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Hommage

Marilyn Monroe: Retour sur une icône mal comprise et mal-aimée

Marilyn monroe retour sur une icone mal comprise et mal aimee GETTY IMAGES GEORGE RINHART

Femme objet, pur produit marketing, victime du sexisme hollywoodien, grande incomprise... Soixante ans après sa disparition, Marilyn Monroe continue d’envoûter.

© GETTY IMAGES/GEORGE RINHART

Retrouvée inconsciente dans les draps blancs froissés du lit de sa dernière demeure, dans le quartier de Brentwood à Los Angeles, avant de s’éteindre, Marilyn Monroe emportait avec elle les causes réelles de son décès.

Elle était usée, fatiguée. Elle n’avait que 36 ans. Personnage créé de toutes pièces par une industrie du cinéma essentiellement gérée par des hommes, Marilyn Monroe répondait scrupuleusement – et contractuellement – aux studios de la 20th Century Fox: un double emploi de machine à fantasmes masculins et d’ensorceleuse de pellicule. Elle était un sex symbol, comme Hollywood aimait les fabriquer à l’époque. Épuisante mission aux antipodes de ses rêves secrets de devenir une comédienne respectée. En guise de reconnaissance, elle s’est vue affublée de l’appellation de «ravissante idiote» par ceux qui l’ont sculptée, lissée, rabotée. Rageante ingratitude. Aujourd’hui, on parlerait d’un pur produit marketing. Consommable, périssable, jetable.

Mais derrière le glamour, la blondeur peroxydée jusqu’à la racine de ses cheveux et de ses poils pubiens, derrière les yeux mi-clos de la star en extase soulignés de sourcils parfaits, derrière la mouche dessinée au-dessus de sa bouche entrouverte se tramait le drame d’un être humain perdu dans sa quête identitaire. Contrairement à la personne privée dont on ne sait que peu de choses, si ce n’est qu’elle souffrait d’endométriose et a subi plusieurs fausses couches, tout et son contraire ont été racontés sur la star, son aura a été disséquée jusque dans les moindres éclats.

Des prédateurs sous les spotlights

Que dire qui n’a pas été dit, soixante ans après sa mort? La perspective d’une projection en 2022 est tentante. Blonde, le long métrage adapté du roman de Joyce Carol Oates, dont la sortie est prévue le 28 septembre sur Netflix, en fait la promesse. En guise de teasing, le réalisateur Andrew Dominik a trouvé sa punch line:

«Le film offensera tout le monde.»

Méconnaissable dans le rôle de l’icône, l’actrice cubaine Ana de Armas campe une Marilyn plus vraie que nature, en proie aux prédateurs du Hollywood des années 50, six décennies avant que n’éclate le mouvement #MeToo. Et si, en 2022, il ne restait que notre perception personnelle pour essayer de comprendre les tourments dans lesquels Norma Jean Baker était cadenassée? On a toutes et tous quelque chose en nous de Marilyn.

Quelques décennies avant le mouvement #Metoo, Marilyn fait tout ce que les hommes de Hollywood attendent d’elle. © GETTY IMAGES/MICHAEL OCHS ARCHIVES

La nostalgie d’une époque que la jeunesse n’a pas connue est un des signes particuliers des néo-­années 20. Comme si l’on ne pouvait pas faire mieux que ce qui a déjà été fait. Aussi étrange que cela puisse paraître, Marilyn Monroe exerce aujourd’hui encore une fascination ardente sur des gens qui, pour la plupart, n’étaient pas nés quand elle est morte. Comme on le voit sur certaines fresques peintes à la bombe en aérosol sur le parvis d’une attraction de fête foraine, le rêve américain a ses fantômes éternels et flamboyants. Quelque part entre les logos Coca-Cola et McDonald’s irradie à jamais la silhouette de Marilyn Monroe, aux côtés de James Dean et Elvis Presley.

La chambre aux miroirs

Marilyn Monroe disparaissait pile dix ans avant ma naissance, le même mois. Pourtant, surgie de je ne sais où, elle est l’un des premiers visages qui m’a marqué. Créature aux contours parfaits, à la plastique plus belle que la nature, elle se situait à mi-chemin entre le réel et une héroïne de dessin animé façon Betty Boop. Je l’ai compris plus tard en m’intéressant aux multiples facettes de sa personnalité, ce visage si bien défini n’était autre que le masque de Marilyn Monroe porté par Norma Jean Baker dans le carnaval hollywoodien.

Incubateur monomaniaque de son époque, Andy Warhol forçait le trait en reproduisant son effigie à l’infini deux ans après sa mort. J’ai scruté son visage depuis ma plus tendre enfance en photo avant de la découvrir pour la première fois dans Some Like It Hot (1959, Certains l’aiment chaud en français), de Billy Wilder. Comme de nombreuses personnes de ma génération, mon identité s’est construite avec le spectre de Marilyn Monroe au-dessus de ma tête. Comme le slogan d’un célèbre magazine français le dit si bien: Marilyn Monroe incarne le poids des mots et le choc des photos.

En grattant derrière les paillettes, on décèle cette détresse, cette tragédie inéluctable. Sur les photos, je ressentais une sorte de bienveillance à son égard chez son deuxième mari, la star du baseball Joe DiMaggio, fidèle jusqu’à son dernier voyage en corbillard, autant que je ressentais la manipulation, la jalousie et le mépris chez son dernier mari, l’écrivain Arthur Miller.

Le plus bref de ses trois mariages, avec la star du baseball Joe DiMaggio, aura aussi été le plus heureux. Ils resteront très proches après leur divorce. © GETTY IMAGES/BETTMANN ARCHIVE

Plutôt que de contribuer à lui faire pousser des ailes, l’illustre homme de lettres la maintenait sadiquement sous l’eau dans son rôle de ravissante idiote. Infâme ingratitude. Le couple, que l’on qualifierait aujourd’hui de power couple, avait emménagé dans un penthouse de deux chambres à coucher dans le quartier de Midtown East, à New York, après leur mariage en 1956.

Marilyn Monroe et Arthur Miller se marient le 29 juin 1956. La voiture qui les suit ce jour-là s’écrase contre un chêne. À l’intérieur, une journaliste de Paris Match, Mara Scherbatoff, succombera à ses blessures. L’actrice verra toujours dans ce drame un mauvais présage pour leur mariage. Ils divorceront en 1961. © GETTY IMAGES/BETTMANN ARCHIVE

Pendant que Miller écrivait le scénario de The Misfits, le dernier film dans lequel l’actrice figurerait au générique, Marilyn Monroe passait des journées entières à se dévisager sous tous les angles devant la paroi intégralement recouverte d’un miroir de sa chambre. Des heures perdues selon son époux, qui considérait ce comportement comparable à celui de Narcisse tombant amoureux de son reflet dans l’eau. Aussi intellectuel se revendiquait-il, Miller n’avait pas compris la quête identitaire désespérée de son épouse. Voyant son alter ego jeté en pâture aux yeux du monde, Norma Jean cherchait à se reconnaître sous les traits de Marilyn Monroe. En vain.

Le doux ressac des vagues

Le reflet de son âme dans l’eau, justement. Il n’y a qu’au bord de la mer, la chevelure cramée mais libre au vent, que Marilyn Monroe paraissait heureuse, apaisée de voir sa souffrance s’en aller au gré des vagues. Ces photos d’elle sereine bouclent la boucle avec l’unique photo de Norma Jean en compagnie de sa maman Gladys Pearl Baker Mortensen Eley. Pris sur une plage à la fin des années 20, ce cliché pris peu de temps avant qu’elle ne soit placée en famille d’accueil témoigne de son enfance difficile.

© GETTY IMAGES/SILVER SCREEN COLLECTION HULTON ARCHIVE

Entre une mère schizophrène et un père inconnu forcément fantasmé, celle qui allait chanter en 1960 My Heart Belongs to Daddy (Mon cœur est à papa en français) dans Le milliardaire, de George Cukor, aux côtés d’Yves Montand ne démarrait pas sa vie vautrée dans un douillet nid parental.

Mais revenons à l’eau, qui sur son corps semblait panser les bleus de son âme, comme dans la scène mythique de la piscine dans son dernier film inachevé Something’s Got to Give (1962). Je n’oublierai jamais ce dessin que j’avais fait d’elle quand j’avais 12 ans, une larme coulant sur la joue, que j’avais titré «Même les stars ont le droit de pleurer».

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