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Nastasia Civitillo: portrait d'une gameuse suisse passionnée

Nastasia civitillo gameuse portrait

«Le simple fait d’apparaître comme une fille vous expose à quantité de remarques sexistes, à des appels au viol, au suicide, à retourner dans une cuisine, à jouer sans une prétendue aide masculine. On vous traite de salope puis on vous demande sans transition de montrer votre corps. Et c’est encore pire si vous êtes en train de gagner…» - Nastasia Civitillo

© Sophie Brasey

«Quand j’étais enfant, mes parents se sont un peu inquiétés que je passe autant de temps sur les jeux vidéo. Les gamers étaient encore mal vus, ils passaient pour des asociaux. Et puis, ma famille a fini par comprendre que cette passion pouvait avoir un intérêt pour moi tant que je réussissais à l’école.» Aujourd’hui, Nastasia Civitillo a 24 ans, et on se dit que ses parents ont eu raison de lui faire confiance. Le parcours de cette gameuse de niveau international, figure reconnue dans le milieu, doit tout, ou presque, aux jeux vidéo. Virtuose des manettes et stratège hors pair dès lors qu’un écran s’allume devant elle, celle qui, en ligne, se fait appeler Khirya, a brillé au sein du team du Lausanne Esport, l’équivalent d’une équipe de foot de première division en gaming. Sauf que son sport à elle se nomme Overwatch, un jeu de tir où s’affrontent des équipes de six joueurs.

Devenue l’une des meilleures gâchettes au niveau européen, Nastasia n’a pas manqué d’affoler les chasseurs de têtes. Début 2021, la RTS la recrute comme coprésentatrice de WhispHer, chaîne d’e-sport diffusée sur le réseau social Twitch. Elle œuvre aussi comme conseillère pour le Lausanne Esports. Sa mission? Accompagner les joueurs pros au bord du burn-out et leur prodiguer des conseils pour avancer sans se brûler les ailes.

«Je ne prétends évidemment pas au titre de psychologue, mais mon expérience de gameuse et mon bachelor en psychologie décroché il y a quelque mois me donnent des outils concrets.»

Pratique intensive des jeux vidéo et psychologie, les deux concepts ne semblent pas, de prime abord, aller tellement ensemble. Il faut dire qu’un cliché, encore tenace chez les profanes, fait parfois imaginer les fanatiques de gaming comme des ermites monomaniaques plus doués en dégommage de monstres pixélisés qu’en relations humaines. Erreur. Nastasia le défend mordicus: les jeux vidéo vous ouvrent sur le monde et sur les autres plus qu’ils vous en coupent. Vers 4 ans, déjà, cette native de Lausanne accourait pour regarder, fascinée, son père jouer au mythique Zelda.

Quelques années plus tard, permission de maman et papa en poche, elle fait ses premières missions aux commandes d’une console. C’est à partir de 11 ans qu’elle découvre le monde des jeux en ligne. «J’aimais bien sûr ça pour tous les univers fantastiques qui défilaient devant moi, mais c’est aussi l’aspect des liens familiaux qui m’attirait. Je jouais avec mon père ou mon frère. Toutes ces aventures virtuelles vécues ensemble étaient l’occasion d’entretenir une forte relation interpersonnelle avec eux.»

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Chercher l’humain derrière les apparences, c’est également ce qui motive la petite fille à s’enticher de hobbys peu fréquents chez des personnes de cet âge. A 13 ans, après avoir dévoré Lie To Me, elle veut devenir spécialiste en décryptage du langage non verbal, comme le héros de la série. Malgré sa précocité, elle convainc par sa motivation et est admise dans un cours de formation destiné aux adultes. «J’ai été diagnostiquée haut potentiel très jeune», finit par préciser Nastasia, presque désolée de cette étiquette. Les cours la passionnent, au point qu’elle envisage longtemps de faire carrière en criminologie, un jour. «Mais j’ai fini par découvrir que c’était surtout beaucoup de chimie et de physique, et là, ce n’était plus du tout ma tasse de thé.»

Si son expertise en communication corporelle lui sert assez peu au quotidien, à part, parfois, avoue-t-elle, «pour détecter un mensonge ou une nervosité», Nastasia a sûrement bénéficié de ses qualités d’analyse pour exceller dans les jeux en ligne. La découverte du fameux World of Warcraft à 14 ans, qu’elle pratiquait beaucoup en compagnie de son frère, puis d’Overwatch, la rend consciente de son niveau et de ses dons pour écraser la concurrence connectée.

Très vite, tout s’enchaîne. Elle rejoint une équipe en France et participe à de nombreux lans, ces compétitions où toutes les équipes impliquées jouent dans une même salle, parfois face à un public de milliers de spectateurs. Pour la gameuse, cette configuration amène un côté physique et une tension à fleur de peau qui manque aux jeux vidéo classiques pratiqués en solo dans une chambre.

Sexisme online et appels au viol

Ah oui, on oubliait, Nastasia n’est pas vraiment une tranquille fille d’intérieur. Fine psychologue, certes, mais aussi compétitrice acharnée qui aime suer sur un terrain. Dès l’âge de 8 ans, elle flashe sur le tchoukball, un sport de balle inventé dans les années 50 par un Suisse. Une hybridation savante entre volley et handball, avec des trampolines en guise de buts. Son ascension dans la discipline est, là aussi, assez foudroyante. Nastasia finit par intégrer l’équipe nationale et défend les couleurs du pays aux championnats d’Europe et du monde. L’absence de contacts entre les joueurs, au profit de la pure stratégie, voilà ce qui la séduit. «J’avais essayé le foot quand j’étais petite, mais ces chocs, ces tacles incessants m’avaient rapidement agacée. Le tchoukball permet de se focaliser sur la réflexion concernant le schéma du jeu et oblige à construire à plusieurs, car il n’y a pas de jeu solo dans ce sport.» Avoir son espace, sa bulle pour réfléchir et agir, le parallèle avec le gaming est évident.

Reste que les jeux vidéo n’ont pas toujours offert ce safe space si désiré. Tout allait assez bien, jusqu’à ce que Nastasia y fasse la rencontre du sexisme en ligne. Univers traditionnellement ultra-masculin, colonisé par d’innombrables mâles machos retranchés dans leur bastion de virilité fantasmée, le milieu des jeux vidéo s’est révélé très violent. «Le simple fait d’apparaître comme une fille vous expose à quantité de remarques sexistes, à des appels au viol, au suicide, à retourner dans une cuisine, à jouer sans une prétendue aide masculine.

On vous traite de salope puis on vous demande sans transition de montrer votre corps. Et c’est encore pire si vous êtes en train de gagner…»

Talents à encadrer

Malgré une certaine amélioration de la situation depuis deux ans grâce à la libération de la parole des gameuses, qui composent quand même 40% des joueurs, son dégoût est tel que la jeune femme décide de quitter les compétitions il y a quelques mois, sans perdre foi dans le gaming. «Les jeux vidéo sont un outil fantastique pour s’améliorer, plaide-t-elle. On voit que ses pratiquants développent quantité de compétences cognitives et spatiales, ce qui est à valoriser sur le marché professionnel.»

Elle regarde quand même avec méfiance le boom des écoles d’e-sport, «où les charlatans pullulent», mais reconnaît que certaines sont de grande qualité. Elle vient d’ailleurs de signer pour un poste de responsable académique à la Noetic Academy, rajoutant une nouvelle entrée à son CV déjà bien garni. Elle mène décidément bien sa partie, qu’elle soit Khirya, ou Nastasia.

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