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«Chanteur de rue, j’ai reçu un disque d’or»

«Chanteur de rue, j’ai reçu un disque d’or »
© Jeanne Gerster

C’est pour une femme que j’ai déposé mes bagages, ma musique et mes chansons en Suisse romande, il y a dix-sept ans. Et c’est auprès d’elle, fortifié par son amour, qu’après six années de boulots sans lendemain pour nourrir nos deux enfants j’ai repris un jour ma guitare, les paroles que je griffonne depuis toujours, et que je suis parti chanter. Dans la rue. Jusqu’à faire un disque, tout seul, sans label ni distributeur, le vendre au courage, qu’il pleuve ou qu’il vente, rien qu’en le faisant écouter aux passants. Dix mille CD vendus en cinq ans, un disque d’or, en 2013… Mais reprenons du début! Parce que mon énergie, ma «niaque», je la dois à ce cadeau du ciel que fut mon enfance.

La misère? Non, le bonheur

Je suis né en France, près de Mantes-la-Jolie. Dans le bidonville des Basses-Coquilles. C’était en 1969. De mes treize frères et sœurs, j’étais le onzième. Notre maison, de brique et de tôle, c’était deux petites pièces. La misère? Non, le bonheur… D’abord, mes parents, on voyait qu’ils s’aimaient, ces deux-là. Tout était précieux. L’eau était précieuse: on allait la chercher à la source, à un kilomètre de là. Chacun son tour, toujours accompagné d’un grand, et avec ceux des autres familles, celles-là mêmes qui se réunissaient, les soirs d’été, sur la place ronde autour du réverbère d’où partaient les ruelles avec nos baraquements. Des familles de tous les pays, des Italiens, des Portugais, des gens d’Afrique du Nord, des Français pauvres, aussi… Et tout ce monde sortait les tables, les plats de toutes origines, et ça mangeait jusque tard dans la nuit, avec les mères de famille qui riaient, les pères qui discutaient, et nous les petits qui tournions comme des bolides sur nos carrioles fabriquées avec des cageots. C’est qu’on était débrouille, forcément.

Il y avait aussi des trucs moins joyeux. L’abattoir, par exemple, à deux pas du bidonville, avec les cris des bêtes qui nous réveillaient à l’aube… Mais nos parents savaient détourner nos regards vers les belles choses de la vie. Ma mère, Aïcha, avec son cœur généreux, toujours prête à accueillir la terre entière. Mon père, qui disait «ne critique pas, laisse passer l’orage quand il est là, et n’oublie jamais que le beau temps viendra. Il suffit d’être patient.»

Déménager dans un HLM, c’était passer de la deux-chevaux à la Rolls

Il avait raison. Un beau jour, comme j’avais 6 ans, on a déménagé. Dans un HLM. Quatre ou cinq pièces avec l’eau courante et l’électricité: c’était passer de la deux-chevaux à la Rolls! Presque au paradis. Presque, parce qu’il y avait l’école. Et que j’y étais malheureux. La seule chose que j’adorais, c’était les rédactions. Avec les mots, je m’envolais, je couvrais des pages. Et j’étais bon. Pour les histoires, parce que, côté orthographe, je suis le champion des fautes.

Heureusement, il y avait la musique. Avec mes copains d’enfance, on a monté un premier groupe, ASD. J’avais 15 ans, et je chantais. La trompette, la guitare, c’est venu après. On louait un local où on répétait et invitait d’autres artistes. Et les gens ont commencé à venir. Nous, de répétition en concert, on a progressé. ASD est devenu les Electriciens. Ça devenait du sérieux. On a fait connaissance avec de grands groupes, la Mano Negra, les Négresses vertes… C’est là qu’on est devenus amis, avec Manu Chao. J’avais 19-20 ans. On s’appréciait, comme deux êtres humains, sans penser à l’épate. L’être humain: c’est ce qui compte pour moi, dans la vie.

Et tout s’est ensuite enchaîné. Il y a eu la Caravane des quartiers, un festival itinérant qui s’installait dans des patelins de France. On montait le chapiteau et, pendant quinze jours, on organisait des activités pour les enfants, on invitait des groupes célèbres, qui venaient gratuitement. On était tous bénévoles. Je n’avais peur de rien, à l’époque… J’étais à la trompette, mais aussi à la manutention, à la cuisine, à la régie… Et de concert en rencontre, je me suis retrouvé à tourner, pendant sept ans, avec Cheval en piste, un spectacle équestre qui se produisait dans toutes les arènes de France. On dormait sous les roulottes. Les patrons, les rois, c’était les chevaux. Et c’est grâce à eux que j’ai rencontré Flo. Mon plus beau cadeau. Celle pour qui j’ai tout quitté, même ma trompette, même Manu Chao avec qui je m’apprêtais à partir en tournée en Espagne.

Chanter et arracher des sourires

Début 1999, à 29 ans, j’arrivais en Suisse. Les premières années ont été durailles. J’ai fait de tout, plongeur, ramasseur de gravier, manutentionnaire. Six années comme ça. Et puis un jour, soutenu par ma femme et mes enfants, je me suis risqué. J’ai sorti ma guitare, mes textes, et j’ai chanté. A Lausanne, sur les places, sur les quais. Et j’ai constaté, étonné, que je recevais bon accueil. C’est là que j’ai décidé de sauter le pas et de chanter dans la rue, en professionnel, avec qui je suis: l’auteur-compositeur, la voix, la gouaille, la personne complète que je suis.

C’était en 2005. Onze années déjà que je chante sur les terrasses, dans les bars, dans les restos. Que je fais des rencontres, arrache un sourire aux gens. Ce n’est pas toujours facile, ça non. Quand j’arrive avec mon baladeur et mon casque pour faire écouter mon CD, celui qui m’a valu un disque d’or ou le suivant – autoproduit lui aussi – il y en a qui me prennent pour un colporteur. Alors j’explique, je raconte, je fais écouter. Et le courant passe, ou pas. Et moi j’avance. Patiemment, comme mon père disait. On me voit à Bulle, Fribourg, Echallens, Rolle ou Sion, partout où j’ai mes fidèles, à force.

C’est en 2007 qu’avec mes potes j’ai enregistré le premier CD, Bienvenue. Maintenant, c’est Format Family qui commence à se faire connaître. Quand les gens dans la rue m’arrêtent pour me dire: «Kader, on me l’a offert, j’adore!», ça me fait chaud au cœur. Et surtout, mon rêve de toujours est en marche: les Zembarkader, mon nom d’artiste, est en train de devenir un groupe. On est quatre, on s’est trouvés. On a testé avec deux concerts, avant l’été. Et à l’automne, on largue les amarres!


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