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Récit poignant

«On ne voulait pas glamouriser les fausses couches»

Elles sont toutes deux journalistes, amies depuis un moment. L’une a voulu raconter son histoire, celle d’une femme blessée par deux fausses couches; l’autre a traduit en dessins ce récit coup-de-poing, Ce sera pour la prochaine fois (Éd. Favre). Un roman graphique est né, qui mêle un témoignage, des paroles d’experts et de spécialistes et des illustrations qui suivent leur propre trame. Entretien avec Cléa Favre, journaliste à la RTS, et Kalina Anguelova, journaliste à 20 minutes et collaboratrice à Femina.

Vous consacrez un roman graphique au traumatisme que constitue une fausse couche. Comment est née l’idée de ce livre à quatre mains?
Kalina Anguelova
En 2020, on était en plein Covid, on est allées se promener à Lutry, on s’est assises sur un banc. J’ai parlé à Cléa des dessins que j’avais publiés pour Heidi.news. Dans cette discussion, on est venues naturellement à l’idée d’une collaboration.

Cléa Favre, vous aviez déjà commencé à écrire?
Oui, mais pas dans l’optique d’écrire un livre! C’était plutôt un exutoire, j’avais besoin d’exprimer tout ça, parce que ce que j’étais en train de vivre était violent – au niveau du corps et au niveau psychologique. Mais je n’ai pas trouvé d’espace pour en discuter sans filtre. Comme je l’explique dans mon livre, au début, je ne considérais pas que la fausse couche était un sujet tabou.

Mais j’ai été confrontée à des réactions très négatives: certaines personnes se sont montrées suspicieuses, suggérant que j’avais fait trop de sport, trop travaillé, que j’étais trop stressée.

Ce travail est le fruit d’une amitié?
Kalina Anguelova
Oui, on s’est rencontrées à la rédaction du Matin et on est restées amies.

Kalina Anguelova, vous êtes journaliste, et là vous dessinez. C’est un autre moyen de transmettre une information?
Kalina Anguelova
Oui! Cléa et moi, on est deux journalistes, on apporte une vision particulière: transmettre une information et y mettre de l’émotion. Le dessin offre des possibilités supplémentaires de raconter une histoire. Parfois il dialogue avec le texte, parfois il a une vie propre et les images tiennent toutes seules.

Dessins, récit personnel, informations journalistiques. Ce roman graphique coche toutes les cases…
Cléa Favre
Nous avons choisi de publier ce roman graphique pour raconter ce qu’est une fausse couche réellement. Avant de traverser cette épreuve, je pensais que c’était comme dans les films: une femme est victime d’un accident de voiture, elle saigne, elle va à l’hôpital et en une heure c’est fini. La réalité est complètement différente:

Une fausse couche, ça peut durer des semaines et être extrêmement douloureux. Une femme sur quatre vit une fausse couche mais, malgré cette proportion importante de population, on connaît très mal le phénomène.

C’est pour cette raison que dans le livre, nous avons fait appel à des experts, (gynécologue, thérapeute, sociologue), afin de faire comprendre ce drame dans toutes ses dimensions et en espérant toucher un public plus large que les femmes et les couples directement concernés.

Ce sera pour la prochaine fois (Éd. Favre)
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«J'étais hantée par l'idée d'avoir cette chose morte», extrait de Ce sera pour la prochaine fois (Éd. Favre), en avant-première.

© DR
Ce sera pour la prochaine fois (Éd. Favre)
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«La douleur dans ce qu'elle a de plus brute et sauvage. Celle qui donne envie de crever», extrait de Ce sera pour la prochaine fois (Éd. Favre), en avant-première.

© DR

Comment avez-vous travaillé?
Kalina Anguelova
On a travaillé chacune de notre côté. Nous nous sommes laissé carte blanche. Dès qu’elle avait fini, Cléa m’apportait les chapitres les uns après les autres. C’est quand j’ai eu les 9 chapitres en main que j’ai commencé à scénariser l’histoire.

Comment s’approprier une histoire qui n’est pas la sienne?
Kalina Anguelova C’était en effet un énorme challenge. Je n’ai pas vécu la solitude, le traumatisme, la douleur. Je pense que c’est aussi l’intérêt du livre: avoir une personne qui a vécu l’expérience d’une fausse couche et une autre qui ne l’a pas vécue. L’objectif du livre, c’est de toucher tout le monde. À travers un autre regard, on a trouvé un équilibre entre un récit coup-de-poing et un dessin qui parfois adoucit. Je souhaitais enfin ne pas tomber dans les clichés. Que mes dessins surprennent, étonnent tout en étant inspirés par le vécu.

Cléa Favre On ne voulait pas glamouriser la fausse couche, ni avec le dessin ni avec le texte, mais être vraiment réalistes.

Parlons du livre. Le récit est présenté de façon très brute. C’est un choix?
Cléa Favre Ce livre est sorti des tripes. Je pense que j’ai été portée par la colère et l’indignation. Comme beaucoup de femmes, j’ai vécu mes deux fausses couches dans la honte, dans la culpabilité, la solitude et la douleur. Or ce n’est pas un hasard:

la société minimise ces deuils. Et elle a tendance à rendre les femmes responsables de ces morts. Déjà dans le mot «fausse couche», il y a la notion de faute.

En outre, la participation des femmes aux coûts (alors que ce n’est pas le cas à partir de la treizième semaine de grossesse) sonne comme un message de plus que la société nous envoie: débrouille-toi pour payer, ça ne nous intéresse pas.

Vous racontez aussi le hiatus entre le fait que la vie continue et ce qu’une femme ressent dans son corps… Quelles mesures la société devrait-elle prendre collectivement?
Cléa Favre Chaque femme est différente, je ne veux pas parler au nom de toutes… Je pense qu’il faudrait proposer un accompagnement psychologique à chaque fois et ne pas laisser une femme sortir d’un cabinet en lui disant juste «le cœur s’est arrêté, bon courage pour la suite. On se revoit à votre prochaine grossesse.» On devrait réfléchir aussi quand on donne un congé professionnel à une femme qui fait une fausse couche et aux impacts non seulement sur sa santé physique mais aussi psychologique. On bénéficie d’un arrêt de travail pour le curetage, on arrive le matin, le soir on repart et le lendemain on peut travailler. Au niveau corporel, les choses sont claires, mais au niveau psychologique, sans doute moins. Est-ce qu’il ne faudrait pas un arrêt de travail un peu plus long?

Kalina Anguelova Le livre est très intéressant aussi pour les proches aidants. Il montre qu’il faut mesurer ses paroles.

Ce sera pour la prochaine fois (Éd. Favre)
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«Moi je suis restée les jambes écartées. La stupeur calée dans les étriers», extrait de Ce sera pour la prochaine fois (Éd. Favre), en avant-première.

© DR
Ce sera pour la prochaine fois (Éd. Favre)
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«Trois fausses-couches pour avoir des réponses... Tuez-moi directement», extrait de Ce sera pour la prochaine fois (Éd. Favre), en avant-première.

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On sent dans le livre qu’il y a une différence entre la première et la deuxième fausse couche. Le choc est plus dur la deuxième fois?
Cléa Favre
Pour moi, la première fois, ça a été dur, mais je savais que ça pouvait arriver. J’étais triste, mais pas en colère. J’étais optimiste sur le fait d’avoir un enfant. Mais la deuxième fois, j’ai eu l’impression que le sort s’acharnait sur moi, que ça ne marcherait jamais. Et puis, on finit par intégrer le fait que c’est peut-être notre faute.

Le sentiment de culpabilité est très présent dans le livre…
Cléa Favre
Oui, le discours sur la grossesse doit changer: beaucoup de gynécologues disent qu’il faut se ménager, ne pas faire de sport, éviter la coriandre, certaines tisanes, le saumon à cause du mercure, etc. Et sinon quoi? Ça serait donc notre faute si on ne peut pas garder le bébé? C’est clairement ce que cela sous-entend.

Kalina Anguelova Au contraire, on sait précisément que le manque d’activité n’est pas bon pour la santé de la mère et du bébé.

Comment expliquer qu’on en parle si peu alors qu’autant de femmes sont concernées?
Cléa Favre
La société est quasi dans le déni avec les fausses couches. Elle ne sait pas comment empoigner le problème. On en fait quelque chose de privé, d’intime, de personnel. On n’étale pas ça sur la voie publique, on ne veut pas entendre les détails. On considère que c’est une question de «femmes», alors que c’est une question éminemment politique.

Politique?
Cléa Favre
Le remboursement est en train de bouger, mais c’est encore aujourd’hui à partir de la 13e semaine de la grossesse et jusqu’à huit semaines après l’accouchement. Sinon la quote-part et la franchise s’appliquent, et c’est aux assurées de payer. Je précise que le Parlement bouge, il y a des interventions parlementaires, mais ça prend du temps. Je suis persuadée que si les hommes faisaient des fausses couches, on traiterait les choses différemment. On aurait à disposition des traitements efficaces et indolores et plus de réponses scientifiques.

Kalina Anguelova Ce qui m’a frappé à la lecture des mots de Cléa, c’est la banalisation de cette épreuve. Une ou deux fausses couches, on considère que c’est normal…

Cléa Favre Les gens demandent: «Tu as fait une fausse couche à combien de semaines?» Comme si la douleur était liée au nombre de semaines. Mais peut-être que le couple essayait depuis un an d’avoir un enfant. Ce qui compte, c’est le ressenti, on vit un deuil, alors ça n’a rien à voir avec le nombre de semaines.

Ce sera pour la prochaine fois (Éd. Favre)
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«Je lui demande s'il est toujours là», extrait de Ce sera pour la prochaine fois (Éd. Favre), en avant-première.

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Ce sera pour la prochaine fois (Éd. Favre)
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«Je pourrais tomber entre dans les mains de n'importe quel charlatan de n'importe quelle secte je crois», extrait de Ce sera pour la prochaine fois (Éd. Favre), en avant-première.

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Vous dites que la prise en charge médicale pourrait être améliorée?
Cléa Favre
Il y a trois méthodes: soit attendre avec un embryon mort dans son ventre alors que parfois, une femme veut que ça se termine le plus vite possible, soit privilégier le traitement médicamenteux pour contracter l’utérus, une méthode très douloureuse et dont les effets sont parfois longs, soit choisir le curetage avec anesthésie générale, et qui peut hypothéquer les futures grossesses. Dans tous les cas, rien n’est anodin. Je suis surprise de voir qu’on ne trouve pas mieux. La recherche médicale ne s’y intéresse pas, tout comme à l’identification des causes. Dans 50% des cas, on ne sait pas pourquoi une grossesse se termine prématurément.

Comment avez-vous retrouvé le goût à la vie?
Cléa Favre
J’ai entendu beaucoup d’autres expériences douloureuses: des fausses couches, des personnes qui ont perdu un enfant, des problèmes d’infertilité, des gens qui ont galéré et qui ont fait une croix dessus. Il y a vraiment beaucoup de souffrances. Je me suis dit qu’il fallait arrêter de nous opposer les uns les autres.

Le statut de parent est tellement valorisé dans la société, c’est tellement la norme qu’il n’existe même pas vraiment de mot pour désigner les non-parents, si ce n’est par la négative.

En plus, c’est très positif que la recherche médicale ait fait des progrès sur les questions d’infertilité, mais cela donne l’impression que si on veut vraiment un enfant, on va forcément trouver un moyen et cela renforce encore cette pression.

Comment un conjoint vit-il une fausse couche?
Cléa Favre
Là encore, tous les hommes sont différents. Mais souvent, le compagnon va mettre entre parenthèses son deuil pour s’occuper de la personne qui souffre physiquement, il va s’oublier et, de l’autre côté, la partenaire a l’impression qu’elle est toute seule à souffrir. Je pense qu’il faut de l’amour et de la communication pour traverser cette épreuve.

Pour conclure, que faut-il améliorer?
Cléa Favre
Il faudrait en parler plus et mieux, en montrant ce que ça signifie. D’autre part, répéter que ce n’est pas la faute de la mère ni du père. Enfin, c’est un vrai deuil, peu importe le nombre de semaines…

Ce sera pour la prochaine fois (Éd. Favre)
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Cléa Favre et Kalina Anguelova feront une dédicace à la librairie Payot de Morges le 3 juin 2022 de 18 h 30 à 20 h, accompagnée d’un débat animé par Femina.

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