témoignages

    Harcèlement scolaire, le combat de ma vie

    Enfant hypersensible, Charlène a longtemps subi les brimades de ses camarades. Aujourd’hui âgée de 25 ans, elle brise le silence avec un blog et une nouvelle «coup-de-poing».

    Publié le 
    12 Avril 2016
     par 
    Jennifer Keller

    Je suis née et j’ai grandi dans le Jura bernois

    Dans un petit village a priori sans histoire où j’aurais dû mener une enfance heureuse et insouciante. Au lieu de cela, j’en garde un souvenir amer, émaillé de peurs et de pleurs. J’étais, c’est vrai, différente. Une enfant émotive, fondant en larmes pour un rien. De quoi me faire remarquer par quelques-uns de mes camarades d’école qui m’ont, dès la première année, prise pour leur souffre-douleur.

    Ça a duré dix ans, un long calvaire durant lequel je ne me souviens pas avoir eu de répit. Je me revois encore dans le préau, rasant les murs, terrifiée à l’idée d’être une fois de plus en butte aux railleries des autres élèves, rentrant la tête à chaque insulte. Eux, chuchotant et ricanant à mon passage, me traitant de «chialeuse». De l’extérieur, ça peut paraître anodin, d’autant plus qu’il n’y a jamais eu de violence physique, mis à part quelques bousculades. Mais ces attaques verbales incessantes, qui ont résonné longtemps dans ma tête… je n’en pouvais plus. J’en étais arrivée à un point où je souffrais de phobie scolaire. J’étais souvent malade. Et quand je ne l’étais pas, je m’inventais des maux pour ne pas aller à l’école. Mes parents ne savaient rien de tout ça. Je n’osais pas en parler. J’avais honte. J’avais surtout peur qu’ils aient honte de moi. Témoins de ma souffrance, les enseignants n’ont rien fait. Certains en ont même rajouté lors des cours. Je crois que c’est à eux que j’en veux le plus aujourd’hui. C’était des adultes. En réagissant, ils auraient pu calmer le jeu.

    Le début des idées noires

    Les années se sont écoulées. Le plus difficile a été le passage à l’école secondaire. Comme je changeais de village et d’établissement, je m’attendais à une amélioration. Ça n’a fait qu’empirer: j’étais devenue la cible, cette fois, de toute la classe. Les seuls élèves qui ne se moquaient pas de moi se tenaient à distance par peur d’être à leur tour victimes de harcèlement. A force d’être exclue et méprisée, j’ai fini par croire que je ne valais rien. Ça a eu des répercussions jusque dans ma famille, où j’ai commencé à me sentir de trop. Je me suis enfermée dans ma bulle, devenant une adolescente triste et recluse. Et j’ai commencé à avoir des idées noires.

    Grâce à l’écriture, dans laquelle j’avais trouvé refuge, et à ma foi, j’ai toutefois tenu bon jusqu’à la fin de ma scolarité. Avec le recul, je me dis que j’ai eu de la chance. S’il y avait eu les réseaux sociaux à l’époque, je pense que j’aurais commis l’irréparable.

    L’école terminée, je n’ai plus jamais été harcelée

    J’ai enfin pu mener une vie normale et j’ai commencé à me faire des amis. Mais j’ai conservé de cette période la peur des premières rencontres, celle d’être rejetée. Je suis toujours hypersensible, sauf qu’à présent je l’assume complètement. Grâce à cette sensibilité, j’écris des romans depuis quelques années. Je commence même à avoir un peu de succès: une maison d’édition française va bientôt publier un de mes livres.


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    Parler de ce phénomène? C’est un projet que j’avais en tête depuis un moment déjà, mais je ne savais pas comment l’aborder. Il a fallu que je rencontre Loane, en octobre 2015, pour qu’il y ait le déclic. Elle avait mis en ligne un questionnaire sur le harcèlement scolaire conçu dans le cadre de son travail de diplôme. Je lui ai envoyé un mot pour la remercier d’aborder le sujet. C’est là qu’elle m’a raconté avoir été victime des brimades de ses camarades, à cause de son surpoids. Elle m’a raconté sa tentative de suicide. Nous nous sommes rencontrées et avons décidé d’unir nos forces pour lutter contre la violence en milieu scolaire. Quand je suis rentrée à la maison, j’ai écrit la nouvelle d’une traite, en deux heures. Dans «Brisée», il y a bien sûr mon vécu, mais c’est avant tout une histoire fictive, celle d’Eloïse, 15 ans, harcelée psychiquement et physiquement. Si l’issue est noire, c’est parce que j’avais envie de bousculer le lecteur, de le choquer pour qu’il comprenne le réel danger du mobbing entre élèves. Je m’adresse aux témoins passifs et aux harceleurs, en leur rappelant la gravité de leurs actes qui mettent en péril non pas une personne, mais toute une famille. J’invite enfin les victimes à se battre et à en parler à leurs proches, car elles en valent la peine.

    Marion, Mattéo, Jonathan et les autres

    La nouvelle a très vite été médiatisée. Au début, ça m’a un peu inquiétée. J’avais peur que les gens pensent: ça y est, elle refait sa victime ou elle veut faire parler d’elle. Mais heureusement, j’ai eu le soutien de mon entourage. Dans la foulée, Loane et moi avons lancé notre site, Brisons le silence, pour permettre à celles et ceux qui vivent le harcèlement de témoigner. Nous avons eu pour l’heure plus de parents que d’adolescents. Mais tant mieux: c’est la preuve qu’il y a une prise de conscience, que ces jeunes ne sont pas seuls. Pour les personnes qui ont besoin de conseils de professionnels, nous collaborons même avec une psychologue spécialisée.

    Dernièrement, j’ai été invitée pour témoigner dans une école où un élève a été victime de harcèlement. Je me suis retrouvée devant cinq classes, toute une matinée, à parler de mon histoire et de celle de Loane, mais aussi de celles et ceux qui ont eu moins de chance. Comme Marion et Mattéo, qui se sont tous deux suicidés à l’âge de 13 ans. Ou encore de Jonathan, qui s’est immolé à l’âge de 16 ans et s’en est sorti vivant. J’ai senti que j’ai fait mouche à plus d’une reprise. A la fin de mon intervention, un garçon est venu me remercier. Ça m’a énormément touchée.

    Aujourd’hui, je suis heureuse. J’ai un travail qui me plaît, j’écris, et je vais bientôt me marier. Si j’ai pardonné à mes bourreaux de l’époque, je n’oublie pas. Lutter contre ce fléau, c’est devenu plus qu’un combat. C’est mon ministère, le but de ma vie. Il faut parler. Pour ces jeunes qui ne sont plus là, afin qu’ils ne soient pas partis pour rien. Pour préserver des vies. Si j’ai le pouvoir de n’en sauver qu’une seule, j’aurai accompli ma mission.

     

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