témoignages

    Oui, je suis un sage-femme

    Au Portugal, son métier de «parteiro» étonnait à peine. C’est en Suisse que Victor a dû faire face à certaines réticences parce qu’il était un homme. Ce qui n’entame en rien sa passion.

    Publié le 
    1 Août 2016
     par 
    Nadja Wälti

    Jusqu’à l’âge de 12 ans j’ai vécu dans la région parisienne, avant de déménager avec mes parents dans leur pays d’origine, le Portugal. Un peu plus tard, j’y ai entrepris des études d’infirmier, métier pratiqué par beaucoup d’hommes. Durant ma formation, j’ai eu l’occasion de faire des stages dans différents services. Et c’est l’obstétrique qui m’a particulièrement intéressé. Si bien que j’ai décidé de me spécialiser pour devenir sage-femme. Quoiqu’en minorité, je ne me sentais pas un cas isolé puisque, dans ma volée, nous étions six hommes sur trente élèves.

    Après des stages en obstétrique

    A Porto, dans le centre de santé où j’étais employé, j’ai appris tous les aspects de ce métier: suivi de grossesse, préparation à la naissance, accouchement, post-partum. Je garde un souvenir marquant de l’un des premiers accouchements auxquels j’ai assisté. Celui d’une jeune fille de 13 ans qui a eu un comportement admirable. Malgré son jeune âge, elle a été courageuse et très investie, ce qui m’a fortement impressionné.

    Au moment de donner la vie, les femmes se transforment en «lionne», comme si elles prenaient tout à coup conscience du pouvoir immense qu’elles possèdent. Mon rôle de sage-femme consiste non seulement à accompagner la future mère durant toutes les étapes de sa grossesse, mais aussi de l’aider à renouer avec cet «empowerment», ce pouvoir d’agir qui n’est malheureusement pas valorisé par la société.

    Un jour, une de mes patientes m’a fait part de son désir d’accoucher à domicile, une situation peu courante au Portugal où les maisons de naissance n’existent pas. Comme je privilégie l’aspect «naturel» sur la médicalisation sans nécessité, j’ai accepté de l’assister dans cette démarche. Sous certaines conditions, que la patiente s’est engagée à respecter par écrit. Celle notamment de n’être pas trop loin d’un hôpital, et que nous soyions deux personnes formées en obstétrique pour l’encadrer. Le jour J, après un passage par la baignoire, elle a donné naissance de manière naturelle à son petit garçon sous les yeux émerveillés du papa. Recroisée quelques mois plus tard, cette femme m’a confié que, quand elle vivait un moment difficile, elle repensait à son accouchement et se disait: «Je peux y arriver car je suis une guerrière!»

    Du respect de part et d’autre

    Au Portugal, le fait d’être un «parteiro» – un homme sage-femme – n’a jamais posé de problème. C’est en arrivant en Suisse en 2012 que j’ai réalisé que ce métier y était encore considéré comme réservé à la gent féminine avant tout. Une réticence que j’ai d’autant plus de peine à comprendre qu’une grande partie des gynécologues est constituée par... des hommes!

    Un jour où le service obstétrique de l’hôpital où je travaille était bondé, je suis tombé sur un couple de confession musulmane. Madame était en travail, j’ai voulu faire les vérifications d’usage pour voir où en était la dilatation de son col, mais le mari a refusé que je l’examine. Je me suis montré conciliant: tout en surveillant le processus, j’ai demandé à une collègue de m’assister afin que je n’aie pas de contact physique avec cette patiente. Mais quand est arrivé le moment de pousser le bébé, tout le personnel était affairé. J’ai expliqué au mari que j’allais devoir m’occuper de sa femme, faute de quoi la vie de son enfant serait en danger. Je lui ai signifié qu’il pouvait porter plainte s’il n’était pas d’accord, mais que j’allais agir de toute façon car la situation l’exigeait. Il n’a pas bronché, j’ai donc pu effectuer les gestes nécessaires pour la mise au monde de ce petit être. Je l’ai déposé sur le ventre de sa maman, et une de mes collègues l’a mise au sein.


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    Le respect est primordial dans ce moment très intime, mais il doit aller dans les deux sens. Je respecte les croyances des gens, mais ceux-ci doivent aussi respecter le fait qu’ils viennent dans un hôpital public et qu’ils ne peuvent pas choisir qui va s’occuper d’eux.

    Si je n’ai rencontré que très peu de refus dû à mon statut d’homme – trois cas en cinq ans – on me renvoie souvent le fait que je ne connais pas la douleur de l’accouchement, pour ne l’avoir jamais vécu. Avec un rien de malice, il m’arrive de répondre que «si, je sais, car j’ai «accouché» de calculs rénaux; c’était très douloureux et il n’y avait pas de répit comme c’est le cas entre deux contractions»! Malgré tout, ma masculinité comporte certains avantages, notamment auprès des pères. Ils osent davantage se confier à moi et poser des questions sur les problématiques de sexualité.

    Aux premières loges

    Les préjugés sur ce job soi-disant féminin doivent disparaître, car la naissance est un univers d’êtres humains. Bien sûr, la grossesse et l’allaitement sont le propre de la mère, mais l’homme peut y être impliqué s’il le souhaite. D’ailleurs, la majorité des futurs papas tiennent à accompagner leur compagne aux cours de préparation à la naissance et, de plus en plus, ils souhaitent assister à cet heureux événement. Même s’ils se sentent souvent impuissants, ils se montrent présents en tenant la main de leur épouse ou en l’encourageant. Certains s’identifient tant à ce qui se passe qu’ils souffrent physiquement. Aux premières loges, les pères ont un immense privilège: ils découvrent en primeur la frimousse de leur rejeton et il n’est pas rare qu’ils versent des larmes de joie.

    Une mise au monde est toujours très intense. On ne sait jamais ce qui peut se passer la minute d’après. Malgré les gestes techniques qu’on accomplit, il y a une dimension émotionnelle à laquelle on n’échappe pas. C’est magnifique de savoir qu’on contribue à mettre au monde un petit être! Chaque fois que je pose un bébé sur le ventre de sa mère, c’est comme si je lui faisais un cadeau.

    Une salle d’accouchement est un lieu où on vient pour donner la vie, mais il arrive aussi, malheureusement, que ce ne soit pas le cas. Je me souviens d’une trentenaire qui avait fait une fausse couche… L’atmosphère est alors très lourde. On a beau être un professionnel, on est bouleversé, et il est difficile de trouver les mots.

    Paradoxalement, même si mon métier me passionne, je ne me vois pas devenir père. Célibataire et très indépendant, je ne me sens pas la fibre paternelle. Pouvoir accompagner les autres dans cette magnifique aventure me suffit et me comble.

     

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