'éducatrice se montre optimiste pour l'avenir. «Désormais, on parle plus facilement de ces questions, notamment grâce aux figures du stream français. En outre, notre génération va éduquer la prochaine, et d'ici une dizaine d'années, le phénomène va s'estomper», conclut-elle. À condition que le cyberharcèlment et ses conséquences sur la santé mentale ne restent pas minimisés.

Que dit la loi suisse?

Le cyberharcèlement n'existe pas dans le Code pénal. Or, des comportements commis sur internet peuvent être rattachés à des infractions punissables. D'après la Prévention Suisse de la Criminalité (PSC), il pourrait s'agir de diffamation, calomnie, injure, violation du domaine privé au moyen d'un appareil de prises de vue ou encore de la menace et de la contrainte. Des dispositions suffisantes pour lutter contre la cyberviolence? Oui, selon le Conseil fédéral, qui a examiné la question suite à un postulat visant à améliorer la protection contre le harcèlement. L'exécutif a décrété en octobre 2022 que le droit en vigueur suffit. Il incombe donc aux victimes de porter plainte. Celles-ci peuvent également trouver de l'aide auprès d'un centre LAVI.

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