témoignages

    Philologue, j’ai tout lâché pour revenir à la terre

    Docteur en lettres, Charlotte, 34 ans, a passé deux ans en Ethiopie à traduire des textes sacrés. De retour en Suisse, elle laboure des terres avec sa jument et son âne du Poitou.

    Publié le 
    10 Avril 2017
     par 
    Jennifer Keller

    J’ai quitté le monde universitaire il y a cinq ans. Je revenais d’un séjour de deux ans en Ethiopie durant lequel j’étais allée de monastère en monastère pour traduire et retranscrire des manuscrits écrits en guèze, une langue liturgique, ancêtre de l’amharique – la langue officielle du pays aujourd’hui – dans le cadre de mon post-doctorat à l’Université de Hambourg. Ça avait été deux années passionnantes: j’avais beaucoup voyagé, rencontré les populations locales et des personnes fantastiques. J’aurais pu continuer ma carrière académique. Mais après avoir travaillé dix années dans le «tertiaire du tertiaire», j’avais besoin de revenir à une activité plus «utile».

    Jusque-là, je ne m’étais jamais posé de question. La filière universitaire s’était imposée dès mon plus jeune âge. Non pas par choix: j’ai toujours aimé la nature, les animaux et je suis artisane dans l’âme. Pour mon entourage, par contre, c’était la voie à suivre. J’étais ce qu’on appelle une enfant surdouée: à 16 ans, j’ai passé mon bac, à 21 ma licence. J’étais perçue comme une météorite! A Colombier, dans le canton de Neuchâtel, j’ai grandi isolée. Je n’en souffrais pas: il y avait les livres, les voyages avec ma maman qui nous a fait découvrir, à mon frère et à moi, le monde. L’Islande, la Grèce, la Russie… En Chine, à Dunhuang, j’ai pu admirer, alors que j’avais 10 ans, des manuscrits fabuleux. Cette passion pour les textes originels ne m’a plus jamais quittée. Sans être croyante, tout ce qui est religieux m’a toujours intéressée. L’étude des langues sémitiques et des manuscrits anciens a d’ailleurs longtemps été en lien avec ma quête personnelle sur le sens de la vie.

    Traction à cheval

    De retour d’Ethiopie, j’ai pris six mois pour réfléchir à mon avenir, durant lesquels j’ai animé des ateliers de fabrication de papier, d’encre et de pigments, des techniques apprises en Afrique. Comme j’ai toujours été engagée au niveau environnemental et que pour moi il n’y a qu’un seul vrai métier, celui de la terre, j’ai pensé à l’agriculture.

    C’est ainsi que je me suis lancée dans une formation d’agricultrice à Cernier (NE). Mais ce n’était pas assez bio à mes yeux. J’ai aussi compris que je n’allais pas pouvoir acquérir de domaine en Suisse, les exploitations se transmettant de père en fils ou étant hors de prix. Je me suis tournée vers un autre de mes projets, la traction animale, une activité en plein essor en France, qui consiste à travailler les champs au cheval, sans tracteur, afin d’éviter les vibrations et le terrassement des machines. Cela permet à la terre de se revitaliser et d’accorder le meilleur d’elle-même. Cela donne aussi la possibilité de mieux la comprendre, et de choisir des cultures viticoles ou agricoles plus adaptées, tout en préparant l’après-pétrole.

    Il me fallait donc un cheval avec lequel je devais rapidement pouvoir travailler. J’ai choisi une jument de type poitevin mulassier, une race de chevaux de trait en voie de disparition, afin de la croiser à terme avec un baudet du Poitou. Le but est de donner une mule poitevine, un animal que j’avais découvert enfant lors de vacances en famille et que j’avais adoré. Ces mules, puissantes, sont idéales pour la traction agricole. Comme elles sont stériles, il faut à chaque fois passer par une jument et un âne. Bref… Il y avait tout dans ce projet: le travail de la terre, la préservation d’une race, l’élevage mulassier. Cela faisait sens! J’ai effectué de nombreux stages en France dans l’attelage et la traction animale et, fin 2015, je suis partie dans le marais poitevin pour acheter ma jument.

    Dès que je l’ai vue, j’ai su que c’était elle. Victoire se trouvait dans un champ au milieu d’autres chevaux. Avec ses 900 kilos et son 1 m 80 au garrot, elle en imposait. C’était la force tranquille incarnée. Ça s’est confirmé par la suite. Travailler avec elle m’a révélée. Le cheval est un miroir. On ne peut pas tricher. Et puis, c’est un être vivant. Contrairement à un tracteur, il faut mettre beaucoup d’énergie pour créer le lien. Au début, j’étais tout le temps avec elle, à la promener, à la brosser, lui faire des câlins. C’était, et c’est toujours, fusionnel entre nous. Et puis Castor, mon âne du Poitou, est arrivé en mai. Ils se sont tout de suite entendus. Ça a été un soulagement!

    Quatre hectares à mettre en valeur

    Durant toute l’année 2016, je suis allée de domaine en domaine, proposant comme une entreprise indépendante mes services à des agriculteurs et à des vignerons neuchâtelois. J’ai notamment travaillé pour le domaine de Vaudijon, à Colombier, où j’ai rencontré mon mari, qui est viticulteur bio. J’ai fait parallèlement de l’attelage, continué à donner mes ateliers de fabrication de papier… Oui, le bilan est positif. Et tant mieux: ça n’a pas toujours été facile. Au début, dans le monde agricole, beaucoup ne comprenaient pas ma démarche: une jeune femme, issue du milieu académique, qui veut labourer les terres avec un cheval de ce gabarit. Ils n’y croyaient pas. C’est vrai que c’est un travail très physique, on est au grand air tout le temps. Mais chaque jour qui passe, je sais que j’ai fait le bon choix.

    Et puis, travailler la terre m’a permis de me reconnecter à mon corps. Pendant des années, j’ai souffert d’anorexie – en lien certainement avec ma quête d’absolu. Depuis que j’ai choisi l’agriculture, c’est terminé. Est-ce dû à mon changement de vie? Peut-être. Tout ce que je sais, c’est qu’aujourd’hui, alors que je n’étudie plus les manuscrits anciens, je suis plus que jamais dans le sacré. Ma relation avec les autres a changé. Je n’aurais pas pu donner de cours avant et, surtout, je n’aurais pas pu me marier (rires).

    L’avenir? A l’heure où je vous parle, mon mari et moi allons nous installer dans une jolie ferme provençale, dans le sud de la France. Après avoir cherché en vain une exploitation en Suisse, nous avons décidé d’y acheter un domaine, quatre hectares de vigne, de forêt et de landes, qu’on va remettre en culture pour le maraîchage. Nous allons également commencer notre élevage mulassier, parce que bien sûr Victoire et Castor viennent avec nous. C’est une nouvelle étape de vie qui commence, avec de nombreux projets dans l’agritourisme, mais aussi dans l’artisanat.


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