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Violences économiques: Quand l’argent détruit le couple

Violences économiques: Quand l’argent détruit le couple

«Une bonne protection de la famille réside dans une autonomie économique des deux parents», avance Sylvie Durrer, directrice du Bureau fédéral de l’égalité.

© Annie Spratt / Unsplash

«Lorsqu’on a commencé à sortir ensemble, je n’ai rien remarqué, se souvient Louane*, 26 ans. J’étais éblouie par sa personne, il était plus âgé que moi, avait de l’assurance. Les choses se sont dégradées quand on a emménagé ensemble. Je devais lui verser un loyer astronomique pour mon petit salaire de stagiaire, ça me forçait à compter chaque centime. Et je n’avais pas le droit de faire les courses: c’est lui qui choisissait ce qu’on mangeait. Le sommet? Il me facturait les kilomètres lorsque je devais emprunter sa voiture. Par chance, grâce à mes amis qui ont tout fait pour m’ouvrir les yeux, j’ai pu mettre un terme à temps à cette relation malsaine. Penser à la façon dont la situation aurait évolué si j’étais restée avec lui me rend malade.»

Louane a été victime de violences économiques, un aspect souvent méconnu des violences conjugales. La Convention d’Istanbul, le texte de référence en la matière et ratifié par la Suisse, y inclut d’ailleurs les «abus économiques qui surviennent au sein de la famille ou du foyer, ou entre des anciens ou actuels conjoints ou partenaires». Comme le rappelle Sylvie Durrer, directrice du Bureau fédéral de l’égalité, les sévices financiers peuvent prendre différentes formes:

«Cela consiste par exemple à interdire à une personne de travailler, à l’astreindre à un travail forcé, à lui saisir son salaire ou à la contraindre à signer des contrats de crédit à la consommation.»

Pas d'argent pour des tampons

Il est toutefois rare que seule cette forme de violence soit exercée au sein d’un couple, comme en témoigne l’expérience de Sophie Aquilon, responsable du Service d’aide aux victimes du canton de Neuchâtel. «Lorsqu’il y a de la violence domestique, il y a dans presque tous les cas de la violence psychologique, rappelle-t-elle. La violence économique existe régulièrement, mais elle s’inscrit dans une globalité. Je n’ai vécu qu’une seule situation où une femme est venue se plaindre de violence économique seulement.»

«Nous avons reçu des femmes qui n’avaient aucun droit d’achat et, dans les pires des cas, se retrouvaient dans l’impossibilité de se procurer des produits d’entretien tels que serviettes hygiéniques ou tampons, car le mari ne jugeait pas ces derniers comme étant essentiels», poursuit l’experte.

Il y a là quelque chose de très infantilisant: certaines n’avaient pas la possibilité d’acheter les médicaments dont elles avaient besoin, par exemple. Elles devaient les commander à la pharmacie, puis l’homme se chargeait d’aller les payer.»

Supplier pour chaque centime

Pendant les 12 ans durant lesquels Salima* est restée en couple avec son mari, elle n’a jamais eu connaissance de la moindre fiche de paie, ni du montant dont disposait le foyer sur son compte bancaire. «Boire un café en ville avec une amie? C’était juste impossible, je n’avais jamais accès au moindre franc, se souvient-elle. Il contrôlait tout. Lorsqu’il fallait acheter un nouveau cahier ou une veste pour un des garçons, je devais supplier qu’il me donne de quoi le faire. C’était l’enfer.» Salima met du temps à comprendre que cette mainmise administrative est une forme de violence. «Je ne me rendais pas compte, il ne cessait de répéter que nous n’avions pas d’argent, qu’il fallait faire attention.» Et ce sont les coups qui ont finalement poussé Salima à fuir, puis à prendre conscience de toutes les formes d’agressions dont elle avait été victime.

«Les personnes concernées ont souvent du mal à percevoir la violence économique comme étant une violence, observe Michèle Gigandet, co-directrice du centre d’accueil lausannois Malley-Prairie. Les femmes que nous recevons n’imaginent pas que les actes de leur compagnon puissent être considérés comme tels. Elles ne viennent pas en nous disant: «Mon mari ne me donne pas d’argent.» Ce n’est que lorsqu’on dresse la liste de tous les sévices qu’elles se rendent compte de cette emprise financière.»

«Lorsqu’un partenaire exerce une violence sur l’autre, il est fréquent que l’aspect économique fasse partie des moyens de contrôle et de domination.»

Les femmes étrangères, qui n’ont pas de connaissances du système administratif et craignent parfois pour leur permis de séjour, sont malheureusement plus fragiles face à ce type d’emprise. «Plus on est vulnérable, plus on court le risque d’être abusé, maltraité et d’avoir peu de moyens pour s’en sortir, poursuit la spécialiste. Une dépendance, qu’elle soit affective ou économique, est un facteur de risque important. Toutefois, nous recevons aussi des femmes qui travaillent, gagnent peut-être même davantage que leur partenaire, et sont victimes de tels actes.»

Un héritage culturel encombrant

La plupart de nos (grands-)parents ne se posaient pas la question: les femmes ne travaillant pas, elles dépendaient généralement financièrement de leur mari. Par ailleurs, la question de l’argent reste genrée de nos jours encore. Alors que madame s’occupe des courses, son conjoint se charge des grands achats, des impôts. «Il a fallu attendre la fin des années 80 pour que les Suissesses aient le droit d’ouvrir un compte bancaire, rappelle Michèle Gigandet. La dépendance économique des femmes était jusque-là inscrite dans la loi.» Pour certaines, d’ailleurs, laisser carte blanche à leur mari n’est absolument pas un souci, comme en témoigne Amanda*, 61 ans. «Il s’occupe de tout ce qui touche nos finances. Je n’ai aucun problème avec ça, au contraire! Je gère le ménage et lui l’administratif. C’est notre façon à nous de répartir les tâches au sein du couple.» C’est lorsque cette gestion devient un moyen de pression et de contrôle que ça pose de graves problèmes.

De son côté, Sylvie Durrer considère l’autonomie économique des femmes comme un enjeu majeur dans une société égalitaire. Pour la Madame Egalité fédérale, il est essentiel de mieux répartir le travail non rémunéré et, donc, de permettre aux femmes d’exercer un travail salarié. «Souvent, c’est compliqué, car les professions dites féminines sont moins bien payées que celles dites masculines. Dès lors, quand un enfant naît, le couple décide qu’un des deux devrait réduire son temps de travail pour un meilleur équilibre familial et parce que les frais de garde sont chers.»

«Très souvent, cela porte sur madame, car l’impact de la réduction de son temps de travail aura un impact moins élevé sur le budget familial. Les stéréotypes jouent aussi leur rôle: on continue de penser que les femmes sont les mieux à même de réaliser ce travail non rétribué.»

Si elle juge le processus lent, l’experte observe toutefois une évolution dans ce modèle hérité du passé: «De plus en plus de familles prennent conscience que l’autonomie des femmes est importante, que la vie n’est pas un long fleuve tranquille et qu’il peut y avoir de nombreux incidents de parcours (divorce, accident de travail, chômage…). Une bonne protection de la famille réside dans une autonomie économique des deux parents.» Et de citer les structures de garde, «trop onéreuses aujourd’hui», sur lesquelles la Suisse a encore beaucoup de travail à entreprendre.

Se prémunir des violences économiques

Afin d’éviter toute emprise financière, Sophie Aquilon juge essentiel de toujours garder un compte bancaire personnel. «Cela fait partie des biens de base, de la liberté que chacun devrait avoir, avance-t-elle. Lorsqu’on travaille, conserver un accès à ses finances, gérer son propre argent est capital, selon moi. Toutefois, je comprends que cela ne soit pas évident selon la culture dans laquelle on a grandi.» Les comptes communs ont-ils encore la cote? «On constate une nette différence en fonction de l’origine des clients et de leur état civil, avance Jean-Raphaël Fontannaz, responsable de la communication en Suisse romande pour UBS. Les Anglo-Saxons et les Français ont souvent un compte sur lequel les deux conjoints versent leurs salaires, tout comme les couples mariés. Les Suisses ont plutôt trois relations bancaires: madame a son compte, monsieur aussi et ils en partagent un en commun pour la tenue du ménage. La génération à laquelle on appartient joue également un rôle: les jeunes ont davantage tendance à privilégier les relations individuelles.»

Pour Sylvie Durrer, si chacun est libre de s’organiser comme il le souhaite, les éléments financiers devraient être pensés et débattus. «Très souvent, dans l’euphorie d’une mise en couple ou de l’arrivée d’un enfant, toute une série de questions ne sont pas suffisamment discutées, remarque-t-elle. Le compte commun est-il forcément une preuve d’amour? C’est à chacun d’en décider, mais il est important d’en débattre avant de prendre une décision.»

* Prénoms d’emprunt

Législation: les contributions d’entretien, levier méconnu

Si le Code pénal ne permet pas de déposer une plainte pour violence économique, il est possible de faire appel à la justice civile pour demander une contribution d’entretien. «Peu de gens connaissent cette possibilité, déplore Sophie Aquilon, responsable du SAVI, le Service d’aide aux victimes du canton de Neuchâtel. Nous nous sommes battues pour aider une femme qui se plaignait de ne pas pouvoir disposer de ses propres fonds, alors que son mari gagnait très bien sa vie. Le juge a tranché en insistant sur le fait que l’argent gagné par le conjoint ne lui appartenait pas, qu’il s’agissait de l’argent du ménage dans son ensemble. Depuis, elle a gagné en indépendance et en autonomie.»

«Il est important de rappeler que cette possibilité existe, c’est un droit que les femmes ignorent encore trop souvent.» 

SOS: comment trouver de l’aide

Les centres LAVI (créés par la loi fédérale sur l’aide aux victimes d’infractions), présents dans chaque canton, viennent en aide aux personnes victimes de violences.

Le site internet Violence que faire? informe, conseille et prévient la violence au sein du couple, offrant un soutien à toutes les personnes concernées.

Au numéro de téléphone 143, La Main Tendue se tient gratuitement à disposition de celles et ceux qui recherchent un soutien.

A Genève, l’association AVVEC (Aide aux victimes de violences en couple) assure une permanence téléphonique et propose des consultations individuelles.

aide-aux-victimes.ch recense des centres de consultation dans toute la Suisse. Etant donné la crise sanitaire, les rendez-vous se font par téléphone, e-mail ou en ligne, dans plusieurs langues.

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