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Je suis un sale gamin!

Caché derrière le nom de street artist «Léon Missile», je commets des actes à l’incivilité gentillette. Les panneaux publicitaires de la ville sont mon terrain de jeu. Je m’amuse à y placarder mes dessins représentant l’immeuble qui fait face aux passants.

Tout a commencé il y a cinq ans. J’étais venu à Lausanne pour dessiner, en plein été… Je griffonne tout le temps, surtout dans des carnets. Ce jour-là, j’ai eu envie d’un peu plus de papier. J’ai pris de l’encre et des pinceaux puis j’ai déroulé du papier japonais. J’alignais les représentations de la Tour Bel-Air, lorsque je me suis rendu compte qu’il y avait un panneau publicitaire entre elle et moi. L’idée a surgi: «Mon vieux, ta tour, il faut que tu la colles là, ce serait marrant!» Sur le moment je n’ai pas osé. Le lieu était trop central pour le novice que j’étais. Je ne savais comment m’y prendre. Je n’avais pas la colle, pas le geste. J’appréhendais.

Je fais don de mes œuvres

J’ai débuté vraiment en novembre de cette année-là, en collant des peintures d’autres immeubles, vers la rue Centrale et Ouchy. D’abord, personne ne les a remarquées. Un peu déçu, j’ai alors eu l’intuition d’aller afficher là où les voitures sont arrêtées au feu rouge. Et mes affiches ont été repérées! J’ai nommé cette aventure «Un original en ville». L’original se réfère autant à l’objet collé qu’à celui qui les colle. On m’a suggéré de placarder des copies… Surtout pas!

Le geste de donner mes œuvres gratuitement est jouissif, parce qu’il est aux antipodes de ce qui se pratique dans le monde de l’art. Mon action tient en peu de chose: de la colle et plusieurs bandes de papier qui composent le dessin. Ce dernier est fait d’encre et de couleur à la dispersion, produits qui résistent aux intempéries. Je fais d’abord un croquis et, une fois le dessin bien en main, je passe au grand format. En me basant sur un croquis plutôt que sur une photographie, l’angle correspond ainsi parfaitement à l’œil du passant.

Un petit tour et puis je m’en vais

Place ensuite à la phase clandestine, celle du collage. Là, tous les coups sont permis. J’agis généralement au petit matin, rarement de nuit. Je procède de façon détendue, pour ne pas me faire remarquer. Le coup de la cagoule et de la combinaison, très peu pour moi!

Un jour, j’ai été surpris en plein collage par une dame âgée qui m’a interpellé: «Ah, c’est vous qui faites ça?». Elle était très gentille et admirative. Moi, un peu gêné, j’ai esquivé le sujet… Et j’ai constaté avoir été troublé, ralenti dans mon rythme. Tandis que, dans l’art, on ne connaît pas le «vite fait bien fait», là je suis contraint d’être rapide. Cinq petites minutes. Je prends ensuite un cliché de mon travail avec l’immeuble réel en arrière-plan. Toujours dans un souci d’efficacité, je dégaine de manière directe, avec mon smartphone. Puis vient le «service après-vente»: si j’ai l’occasion de repasser devant une affiche décollée, je remets un coup de colle. Le côté avachi et mal posé m’insupporte. Mes dessins peuvent par contre se déchirer, cela ne me gêne pas. J’y vois la preuve qu’ils vivent et que petit à petit, ils vont vers l’absence. J’adore l’idée que mes œuvres disparaissent après plusieurs semaines ou quelques jours. Maintenant, elles ont tendance à se volatiliser précipitamment, en une poignée d’heures seulement…


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Mes créations sont une irruption dans la ville, un instantané. Il m’est arrivé d’apercevoir un passant photographiant une de mes œuvres, moi à côté, sans savoir que j’en étais l’auteur. Quelle récompense! Voir que mon travail a été reçu par le public comme je l’ai envoyé, c’est très gratifiant. J’apprécie aussi de pouvoir être proche des gens, en plein air, visible dans les phares de voitures. Une fois, en voulant recoller une affiche légèrement détachée, j’ai remarqué un message à l’arrière. L’auteur du mot complimentait mon travail, tout en notant ce qu’il aimait un peu moins… On ne fait pas cela dans un musée! Et quelle probabilité y avait-il que je tombe sur ce message? En exposant dans la rue, je ressens cette proximité avec les gens. Ils se plaisent à juger mon travail, ou encore ils viennent me voir lorsque je fais des croquis. Si j’écrivais, personne ne se posterait derrière mon épaule. En dessinant, je suis accessible.

Me rapprocher de l’enfant en moi

Mes travaux ne sont pas à vendre. Ils sont offerts à ceux qui les voient. Etre le témoin de quelqu’un qui passe à côté de ma peinture sans la repérer, paradoxalement je trouve cela chouette. J’ai planqué un objet qui se fond complètement dans la ville! Je n’en veux pas à la personne. On passe tous à côté de certaines choses, aussi originales soient-elles. Je suis là pour interpeller ceux qui veulent bien être attentifs à mes créations.

J’aimerais ainsi amener les gens à rediscuter leur système de valeurs et à se demander ce qui vaut le coup, ce qui doit être défendu, ce qui peut être négligé… A l’heure où tout passe par les écrans, mon travail revêt une forme d’authenticité. On peut aimer ou détester, bien sûr. Une fois, face à un café, j’avais collé une affiche le représentant. Le lendemain, l’air de rien, je dis au patron de ce bistrot: «Vous avez vu, il y a un dessin de votre établissement là-bas?». L’homme rétorque: «Du vandalisme!» Il n’avait pas tort. J’en ris encore.

L’art sert à trouver ses marques et à savoir qui on est. A l’école, j’étais le petit doué en dessin de la classe. Tous les enfants du monde ont crayonné. Mais il y a un âge où cela se fane. On dessine moins, ou plus du tout. Moi, je n’ai jamais arrêté. J’ai suivi une formation artistique de bon niveau. A un moment de mon parcours, j’ai commencé à tenir à distance une part de ce dessin intuitif que j’avais pourtant toujours adoré. J’avais l’impression que c’était trop facile, pas assez sérieux... Il m’a fallu des années pour renouer avec cette spontanéité. Grâce à mon travail dans la rue, je mets en avant l’enfant que nous trimballons tous en nous. Je comble mon retard en inondant l’environnement de ces grands dessins. Actuellement, j’ai plus de 250 interventions à mon actif. Et l’empire des panneaux publicitaires est vaste. Je n’ai épuisé ni le sujet ni les publics. Je pense aller vers des regards plus neufs, là où on ne me connaît pas. Mais rien ne presse. L’urgence, c’est juste de répondre à l’envie de dessiner.

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