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Infirmière au temps du Coronavirus

«J'appréhende d’aller travailler, je me demande toujours de quoi sera faite ma journée»

«Je ressens toujours de l’appréhension avant d’aller travailler, je me demande de quoi sera faite ma journée»

«Porter un masque et respecter les distances met une réelle barrière avec les résidents, témoigne Yasmine. On ne peut plus les prendre dans nos bras, ils ne voient plus nos visages, nos sourires. Les émotions ne transparaissent plus.» (photo prétexte)

© Getty Images

Depuis le début de la pandémie, mon métier d’infirmière dans un home médicalisé a changé. On doit prendre de multiples précautions: à chaque fois que l’on rentre dans une chambre d’un patient testé positivement, on porte une surblouse, des lunettes et on est le plus prudent possible. Il y a beaucoup de surveillance à faire auprès des résidents touchés, car leur état de santé peut se dégrader très rapidement avec cette maladie. Il faut aussi constamment observer les autres patients, ils sont tous susceptibles de développer un symptôme. Gérer ces signes est toujours stressant, car leur état de santé se détériore généralement rapidement. La nuit, c’est compliqué: il n’y a qu’une seule infirmière pour toute la maison. Et à chaque fois que je dois me rendre au travail, je ressens une certaine appréhension, je me demande toujours ce qui va se passer, de quoi sera faite ma journée.

Nous avons déjà dû faire face à plusieurs cas de résidents atteints par le Coronavirus. Apprendre que l’un d’entre eux a été infecté est toujours dur à encaisser.

La plupart souffrent d’autres pathologies, ils sont âgés et n’ont donc souvent pas un bon pronostic vital. On aborde ces aspects avec le patient, sa famille, le médecin. Étant donné que les proches ne peuvent pas lui rendre visite (ndlr: les homes sont fermés aux visiteurs depuis mi-mars), nous faisons souvent le lien entre le résident malade et ces derniers. C’est un rôle compliqué. Beaucoup de familles, dans cette situation, exigent un certain acharnement thérapeutique, alors que des alternatives de confort permettraient peut-être au patient de s’en aller de façon plus paisible qu’en étant intubé aux soins intensifs. Mais lorsqu’il s’agit de notre mère, de notre père, on ne voit pas toujours les choses de cette façon.

Un quotidien totalement chamboulé

En temps normal, mon fils va à la crèche quatre jours par semaine. L’annonce de la fermeture de la garderie m’a beaucoup stressée. Comme tous les parents, je me demandais comment j’allais bien pouvoir faire. Ma cheffe s’est alors proposée pour le garder, son fils ayant le même âge que le mien. J’ai aussi pu compter sur l’aide de ma sœur, de ma belle-sœur. Je pensais que les choses seraient plus simples, que mon enfant pourrait avoir une solution de garde étant donné que je travaille dans les soins. Mais j’ai appris qu’il fallait que les deux parents soient dans le milieu de la santé pour que cela soit possible. Mon copain, qui travaille dans l’hôtellerie, s’est retrouvé au chômage fin mars. Cela a simplifié les choses: depuis cette échéance, mon fils reste ainsi avec son papa.

Notre vie de famille s’est compliquée, car j’ai moi-même été contaminée par le virus.

J’ai commencé à avoir des symptômes fin mars: j’avais des courbatures, une grosse fatigue générale puis, tout à coup, j’ai perdu le goût et l’odorat. Le dépistage s’est avéré positif. Mon copain, notre fils et moi avons donc passé 10 jours totalement cloîtrés à la maison. On a fait chambre à part et j’évitais au maximum les contacts avec le petit. Mais à 2 ans et demi, il ne comprenait pas vraiment ce qui se passait. À chaque fois qu’il venait me demander un bisou, je lui disais: «Je ne peux malheureusement pas t’en faire, mais tu sais pourquoi?» Et il me répondait: «À cause du virus». J'ignore ce qu'il imaginait réellement.

C’était une période difficile. Plus d’une semaine sans sortir de chez soi, avec un enfant, ce n’est pas évident. Dans l’idéal, j’aurais dû rester dans une pièce, seule, sans aucun contact. Mais c’était tout simplement impossible, le petit passait son temps à me chercher. Je prenais mes distances avec lui, mais je ne pouvais pas faire plus.

Par chance, mon copain et mon fils n’ont pas été contaminés, ils n’ont eu aucun symptôme. De mon côté, mon état s’est péjoré: j’ai eu des nausées, des brûlures d’estomac. Par contre, je n’ai jamais eu de fièvre, ni de peine à respirer. Et peu à peu, cela a fini par s’améliorer. Au 11e jour, j’ai pu reprendre le travail. J’étais fatiguée, c’était compliqué, mais j’arrivais tout de même à faire ce qu’il fallait. Et plus le temps passait, plus cela allait mieux.

Manque de recul sur la maladie

Selon mon médecin, j’étais désormais immunisée étant donné que j’avais contracté la maladie. Il m’a assuré que je pouvais faire mes courses sereinement, que je n’avais pas besoin de porter de masque. Or, ces affirmations ne sont pas forcément correctes: on ne sait pas si les personnes infectées puis guéries peuvent l’avoir à nouveau, on n’a clairement pas assez de recul avec ce virus. À l’heure actuelle, la recherche scientifique n’est pas assez avancée sur le sujet, il est dangereux de tenir de tels propos. Même si on a été malade, il est vraiment important de continuer à tout autant se protéger, c’est essentiel!

Le fait que les gens nous applaudissent chaque soir à 21 h est motivant. Mais le plus important, c’est qu’ils continuent de minimiser leurs sorties, qu’ils respectent au mieux les règles édictées. J’ai peur d’une seconde vague de contaminations, oui. On ne sait pas à quel point on sera touché. Notre charge de travail va continuer d’augmenter, car de plus en plus de collègues sont infectés: chaque semaine, 4 ou 5 nouveaux cas parmi le personnel sont annoncés.

Du côté des résidents, je ressens énormément de tristesse, de désarroi.

Ils ne peuvent pas voir leurs proches, le home est totalement fermé. La plupart ne se rendent pas compte de la situation sanitaire actuelle, mais souffrent de cet éloignement forcé. Ce qui égaie leurs journées? Les cartes, lettres, dessins qui leur sont envoyés, on en voit souvent passer. Ainsi que les appels FaceTime qui sont organisés par l’équipe animation du home.

Les paradoxes du confinement

C’est paradoxal, car mon travail est devenu plus stressant, souvent plus lourd au quotidien, tandis que dans la sphère privée, j’ai parfois l’impression que l’on vit hors du temps, comme si l’on était en vacances. Le fait que mon copain soit présent à 100% change totalement les choses. Je peux dormir plus longtemps, je n’ai pas besoin de réveiller mon fils pour le conduire à la crèche. J’ai parfois presque l’impression qu’on est en vacances, comme si le rythme avait changé. On vit au ralenti, on prend le temps de cuisiner, de jouer.

Cette crise permettra peut-être à la société de mieux revaloriser le métier d’infirmière.

En ce qui concerne les conditions de travail, j’espère que les choses redeviendront vite comme avant. Il faudra être très vigilant dans les mois à venir. Mais à l’avenir, je me réjouis de ne plus devoir systématiquement porter un masque et de ne plus faire attention aux distances de sécurité. Cela met une réelle barrière avec les résidents. On ne peut plus les prendre dans nos bras, ils ne voient plus nos visages, nos sourires. Les émotions ne transparaissent plus. Malgré toutes les difficultés, je n’imagine pas une seconde changer de métier, je suis toujours aussi passionnée par ce que je fais. Il prend tout son sens, notamment dans des moments comme celui-ci.

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