témoignages

    J’étais juge, me voilà rockeur

    Son amour du rock lui a coûté son poste de magistrat. Nicolas a pris sa revanche en sortant un album made in USA. Nick le juge, son double débridé, lui offre toutes les libertés.

    Publié le 
    15 Mars 2016
     par 
    Nadja Wälti

    Qui se douterait, en me voyant sur scène dans la peau de Nick le juge, qu’il y a quelques années seulement j’occupais un poste prestigieux, celui de président du Tribunal de district de Neuchâtel? A cette époque, je jouais de la basse dans un groupe de rock durant mon temps libre. Nous faisions des reprises de Coldplay et de Muse, et nous donnions des concerts dans des bars.

    La musique a toujours eu une place importante dans ma vie. Après un premier emploi au Département de justice et police à Berne, j’avais tout quitté pour aller suivre une école de musique à Los Angeles, durant deux ans. Une fois ce rêve d’enfant réalisé, j’étais rentré en Suisse. Et j’y avais obtenu ce poste de juge, pour un mandat de sept ans.

    Quelques mois avant la fin de ce mandat, j’ai été convoqué par la commission politique chargée de préparer les élections judiciaires. Le fait que je joue du rock était «mal», m’a-t-on dit. Si je voulais avoir une chance d’être réélu, il valait mieux que j’arrête ça... On me dictait ma conduite, rien de moins! Or je ne voyais pas en quoi mon comportement était inadéquat, puisque je faisais bien mon travail. J’ai donc continué à me produire sur les scènes régionales avec ma formation. Et la sentence n’a pas tardé à tomber: je n’ai pas été réélu.

    Evidemment, je pouvais m’y attendre. Mais cela a été brutal quand même. Du jour au lendemain, je me retrouvais «persona non grata» pour certains politiciens bien-pensants. Ma faute? Faire des reprises de rock.

    Un album à Los Angeles

    Quelques jours après ce coup dur, j’embarquais dans un avion, direction la Californie. Je partais m’engager comme bénévole pour la campagne présidentielle de Barack Obama. Plus que l’homme, c’était le message de tolérance et de liberté d’expression qu’il incarnait que j’avais envie de défendre. Durant trois mois, j’ai participé aux meetings du futur président des Etats-Unis. J’ai donc croisé de nombreuses personnalités du monde politique, mais aussi du show-biz. Là, une rencontre a tout changé pour moi: celle d’un producteur français émigré outre-Atlantique, leader d’un groupe de hard rock qui a connu son heure de gloire dans les années 80. Comme je lui racontais ce que je venais de vivre, il m’a proposé de mettre mon histoire en musique et d’en faire un album.


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    Chanteur, moi? Je m’étais toujours tenu dans l’ombre des leaders des bands dans lesquels je jouais, je n’avais jamais donné de la voix dans un micro, alors l’idée m’a paru un peu folle. Mais j’ai trouvé un nom d’artiste qui m’a vite collé à la peau: Nick le juge, personnage qui allait prendre vie au fur et à mesure des enregistrements. Il a fallu aussi trouver un style qui convienne à ma tessiture vocale. La première chanson que nous avons mise en boîte, dans une version rock, c’était «Non, je ne regrette rien», de Piaf – des paroles qui faisaient écho à ma situation. Ecrire et enregistrer douze titres en cinq semaines s’est révélé un véritable challenge. J’ai passé quatorze heures par jour en studio, avec un producteur très exigeant qui n’a pas hésité à me pousser à bout pour obtenir le meilleur de moi-même. Mais le résultat en valait la peine. Nick le juge, mon double rock’n’roll, m’a permis de mettre au jour une facette que je ne me connaissais pas. A mille lieues de ce que j’avais été durant des années, engoncé dans mon costume de magistrat.

    Le buzz dans les médias

    Revenir en Suisse avec cette galette «made in USA», aux riffs de guitare électrique et aux textes sulfureux, avait un goût de revanche. Comme un pied de nez à tous ceux qui avaient voulu restreindre ma liberté d’expression. Quitte à être un brin provocateur, autant l’être à fond: j’ai donné ma première interview depuis un cachot de la prison de Bellechasse, afin de montrer qu’on peut être plus libre de s’exprimer en étant enfermé dans une cellule que dans la peau d’un homme de loi. J’ai également mis en scène mon «Passager noir» en tournant le clip de «Non, je ne regrette rien» dans un bar du Marais à Paris avec des danseuses peu vêtues. Cette image de «magistrat rockeur» a vite attiré l’attention des médias. J’ai été invité à raconter mon parcours dans le quotidien français «Le Monde» et sur le plateau télé de TV5 Monde. Cette visibilité m’a permis de militer pour la tolérance et la liberté, qui sont des valeurs essentielles pour moi.

     

     

    Sur scène en taulard

    Ayant retrouvé ma robe d’avocat, je n’en ai pas délaissé pour autant mon double débridé, bien au contraire. Nick le juge me permet toutes les extravagances et tous les délires. Avec humour et second degré, toujours. La provocation utilisée à bon escient est pour moi un outil. Elle me permet de transmettre des idées sur des thèmes qui me tiennent à cœur. Quand un de mes clips est censuré sur YouTube car jugé trop explicite, cela m’amuse. Le rock ne permet-il pas de théâtraliser la vie?

    Je rêvais de monter sur scène, mais j’ai mis du temps à pouvoir le réaliser car il fallait trouver les musiciens qui adhèrent au projet. Il y a deux ans, j’ai donné mon premier concert en me fondant dans la peau de mon personnage de «rebelle du barreau». Je n’ai pas hésité à chanter en tenue de taulard, entravé par des chaînes que j’ai enlevées durant le spectacle. Cela afin de symboliser les chaînes que j’ai dû briser pour me permettre de devenir moi-même.

    Gagné par le virus de la scène, j’ai organisé un festival aux couleurs rock dans ma ville, l’an dernier. Parmi les têtes d’affiche, il y avait des artistes internationaux et… Nick le juge. Je me suis fait plaisir et j’ai fait le show accompagné d’un band de danseuses très sexy qui s’accrochaient à moi durant ma prestation. Un moment mémorable!

    Ma carrière se poursuit: je viens de sortir un nouveau titre avec un clip musical, «Good Evil», tous deux réalisés à Los Angeles en compagnie du rappeur américain Prodigal Sunn, en lien avec le célèbre collectif hip-hop The Wu-Tang Clan.

     

     

    Avec le recul, je me dis que le plus beau cadeau qu’on m’ait fait a été de me libérer de ma cage dorée. Aujourd’hui, j’ai trouvé un équilibre dans ma vie d’avocat et de chanteur. Définitivement, je ne regrette rien de ma vie d’avant. Non, rien de rien.

     

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