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L’espéranto m’a ouvert les portes du monde

Femina 19 Temoin Esperanto

Cette «langue équitable» met chacun sur un pied d’égalité.

© Joelle Neuenschwander

Rencontrer les autres, quelle que soit leur culture, est inscrit dans mon ADN. J’ai grandi dans une famille où la table était ouverte à tous. Faisant partie d’une association de femmes protestantes, ma mère était très impliquée dans l’accueil des épouses de pasteurs africains qui venaient suivre leurs études à Neuchâtel. Je m’improvisais nounou de leurs bébés. Il n’était pas rare que des personnes d’autres origines partagent aussi un repas à la maison. Riche de tous ces contacts interculturels, je me suis dirigée vers l’enseignement des langues. Après avoir vécu près de dix ans à Zurich – où j’enseignais le français – je suis venue m’installer au Locle avec mon mari.

Une langue passe-partout

Quelques années plus tard, mère de deux fillettes, j’ai pris des cours d’aïkido, accompagnée de mon époux. Notre professeur était un maître japonais qui nous a transmis sa passion de la culture nippone. Nous n’avions qu’une envie: partir découvrir son pays. Ce que nous avons fait en famille au début des années 80. Nous y sommes restés un mois. Alors que j’avais des tas de questions à poser aux Japonais que nous croisions, j’ai vite déchanté. Leur anglais sommaire ne permettait pas d’avoir une vraie conversation. Pour quelqu’un de bavard et curieux comme moi, c’était frustrant.

De retour chez nous, lors d’une exposition, j’ai découvert qu’il existait une langue internationale utilisée dans 130 pays: l’espéranto. Sur une carte du Japon, une septantaine de points rouges signalait les villes où des personnes pratiquaient ce langage universel. Bien décidée à m’approprier cette langue créée il y a 125 ans par un jeune Polonais afin d’éviter les conflits interethniques, j’ai pris des cours par correspondance.

Dès que je me suis sentie capable de «baragouiner» un peu, je me suis rendue à une réunion d’espérantistes à La Chaux-de-Fonds, considérée comme la Mecque de l’espéranto de par ses habitants aux multiples nationalités. Même débutante, j’ai pu échanger quelques mots avec un plombier hongrois qui parlait slovaque. Une expérience incroyable qui m’a convaincue que cela valait la peine de progresser dans cet idiome neutre, sorte de passe-partout pour la terre entière. J’ai commencé à communiquer par téléphone ou via des courriers – Internet n’existait pas encore – avec des personnes vivant en Australie, en Asie, en Amérique… Grâce à ce langage commun, le monde n’avait désormais plus de frontières!

Déléguée du mouvement suisse

Quelques années plus tard, la Société suisse d’espéranto m’a demandé de la représenter au niveau mondial, ce que j’ai accepté avec plaisir. Je me suis rendue aux congrès où siège un membre de chaque nation. Lors de ces réunions, à Montpellier, Berlin ou Tel-Aviv, j’ai pu dialoguer avec des gens de toute la planète sur des sujets variés, sérieux ou plus légers. J’ai vu un Togolais rire avec un Japonais, un Italien avoir une discussion animée avec un Brésilien, et assisté à la naissance d’histoires d’amour entre deux personnes de culture et d’éducation diamétralement opposées.

Non seulement cette «langue équitable» met chacun sur un pied d’égalité, mais elle est aussi un formidable trait d’union entre tous les membres de la grande famille humaine, quelles que soient leurs différences de nationalité, de race, de sexe ou de religion. Sensibles aux droits linguistiques, les espérantistes luttent pour le maintien des dialectes locaux. C’est d’ailleurs le message que je m’efforce de transmettre lors de mes séjours en Afrique où je donne des conférences. Dernièrement, au Bénin, j’ai rencontré un étudiant en agronomie qui, en plus de parler quatre langues, a réalisé qu’il connaissait quatre dialectes africains, un savoir précieux pour collecter des données auprès des agriculteurs et des anciens.

Grand-mère de cœur

Grâce à la pratique de l’espéranto, j’ai pu voyager dans beaucoup de pays: au Brésil, en Israël, en Chine, en Mongolie, en Russie, entre autres. J’ai pu renouer aussi avec le Japon, en y retournant en 2007. Ce deuxième périple a été bien différent du premier. Quel bonheur d’être accueillie par des locaux qui, en plus de m’offrir gîte et couvert, ont joué les guides. De quoi rassasier ma curiosité insatiable. L’année suivante, j’ai profité d’une conférence que je donnais à Tokyo pour sillonner le pays. Dans la vingtaine de foyers où j’ai été reçue, j’ai noué des liens forts. Par exemple avec une famille dont les quatre filles sont venues me visiter après coup aux Brenets. Outre les échanges humains très riches, j’ai beaucoup appris sur les coutumes de mes amis d’ailleurs. J’ai notamment pu passer une Saint-Sylvestre à la japonaise en donnant un cours d’espéranto dans une église shintoïste durant une partie de la nuit. En effet, dans cette religion, chacun débute la nouvelle année avec une occupation qui lui tient à cœur. Une jolie philosophie, non?

Parmi les moments les plus extraordinaires de ces dernières années, il y a ma rencontre avec Prakash, un jeune Népalais. Je l’ai croisé au Conseil des droits de l’homme, à Genève, et son destin m’a bluffé: abandonné à 6 ans, il a survécu en cassant des cailloux. Recueilli dans un orphelinat, il s’est démené pour suivre des études. En possession d’un master en sociologie et spécialiste en développement rural et en droit, il travaille aujourd’hui pour une ONG au Népal où il se bat pour les plus défavorisés.

En tant que «grand-mère de cœur», j’ai assisté à son mariage à Katmandou en 2016. Une ville où je m’imagine bien passer mes vieux jours, à moins que ce soit à Cotonou, au Bénin. Car j’ai désormais plusieurs terres d’accueil où je sais que je suis la bienvenue. L’espéranto m’a non seulement ouvert les portes du monde, mais aussi le cœur de beaucoup de gens.


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