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Le corps féminin en été: une histoire d'interdits et de bikinis

Le corps en ete une histoire dinterdits et de bikinis HAROLD M LAMBERT GETTY IMAGES
Si le monokini de Rudi Gernreich débarque dans en 1964, quelques décennies auparavant, c'est lourdement équipées que les femmes pouvaient se rendre à la plage. © GETTY IMAGES/HAROLD M. LAMBERT

Le corps d’été, tel qu’on le connaît aujourd’hui, a mis plus d’un siècle à se construire. Il a dû apprivoiser l’air, l’eau, le soleil et les regards des gens. Au fil du temps, il a gagné en liberté mais a dû se soumettre à toujours plus d’injonctions.

Fin du XIXe: Une question de santé

L’été faisait peur, jusqu’à la fin du XIXe siècle. «On était persuadé que cette saison transformait l’état des humeurs, qu’elle pervertissait l’esprit. On l’associait aux maladies, pensant que le chaud faisait surgir des microbes», raconte l’écrivain, historien et sociologue français Christophe Granger, maître de conférences à l’université Paris-Saclay. Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle, avec le progrès de la médecine et des sciences, qu’arrive l’idée de «vivre l’été à travers son corps en le renforçant». On commence à le voir comme une saison de vacances. C’est un point de bascule:

«On fera désormais le lien entre l’été et le suivi du corps. L’apparence n’entre pas beaucoup encore en jeu, c’est la santé qui prime: faire des exercices, exposer son corps à la lumière, au vent, à l’air.»

À cette époque, les femmes portent des robes et des bonnets de bain, aux matières souvent grossières et épaisses. On les traque pour la longueur du tissu. Audrey Millet, docteure en histoire et chercheuse à l’université d’Oslo, décrit une photo symbolique de 1922 dans son livre Les dessous du maillot de bain. Une autre histoire du corps: au bord du bassin de Tidal, à Washington, un policier arrête des baigneuses pour mesurer la distance du genou au costume de bain et pour s’assurer qu’elle fait moins de six pouces (15 centimètres).

C’est un autre événement qui va donner sa chance au maillot de bain une pièce. En 1907, à Boston, la nageuse Annette Kellermann veut maximiser ses performances avec une combinaison qui colle à la peau et qui dévoile les bras et les jambes. Elle est arrêtée pour indécence et son procès marque un tournant. Selon Audrey Millet, «le verdict fera jurisprudence: le juge statue en faveur de l’argument sportif. Le jugement, médiatisé, permet la popularisation du maillot de bain une pièce, mais aussi de la natation pour les femmes».

1920-1940: L’apparence arrive

«Le registre qui était celui de la santé devient celui de l’esthétique, du bien-être et de l’épanouissement à travers son corps», souligne Christophe Granger. Dès les années 30 commence la ruée vers les plages. C’est dans l’entre-deux-guerres qu’on voit se développer toutes les joies estivales, comme le bronzage. «Avant, la blancheur était une qualité du corps et de l’esprit. On se protégeait du soleil», complète Nicolas Bancel, historien à l’Université de Lausanne. L’amour du bronzage qui émerge au début du XXe siècle devient une obsession. Le culte du soleil s’installe. «Un nouveau rapport au corps naît. On commence par dévoiler les mollets, voire les genoux pour les plus culottées, et les bras.» Christophe Granger précise qu’«on dévoile des parties du corps jusque-là couvertes, non pas parce qu’il fait chaud, mais parce que ça devient une nouvelle norme sociale».

La nudité estivale s’installe. «L’atome» fait son entrée en 1932: Un maillot deux pièces, précurseur du bikini, créé par le couturier parisien Jacques Heim. Puis c’est au tour du bikini de s’imposer. Encore moins couvrant que l’atome et dévoilant le nombril, il est l’œuvre de l’ingénieur automobile devenu fabricant de tricots Louis Réart. Il le nomme bikini et choisit pour slogan «une bombe atomique», «car il estime que son impact sera aussi puissant que celle qui vient d’exploser sur l’atoll de Bikini, dans le Pacifique en 1946», explique Audrey Millet.

«Une véritable mythologie se construit autour du bikini, notamment sous la plume de Diana Vreeland, rédactrice de mode à Harper’s Bazaar», raconte la chercheuse d’Oslo.

«Elle déclare que le bikini est la chose la plus importante depuis la bombe A, révélant tout sur une fille, sauf le nom de jeune fille de sa mère.»

Mais le grand public n’est pas encore prêt à le porter. «Le bikini dévoile trop de zones érogènes – le dos, le haut de la cuisse et, pour la première fois, le nombril – d’un seul coup. Il reste donc réservé à une élite branchée.» Audrey Millet souligne que «les hommes voulaient que le nombril reste dans la sphère privée».

La nudité est une chose, la pose en est une autre. Ce que Christophe Granger appelle «l’horizontalité publique»: «S’allonger en public avant la Grande Guerre n’a aucun sens. C’était une position corporelle qui appartient à la vie privée, à la chambre à coucher. Désormais, c’est à travers les corps que s’organisent les échanges sociaux et les magazines féminins commencent à accompagner ces changements.» Pour Audrey Millet, «on exhibe sur la plage une assurance personnelle, une estime de soi et une personnalité solaire. Savoir se détendre à moitié nu: voilà une nouvelle injonction.»

Mais le découvrement a aussi ses détracteurs, comme le raconte Christophe Granger: «Les croisades morales se mettent en place, les curés sont mécontents. Des campagnes s’organisent avec des affiches, des pétitions, des centaines d’arrêtés municipaux qui prescrivent la taille des maillots de bain ou la façon de se tenir sur la plage.»

© GETTY IMAGES/GENEVIEVE NAYLOR

1950-1980: Les injonctions

Les nouveautés de l’entre-deux-guerres se consolident durant les années 1950 à 1980. «Les magazines féminins français comme Marie-Claire ou Elle en France, très puissants, codifient chaque été ce que doit être le corps», explique Christophe Granger. Il doit se travailler avant l’arrivée de l’été. Et les recommandations viennent de plus en plus tôt: juin, mai puis avril. «La société a fait des corps d’été un territoire exclusivement féminin parce que ça relève du travail des apparences. On en fait un sujet frivole parce qu’il est en marge de la société, construit comme un lieu où il n’y a pas d’enjeu. C’est juste des questions d’apparence.»

Le maillot rappelle que le corps n’est pas parfait. Se mettent alors en place une série de gestes: se peser ou pincer une partie de son corps pour voir comment le maillot de bain va faire un bourrelet. «Des mécanismes a priori anodins qui sont en réalité profonds. On apprend aux femmes à savoir voir comment elles vont être vues sur la plage», note Christophe Granger. Une sorte de devoir féminin s’installe: le corps doit être travaillé pour être arboré au bon moment.

Dans les années 50-60 commence à se développer le complexe du maillot de bain. «On culpabilise les femmes qui ne satisfont pas aux normes, les soupçonnant de ne pas embrasser la modernité.»

Après le bikini, c’est au tour du monokini de dérouter la société. «En 1964, le styliste américain d’origine autrichienne Rudi Gernreich dévoile son monokini, dans la confidentialité d’un hôtel de Manhattan: un tricot noir recouvre le corps de la taille à la cuisse, laissant le torse nu, à l’exception d’une paire de fines bretelles qui partent du nombril et remontent entre les seins, sur les épaules, pour aller rejoindre dans le dos l’arrière de la culotte. La pudeur est clairement attaquée. Le bas est couvrant, tandis que l’inutilité des bretelles met en valeur la poitrine. Pour le créateur, «le sexe est dans la personne, pas dans ce qu’elle porte». Il assume une forme de maillot dégenré», raconte Audrey Millet.

Le monokini de Rudi Gernreich, une attaque contre la pudeur ambiante. © GETTY IMAGES/BETTMANN ARCHIVE

La pratique du topless, qui s’est démocratisée à partir des années 70, a provoqué de vifs scandales. À cela s’ajoute le trend du fitness. Les salles de musculation foisonnent: «Le corps ne doit pas seulement être maigre, mais aussi musclé», précise Audrey Millet. Mais cette nudité dérange milieux conservateurs et féministes qui critiquent ces corps devenus objets de consommation, hypersexualisés, comme le confirme Christophe Granger: «On dénonce l’asservissement des femmes au désir masculin.»

Scène banale à Saint-Tropez en ce mois d’août 1971, immortalisée par le photographe Slim Aarons. © GETTY IMAGES/SLIM AARONS

Être traquée sur la longueur du maillot dans les années 30, l’être sur la perfection du corps aujourd’hui, le destin de la femme en maillot colle à son histoire tout court, une éternelle question de charge mentale.

La polémique burkini

Robe de bain, maillot une pièce, bikini, monokini… Ces tenues de bain ont traversé les époques en créant leur lot de scandales. Le burkini (en photo sur une sauveteuse en Australie) n’y échappe pas, depuis sa création en 2006 par la styliste australienne d’origine libanaise, Aheda Zanetti, pour les nageuses musulmanes. «En France, les arrêtés contre le burkini en 2016 viennent dans la foulée des attentats de Nice», rappelle Christophe Granger. Mais il propose de «gratter la couche politique»: «Certains ont vu celles qui se couvrent comme asservies à l’islam, d’autres y ont vu l’emprise des hommes sur le corps des femmes. En réalité, la volonté d’interdire la pratique dit avant tout «Mesdames, vous n’avez pas le droit de ne pas vous déshabiller sur la plage; sinon vous dérogez à une norme.» En fait, paradoxalement, l’interdiction du burkini s’enracine dans des milieux traditionalistes, nationalistes et autoritaires qui ressemblent beaucoup à ce qu’il y avait dans les années 30 pour lutter contre les corps d’été.»

De son côté, Nicolas Bancel voit «le débat sur le burkini comme la preuve de sociétés européennes qui doutent de leur propre identité. Qui sont prises dans des phases d’incertitude anthropologique parce qu’il y a une immigration importante en Europe qui fournit un exutoire aux multiples crises sociales que le continent traverse. Le burkini est perçu comme une remise en question d’un mode de vie, de valeurs, d’une évolution vers une liberté.» Il ajoute: «Dans notre société, on cherche souvent à se situer par rapport à un ennemi. Et l’ennemi aujourd’hui, tel qu’il est conceptualisé dans les médias, c’est le terrorisme islamique. Le burkini, dans l’imaginaire collectif, vient rappeler cet ennemi.»

Pour Audrey Millet, «ce vêtement est avant tout un symbole puisqu’il produit des représentations religieuses, féminines et politiques. Il interroge le niveau de tolérance d’une société démocratique, mais également des tendances musulmanes radicales qui pourraient mettre en danger un État laïc.»

© GETTY IMAGES/MATT KING

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