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Depuis une quinzaine d’années, j’accompagne, en tant que bénévole, l’équipe de Médecins du Mondedans les pays où l’ONG est active. Mon engagement consiste à photographier le travail de ses membres auprès des communautés les plus fragiles et de permettre ainsi de sensibiliser le public aux difficultés, pour certains, d’accéder aux soins de santé. Des dossiers sont constitués avec les prises de vue, afin de récolter des fonds pour l’organisation.

Aucune image volée

Durant ces missions humanitaires, je suis souvent confronté à des situations humaines dramatiques en côtoyant quotidiennement des personnes malades ou mourantes, des enfants orphelins ou victimes de violence, des femmes qui perdent leur bébé… Mais quelles que soient les conditions – les lieux souvent difficiles d’accès, l’odeur intenable, la chaleur suffocante – il faut s’adapter et continuer de photographier pour témoigner de ces réalités. En Suisse, dans mon atelier, je travaille pour la publicité et la mode. Avec Médecins du Monde, les conditions sont très différentes: comme pour un reportage, rien n’est construit ou mis en scène, les gens sont tels qu’ils sont. Mais tous mes clichés sont faits en accord avec les personnes, il n’y a jamais aucune image volée.

Lorsque j’arrive dans une antenne locale de l’ONG, un employé fait le lien avec ceux que je vais photographier, en leur expliquant quel est mon but. A partir du moment où ils comprennent que je ne suis pas «un Blanc ou un étranger qui va voler leur image», mais que je suis là pour les faire sortir de l’anonymat, tout se passe bien. Cette confiance préalable est primordiale, pour moi, afin de pouvoir rendre compte de ce qui se passe sous mes yeux, et pour eux, car ces gens dont personne ne se soucie retrouvent une identité. Du coup, ils coopèrent volontiers, quand ils ne me demandent pas eux-mêmes de figurer sur les prises de vue, espérant ainsi que «ce témoignage visuel» va faire changer les choses. Pour moi, c’est un honneur et une grande responsabilité d’être porteur de ce message d’espoir.

La guerre en toile de fond

J’ai eu l’occasion de me rendre dans des zones dangereuses, comme la Palestine. Le territoire, occupé par l’armée israélienne, est au centre de tensions permanentes. Les militaires armés patrouillent dans les rues et des tireurs sont postés sur les toits. Une protection a été installée au-dessus du marché en plein air, car les opposants n’hésitent pas à lancer des morceaux de béton ou à balancer de l’huile brûlante sur les passants.

Dans le Centre de santé mentale pour enfants mis en place par Médecins du Monde, j’ai vu beaucoup de bambins et d’adolescents souffrant de dépressions et de troubles post-traumatiques. Tous ont grandi dans cet environnement hostile. Certains ont assisté à des scènes de violence ou ont perdu un membre de leur famille. Face au psychologue, ils essaient de traduire en dessins ce qu’ils ont vécu. Je me souviens d’un petit garçon qui tournait comme une hélice, et que j’avais beaucoup de peine à photographier… J’ai réalisé de beaux portraits, comme celui d’un enfant assis entre son père et son psy: trois regards profonds, qui en disent bien plus que des mots.


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J’essaie de garder une vision positive des situations, même si elles sont tragiques. Par exemple, en photographiant des enfants malades, qui sont en voie de guérison. Mais bien sûr, on ne connaît pas toujours l’issue de la scène qui se déroule sous nos yeux. Au Cameroun, par exemple, j’ai vécu des accouchements qui se sont terminés de manière dramatique pour la mère ou pour son bébé. Dans ce cas, les photos restent dans un tiroir, car faire des images chocs, ou exploiter la misère humaine, est une chose inconcevable pour moi. Le respect des gens, et de leur dignité, est essentiel pour faire ce travail de témoin. Souvent, d’ailleurs, je n’ai pas déclenché mon appareil…

La réalité des enfants esclaves

L’année dernière, je suis parti au Bénin pour l’inauguration d’un nouveau centre médical destiné aux jeunes filles et jeunes femmes victimes de violence. «La maison du soleil» accueille toutes celles qui ont connu un début de vie difficile, à la suite de mutilations génitales, de mariage forcé, de viol… Beaucoup y arrivent avec leur bébé. Elles apprennent aussi un métier, afin de pouvoir subvenir à leurs besoins, en ouvrant, par exemple, une savonnerie. Après toutes les épreuves qu’elles ont traversées, il faut du temps pour établir un lien de confiance. A force de regards bienveillants et de sourires, elles finissent par comprendre que je ne suis pas un ennemi, mais un «porte-parole» de ce qu’elles ont vécu: à travers mes images, je transmets un peu de leur histoire. Je me rappelle d’une adolescente au parcours terrible: elle était enceinte après un viol commis par son père, qui l’a vendue à un voisin afin que ce dernier endosse la paternité. Malgré toutes ces horreurs, elle est lumineuse sur les photos, où on la voit avec son fils dans les bras.

Toujours au Bénin, j’ai pu me rendre au «marché aux esclaves», sous escorte policière, car cet endroit est inaccessible aux étrangers. Ce marché, construit sur une île flottante de déchets, propose à la vente des… enfants! Ceux-ci sont achetés pour être exploités comme vendeurs de fruits, de poissons… J’ai pris des clichés de ces gamins portant sur leur tête d’immenses paniers et cheminant les pieds nus sur des tas d’immondices.

L’hospitalité offerte

Au retour d’une mission humanitaire, il faut un certain temps pour digérer ce qu’on a vécu. On ne sort pas indemne de ce genre d’expérience, mais cela permet au moins de relativiser les choses. Je me souviens d’avoir été malmené par un contrôleur de train, un jour, à mon arrivée en Suisse, parce que j’avais oublié d’oblitérer mon ticket. Sa réaction m’avait paru totalement surréaliste après toute la misère que je venais de côtoyer.

De toutes ces rencontres, je garde en mémoire l’hospitalité offerte où que j’aille. Ceux qui n’ont rien donnent avec le sourire. Cela reste la plus grande leçon de vie pour moi.

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