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Mes pieds sur la plage en vacances, mon assiette au restaurant, mon visage au saut du lit qui souhaite «bonne journée» à la toile... L’année dernière, rien que sur Instagram, 56 millions de selfies ont été postés! Un tsunami de l’ego auquel on a aussitôt trouvé un nom, évidemment: le e-narcissisme. OuiMe, en hommage à Apple. Et le selfie ne serait que la pointe visible de cet iceberg-phénomène! Inexistant il y a une poignée d’années à peine, le terme est déjà entré dans le dictionnaire d’Oxford. De Kim Kardashian au pape François, tout le monde s’y est mis. Même la reine Elisabeth a dernièrement été prise en flagrant délit de «photo bombing» – c’est dire.

«On a tous un peu de narcissisme en nous, et heureusement! rappelle d’emblée Valérie Le Goff, psychiatre au CHUV de Lausanne, ainsi qu’à Nyon, et auteure du livre «Comment survivre au mariage avec un pervers narcissique». Par définition, il faut pour rester en vie avoir suffisamment d’amour pour soi-même. De plus, le narcissisme nous aide à nous dépasser, à nous améliorer. Il se trouve juste que notre époque a beaucoup plus les moyens de donner aux narcissiques une porte ouverte, une expression sur le monde.»

Selon une étude de l’Université de Rut-gers, dans le New Jersey, les utilisateurs de Twitter passeraient ainsi 80% de leur temps à parler d’eux-mêmes. Dans la «vraie» vie, ce taux stagne (tout de même) autour des 40%… «Ce chiffre est un indicateur d’un phénomène qui paraît évident, mais qu’il est bon de rappeler. Nous faisons moins usage des réseaux sociaux pour communiquer que pour exister, estime Olivier Glassey, sociologue spécialiste des nouveaux médias. C’est ce qu’on appelle du renforcement positif: on attend des réactions de la part des autres sur ce que l’on met en ligne.»

Mais pourquoi donc nous regardons-nous autant le nombril sur le net? Peut-être parce que «c’est le seul endroit où l’on peut parler de soi sans être interrompu», résume lapidairement Benjamin Rassat dans son documentaire «I am the media», qui tente d’analyser cette explosion d’égocentrisme en allant à la rencontre des acteurs du web les plus emblématiques de cette tendance. Plutôt catégorique, il estime que les narcissiques ont trouvé là un endroit où donner libre cours à leur vanité, à leur impulsivité et à leur grandiloquence sans avoir à en découdre avec leurs interlocuteurs. Sévère, mais non dénué de fondement.

La dopamine entre en jeu

«Il ne faut pas oublier que les réseaux sociaux ont presque été inventés pour faciliter le narcissisme, si l’on regarde leur fonctionnement historique, nous rappelle Olivier Glassey. Au départ, ils servaient à se présenter sous le meilleur jour dans une communauté, une université ou une école. Cette mise en valeur de soi, qui n’est pas forcément du narcissisme mais qui peut y participer, est en quelque sorte inscrite dans la genèse des réseaux sociaux.» Pour le sociologue, il n’est donc pas étonnant que Facebook – notamment – continue à héberger cette «propension à s’exposer aux autres». Nous sommes certes tous un peu amoureux de nous-mêmes, mais l’avènement du web 2.0 offre davantage de visibilité à notre ego. Et les plus narcissiques s’y sont engouffrés. Quand, en plus, les médecins avancent que le simple fait de parler de soi libère de la dopamine, le neurotransmetteur responsable du sentiment de plaisir, pourquoi se priverait-on? Faire l’amour ou parler de soi, ce serait finalement un peu la même chose… «Une personne présentant des traits narcissiques va, en tout cas dans un premier temps, s’engouffrer dans les réseaux sociaux. Elle aura un besoin compulsif de mettre tou jours de nouvelles photos, de raviver cette espèce d’existence-miroir de soi, précise Valérie Le Goff. C’est un peu la version moderne de la vilaine reine dans Blanche-Neige, qui a toujours besoin d’être rassurée.»

Sonnette d’alarme

La première à avoir tiré la sonnette d’alarme, études diverses et chiffres à l’appui, est une psychologue américaine. Auteure de «Generation me», Jean Twenge ne se contente pas d’énoncer que les personnes au comportement égotique ont tendance à davantage utiliser les réseaux sociaux. Elle va jusqu’à affirmer que leur utilisation peut développer les penchants narcissiques sous-jacents de... tout un chacun. Dis autrement: plus on passerait de temps à poster des photos et parler de sa vie sur son compte Facebook, plus on cultiverait une haute opinion de sa personne. Si tel est le cas, un large pan de notre société est en train de virer dangereusement nombriliste! La génération actuelle d’adolescents en premier lieu, vu sa présence massive sur internet... Les Américains lui ont d’ailleurs déjà trouvé un sobriquet, évidemment: la «me me me generation» (génération moi moi moi). Heureusement, la question n’est pas tranchée une bonne fois pour toutes, psychiatres, sociologues et spécialistes des nouveaux médias n’étant pas tous d’accord entre eux.

Claire Balleys, sociologue des médias et de la communication, relativise dans un premier temps cette pseudohausse de l’admiration de soi. «Quand des parents disent que leur enfant est narcissique parce qu’il prend des selfies, je leur demande combien de photos de lui ils ont sur leur ordinateur ou dans des albums. Ces enfants sont nés avec une caméra braquée sur leur visage depuis la seconde de leur naissance jusqu’à leur maturité! Et après, on les trouve narcissiques… A un moment, il s’agit aussi de s’interroger sur le monde dans lequel on vit et dans lequel nos ados grandissent.» Serait-ce donc notre société tout entière qui aurait viré narcissique? Sans sauter à cette conclusion, la sociologue considère que les réseaux sociaux exacerbent un individualisme déjà bien implanté depuis plusieurs années. Elle rejoint ainsi les propos de Vincent Cespedes, philosophe nouvelle vague qui s’est exprimé sur le sujet dans une récente tribune sur son blog. Pour lui, si «le moi est chéri comme jamais, fétichisé jusqu’au sacré», c’est parce que l’on n’arrive plus à dire «nous». Et d’accuser pêle-mêle la crise financière, la précarisation des jeunes, mais aussi la démultiplication des canaux d’expression du moi, voire… l’effondrement du mythe communiste qui, en supprimant tout modèle autre que capitaliste, nous pousserait tous à «la recherche du profit égoïste par l’obsessionnelle gestion de soi».

De l’image à l’identité

Reste que la dimension «pathologique» du selfie est peut-être moindre dans un monde où tout est image. «Il y a vingt ans, les photos étaient encore des balises qui marquaient un moment donné de notre existence, analyse Olivier Glassey. Aujourd’hui, elles ne sont plus que des traînées numériques de ce que l’on fait.» Autrefois, on se faisait tirer le portrait une fois par décennie pour renouveler son passeport (on exagère à peine le trait). Aujourd’hui, nous avons plus ou moins tous pris l’habitude de voir notre tête sous toutes les coutures, publiées, commentées et «likées» à tour de bras.

Et si, au fond, notre société était simplement en train de «digérer» une nouvelle manière de concevoir son identité? En 1852, déjà, certains bien-pensants, plutôt bourgeois, s’offusquaient de voir la populace se faire tirer le portrait chez des photographes, luxe jusque-là réservé à quelques «élites». Baudelaire lui-même s’était offusqué de cette «société immonde» qui se ruait «comme un seul Narcisse pour contempler sa triviale image sur le métal». Cent soixante-deux ans plus tard, la petite caméra située à l’avant de nos smartphones a peut-être simplement remplacé la plaque de métal des premières photos. Tout est affaire de proportion.

Ni narcissique ni populaire?

Et les ados dans tout ça? Claire Balleys se veut rassurante. «Il y a certes un fort effet désinhibant des réseaux sociaux, pour le meilleur comme pour le pire. Mais les adolescents d’aujourd’hui ne sont pas plus narcissiques que ceux d’hier. A travers leurs selfies et autres, ils recherchent le regard, le lien social avec autrui.» On resterait donc dans quelque chose d’interactif. Et, par là même, de vulnérable. C’est d’ailleurs «le grand danger des réseaux sociaux, conclut Valérie Le Goff. Il faut apprendre à prendre du recul face aux réactions que l’on pourrait y recevoir, quelles qu’elles soient.» En d’autres termes: ce n’est pas parce que l’on publie beaucoup de photos de soi que l’on est forcément narcissique… ni forcément populaire.

5 pistes pour reconnaître un narcissique

  • C’est monsieur ou madame «moi je» Une tendance à «faire la roue», à se vanter, être grandiloquent… Et à attendre des compliments.
  • Il a un besoin compulsif de nourrir son profil Photos, commentaires, statuts sont sans cesse renouvelés, au-delà du «normal».
  • Il s’énerve facilement Il n’apprécie pas la critique. Plus on l’attaque, plus il s’emballe.
  • Il peut être gravement blessé par une critique sans importance Ce qui nous apparaît comme une remarque mineure prend pour lui la dimension d’un drame national.
  • Il pense que c’est toujours l’autre qui a tort Car lui a – forcément – toujours raison. Il vous le fera savoir, à vous et aux autres.

Qui est narcisse?

Selon la version d’Ovide, la plus communément admise, un devin avait prédit que le petit Narcisse, fils d’une nymphe, vivrait très vieux à la condition de ne jamais voir son image. Devenu adulte – et très séduisant – il fait tomber sous son charme hommes comme femmes (dont la nymphe Echo qui, délaissée, errera sans but en répétant la fin des phrases qu’elle entend). Trop imbu de sa personne, le bel éphèbe les ignore tous. Un jour, se penchant pour s’abreuver à une source et apercevant son reflet, il tombe amoureux pour la première fois. De lui-même! Et reste à se contempler, éperdu de désir… jusqu’à en dépérir et mourir. De belles fleurs blanches, des narcisses, pousseront là où il s’est éteint.

Tout tout tout vous saurez tout sur le selfie

47% des adultes avouent avoir pris au moins une fois un selfie dans leur vie. Et 40% des gens âgés entre 18 et 34 – dont une légère majorité de femmes – admettent en faire au moins un par semaine. C’est ce qui ressort d’un vaste sondage effectué par Sony avant de lancer sur le marché l’un de ses derniers modèles, spécialement développé pour se tirer le portrait. On y apprend aussi que le hashtag #selfie est apparu pour la première fois en 2004, sur le site de partage de photos Flickr. Et le terme est entré dans l’Oxford Dictionary en 2013.

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