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Sexe et savoir: laissez-vous pénétrer!

Sexe et savoir: laissez-vous pénétrer!

Pour le neuroscientifique Lionel Naccache, nous n’acceptons pas le risque du vrai savoir et de la rencontre amoureuse.

© Getty

De Wikipédia à YouPorn en passant par les dictionnaires en ligne ou les sites de rencontre, l’accès au savoir et au sexe n’a jamais été aussi simple. Un clic et hop! tout est là, à disposition. Le hic, c’est que cette facilité a tué le goût de l’effort et l’envie de se remettre en question. Les rencontres à la Tinder et la culture vulgarisée sur le Net nous effleurent sans nous toucher. Pour le neurologue, chercheur en neurosciences et professeur de médecine à Sorbonne Université Lionel Naccache, ces «symptômes contemporains» peuvent être analysés «comme la conséquence d’un même problème: l’insuffisante prise en compte de notre subjectivité.»

Lionel Naccache, dans votre essai [«Nous sommes tous des femmes savantes», Ed Odile Jacob], vous expliquez notamment que nous sommes toutes et tous atteints de ce que vous appelez une «névrose cognitivo-sexuelle» ou «complexe des Femmes savantes». De quoi s’agit-il?
Lionel Naccache En gros, il s’agit d’une inertie de soi, d’un refus de changer sa subjectivité, ses points de vue, ses croyances et sa vision du monde. On se verrouille, on reste borné, emmuré dans ses certitudes et on se ferme aux autres alors que les expériences de la sexualité et de la connaissance devraient nous enrichir, nous ouvrir et, partant, conduire à nous métamorphoser.

C’est-à-dire?
Dans les deux cas, sexe et savoir, le même processus en deux étapes va opérer: on entre en contact avec quelqu’un ou quelque chose qui nous est extérieur (un autre corps ou une information); cette rencontre va ensuite induire une remise en question personnelle et faire évoluer notre moi. Ou du moins… elle pourrait! C’est justement cette deuxième étape que l’on perdrait de vue.


Pourrait induire... mais pas en permanence et dans tous les cas?
Evidemment, toutes les rencontres ou toutes les infos n’ont pas le même poids selon les individus, les moments ou les circonstances. Me concernant, c’est en allant au théâtre voir une comédie de Molière, Les femmes savantes, que je me suis laissé embarquer dans un tourbillon de questions quant à ce que l’auteur nous disait de notre époque – et qui a abouti à ce livre!

Autant dire que chacun est susceptible d’être bouleversé en tout temps par des choses qui lui seront primordiales alors qu’elles restent anodines pour d’autres. Il n’empêche que, de manière générale, on a tendance à camper sur nos positions de départ, à ne pas profiter de ces innombrables sources de transformation. En ne se laissant pas vraiment pénétrer, on n’intègre pas personnellement les expériences ou les informations, on ne les met pas face à nous-mêmes, à nos croyances, à notre représentation du monde. Bref, on ne nourrit pas notre subjectivité.

«Ce faisant, on se coupe de la possibilité de nous métamorphoser, de changer nos systèmes de pensée, nos a priori, nos préjugés, de nous remettre en question.»

Le changement peut faire peur!
Changer n’est pas simple, car on part dans l’inconnu. Je sais qui j’étais et ce que je pensais, mais si je me remets en question… qui vais-je devenir? Sans compter que tout n’est pas toujours positif. Se laisser toucher par certains discours peut conduire à un endoctrinement sectaire, religieux ou idéologique – comme certains extrémismes islamistes. De même, certaines rencontres sexuelles tournent au traumatisme ou sont sources de profond mal-être, voire de désespoir. Pour le coup, s’exposer au risque que constitue la modification de soi est bien sûr effrayant.

Pourquoi toujours mettre en parallèle connaissance et sexualité?
A priori, rapprocher ces deux dimensions essentielles de la vie peut sembler incongru et, en général, on a plutôt tendance à les séparer, à les cliver, comme si on ne pouvait être à la fois un corps désirant ET pensant et qu’il fallait choisir son camp – ce que font par exemple les personnages des Femmes savantes. Toutefois, si on prend un peu de recul, on voit bien que ces deux expériences sont très proches: il s’agit à chaque fois de partir à la rencontre de quelqu’un ou de quelque chose qui nous est extérieur et de sortir transformé par cette rencontre. D’ailleurs, les réseaux cérébraux qui sous-tendent le plaisir et l’émotion qu’on peut éprouver par un objet de la pensée ou du savoir sont les mêmes que ceux qui sont sollicités par l’amour et la sexualité. Il s’agit de deux éléments fondamentaux de notre subjectivité, de notre identité, bref, de qui on est.

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Ces transformations ne s’opèrent-elles pas automatiquement?
Les choses ne sont bien sûr pas aussi binaires que je les décris, mais quand on observe ce qui se passe globalement, on constate que la dimension transformation est moins valorisée au profit de l’aspect facilité d’accès et cela crée des biais. Si la connaissance se résumait à l’accès aux informations, alors le complotisme n’existerait pas, par exemple! Le fait que l’accès à des infos qui contredisent vos croyances ne suffisent pas nécessairement à les modifier illustre bien mon propos. La posture du complotiste consiste à rester étanche à de telles transformations et à rejetter fermement tout ce qui pourrait ébranler ses croyances et sa perception personnelle des choses!

Peut-on tirer un parallèle entre ce refus de transformation et la culture de l’ego et du narcissisme actuelle?
C’est tout à fait ça! Je m’explique: si on vit la connaissance et la sexualité en s’étant rendu imperméable à tout, on se dénie le droit d’évoluer, on n’est donc pas généreux avec soi-même. Par ricochet, on ne l’est plus avec l’extérieur et cela se traduit par un égoïsme général, une fermeture aux autres et une forme d’indifférence dont témoigne notamment notre capacité à ne pas agir pour aider des gens qui en auraient besoin, voire même à les rejeter. A ce propos, il suffit de voir comment on se comporte avec les réfugiés, les mendiants… Etre égoïste à soi-même (se refuser la possibilité de changer) mène en droite ligne à la conception classique de l’égoïsme. Ou plutôt des égoïsmes!

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Vous dites qu’on refuse globalement le changement. Pourtant on n’a jamais vu autant de livres de développement personnel et de philosophie qui nous proposent justement d’évoluer…
C’est vrai et je n’ai pas une réponse totale, plutôt une piste de réflexion. Toutefois, il faut encore s’entendre sur ce qu’on appelle développement personnel. Si certains guides ou essais visent à nous rendre plus libre en nous poussant vers l’introspection, vers une plus grande lucidité et une meilleure compréhension de la manière dont nous pensons ou agissons et procèdent donc bien d’un authentique développement, d’autres relèvent plus d’une forme d’asservissement.

De fait, dans pas mal de ces livres, on voit poindre l’idée qu’il ne faut pas trop réfléchir et intellectualiser ses problèmes, que trop penser et analyser n’est pas bon. On vous dit: «Soyez vous-même, arrêtez de vous prendre la tête, assumez qui vous êtes…!» C’est bien, certes, mais à y regarder de plus près, au lieu de nous pousser à la réflexion, cela nous conforte plutôt dans l’idée qu’on est très bien comme ça et qu’il n’y a pas besoin de changement fondamental.

Pour moi, c’est au fond de l’antidéveloppement, car c’est une manière de prôner une forme d’immobilisme de soi, un doux endormissement dans l’éther de notre subjectivité et de notre petit confort narcissique!

Mais se verrouiller, comme vous dites, n’est-ce pas aussi un moyen de se protéger (un peu) du flot d’informations et d’images dont nous sommes submergés?
Partiellement, peut-être. D’ailleurs, il peut effectivement être important de ne pas tout absorber pour pouvoir tenir le coup émotionnellement. Toutefois, ça n’explique de loin pas l’emmurement dans ses propres certitudes. Une unique image ou information peut avoir un effet dévastateur sur quelqu’un. Je pense par exemple aux raz-de-marée personnels que peuvent provoquer des découvertes liées à des questions d’origine et de filiation, à des tabous, à des secrets de famille ou à des dossiers médicaux. Ce n’est donc pas tant la masse d’informations que leur portée qui compte.

Alors, comment faire pour sortir de cette névrose?
Je ne suis pas un gourou et n’ai donc pas de formules magiques. On peut ne pas être d’accord avec moi, mais je pense que le premier pas vers la liberté passe par la lucidité. Pour essayer d’aller mieux – ou en tout cas de se rapprocher d’une forme d’équilibre –, il faudrait commencer par prendre notamment conscience des modes de fonctionnement qui sont les nôtres et s’analyser.

Ce qui implique quelques efforts!
Eh bien… ce qui me frappe, c’est qu’il y a une hyperconsommation d’informations et de sexualité. Il suffit de voir les centaines de millions de clics sur Wikipédia ou PornHub!

Le problème, c’est que cet accès facilité complique le processus d’appropriation des données.

Je ne fais pas l’apologie de l’effort pour l’effort mais… il nous offre souvent une conscience de nous-même: il nous rappelle à notre attention lorsque nous sommes engagés dans une activité, quelle qu’elle soit, et nous permet, parfois, de réintroduire notre subjectivité. C’est un mécanisme grâce auquel on peut reprendre le contrôle et l’importance de soi. Il n’y a pas juste une image ou une info, mais il y a vous aussi, là, au milieu...

Un livre drôlement savant
Un accès trop facile à l’info et à la sexualité nous tuerait-il de l’intérieur? Sans aller si loin, en se basant sur les personnages des Femmes savantes, de Molière, le neurologue, chercheur en neurosciences, professeur de médecine à la Sorbonne et féru de philosophie Lionel Naccache démontre que les grands désordres du monde contemporain peuvent être analysés «comme la conséquence d’un même problème: l’insuffisante prise en compte de notre subjectivité». Un essai passionnant, vif et plein d’humour, truffé d’anecdotes et de décryptages de grands phénomènes passés ou actuels – dont #MeToo ou le complotisme.

Livre

«Nous sommes tous des femmes savantes», Lionel Naccache, Ed. Odile Jacob, 2019, 256 pages.

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