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Tendance: l'amitié féminine plus forte que le couple

Femina 09 Dossier Amitie

Un instant de complicité, avant le défilé Chanel printemps-été 2015, à Paris. Poppy Delevingne (à g.) et Alexa Chung sont amies depuis dix ans.

© Kristy Sparow/Getty Images

Pour Hannah, elles passent avant tout le reste. Même avant Adam, l’homme qui fait battre son cœur. Avec Jessa et Marnie, c’est à la vie, à la mort. En écrivant le scénario de «Girls», série qui dresse un portrait acéré de la génération Y, Lena Dunham, 30 ans en mai, s’est inspirée de son vécu. «Je vois ma meilleure amie Audrey comme un grand amour. La relation Marnie-Hannah est basée sur cela», a-t-elle déclaré à «Interview Magazine». «J’ai toujours affirmé que la véritable histoire amoureuse dans «Girls», c’était celle qui unissait ces deux femmes», renchérit Jenni Konner, productrice de la sitcom.

Les copines, plus essentielles, plus vitales qu’un Roméo? On dirait bien: en 2016, le prince charmant ne fait plus rêver les filles. Il ne semble plus ce but ultime, censé donner tout son sens à notre existence. Car pour les générations Y et Z, c’est l’amitié qui est devenue le critère principal du bonheur. Un constat confirmé par l’étude américaine «Tapestry Research», publiée en 2015. «Les trentenaires voient autour d’eux que la séparation et le divorce sont des options souvent utilisées, note Claire Werro Zufferey, thérapeute de couple à Givisiez (FR). C’est un facteur déstabilisant qui les fait douter quant à l’amour avec un grand A.»

Experts ès ruptures

Et comme les bactéries, la crise de foi en la vie à deux se développe en milieu propice. Rupture des parents, perspectives d’avenir en berne, divorce du couple Garner-Affleck, rajoutez la sortie du dernier Adele, secouez: ça marche à tous les coups. Selon une étude menée par le magazine «Neon», 93% des trentenaires ont déjà connu la fin d’une histoire d’amour, contre seulement 69% des sondés âgés de plus de 60 ans. «Nous sommes la première génération à avoir vécu autant de séparations, c’est historique», résume le mensuel allemand. Bonjour le sentiment de désillusion.

Gaëlle Aeby, docteure en sociologie et auteure d’une thèse sur les liens de sang et d’amitié, distingue deux raisons à cette évolution: «Le passage à l’âge adulte se fait désormais en plusieurs étapes. Avant, il y avait concordance entre premier travail, mariage et départ du domicile familial. Aujourd’hui, les différents seuils sont désynchronisés. On voit davantage le couple comme la possibilité d’expérimenter quelque chose de nouveau plutôt que de trouver directement le partenaire parfait pour se marier.» Cela laisse ainsi la place à d’autres formes de relation. Pour la sociologue genevoise, le couple est aussi très (trop?) idéalisé: on exige que le tandem comble toutes nos attentes. Et lorsque l’on est déçu, on n’hésite plus à prendre le large.

La solution apparaît alors: et si on comptait davantage sur ses amis que sur un hypothétique «happy end» à la Walt Disney pour avancer? Dans une société où bonheur rime avec immédiateté et sécurité, le couple peut faire peur. Aimer, c’est prendre le risque de souffrir, d’être quittée, de se remettre en question. Le repli sur l’amitié? Une façon de se protéger. «L’amitié ménage plus l’individualisme, explique Claire Werro Zufferey. Il n’y a pas d’exigence d’exclusivité, de fidélité. Elle laisse plus libre, est vécue comme moins contraignante et moins risquée. Elle met à l’abri de la rupture et de l’abandon.» Bref, de la déception.

Pour Andrea, 30 ans, «l’amitié est un magnifique cadeau: si la vie était un cookie, mes amies en seraient les pépites de chocolat. Je peux tout leur confier et me lâcher sans me préoccuper de l’image que je donne de moi.» Corinne Dollon, psychothérapeute, abonde dans le même sens: «On est plus sincère, plus soi-même en amitié. Le jugement n’existe pas: on ne se sent pas obligé de porter un masque, de jouer un rôle.»

Mon amie, ma chérie

Les potes au-dessus de tout, donc. D’autant plus que l’amitié est capable de remplacer les creux laissés par l’amour. Même le sentiment de fusion. Normal, la frontière entre adolescence et âge adulte a tendance à se prolonger, et la durée de vie des meilleures amies suit le mouvement. Bienvenue dans l’ère des #BFF, #besties et autres #mygirl, en mode passionnel. «Honey, on prend un verre ensemble à 18 h?» Ce n’est pas un SMS de son amoureux, mais de son amie Margaux que Justine vient de recevoir. «J’ai parfois l’impression d’être en couple avec elle: il ne se passe pas un jour où l’on ne se donne pas de nouvelles, elle sait tout de moi», confie Justine, 27 ans. «Notre amitié est si fusionnelle que l’on se retrouve parfois à gérer des «disputes de couple» dues par exemple à un sentiment de jalousie», ajoute Margaux, 28 ans. «Il y a un tel manque affectif dans notre société que l’on a tendance à projeter ses attentes amoureuses sur l’amitié», décrypte Corinne Dollon, auteure de «Ça suffit! Je ne me prends plus la tête» (Editions Solar). Quitte à retrouver, contre toute attente, les tourments typiques de la romance: «Rompre avec mes amies? C’est juste inenvisageable, s’exclame Clotilde, 29 ans. L’amitié, c’est une forme d’amour. D’ailleurs, j’ai du mal à digérer le fait de m’être éloignée de mon amie d’enfance. Aujourd’hui encore, c’est très douloureux, c’est comme si j’avais perdu une petite partie de moi.»

Tandem d’amitié, mais pas que. A l’instar de «Girls», les 25-35 ans fonctionnent aussi sous forme de «bandes d’amis». Leur mantra: pour vivre heureux, vivons groupés. Pour la psychothérapeute, c’est une façon de recréer une famille idéalisée: «Les clans donnent de la sécurité dans un monde où il n’y en a pas.» En groupe, on se sent plus fort. Et grâce aux réseaux sociaux, on garde contact avec les siens tout au long de la journée. «Je suis connectée sur WhatsApp en permanence: on se raconte nos moments drôles, on se demande conseil, témoigne Emma, 31 ans. Avant de prendre la moindre décision, que ce soit d’acheter ou non ce nouveau sac ou d’oser parler augmentation avec mon boss, je compte sur l’avis des copains.» Pour Nicolas Leuba, psychologue lausannois, «ces échanges virtuels augmentent une forme de proximité interpersonnelle et de présence à l’autre. Ces deux éléments satisfont des besoins relationnels qui sont, chez certains, assouvis dans le couple.»

Quid des duos?

OK. Mais alors, la vie à deux aurait-elle dit son dernier mot? Certainement pas. Même dans les séries perçues comme une ode à l’amitié, les duos occupent une place centrale. «Dans ‘How I met your mother’, on retrouve un couple, Lily et Marshall. Et aussi Robin, qui est d’abord avec Ted, puis avec Barney, et de nouveau avec Ted, observe Gaëlle Aeby. Et dans ‘Friends’, 4 des 6 personnages sont en couple les uns avec les autres.» Un comble pour une série qui met la relation amicale sur la plus haute marche du podium sentimental.

D’ailleurs, pour Corinne Dollon, l’existence ne peut se concevoir sans l’expérience du couple. «C’est le plus beau laboratoire qu’on nous ait donné: il nous oblige à affronter nos ombres, à nous poser de vraies questions. Alors que l’ami va nous renvoyer le bon de nous, nous faire travailler sur l’estime de soi et la confiance, le couple va nous montrer ce qu’il y a à changer en nous pour devenir un être meilleur.» Comme si, à force de vouloir des choses trop douces, on ne grandissait pas, on n’évoluait pas.

Les «sex friends» font aussi miroiter la possibilité de tout remplacer par l’amitié, y compris le sexe. Gaëlle Aeby, elle, n’y croit pas. «Les gens sont encore et toujours à la recherche de l’âme sœur. Même s’ils se séparent davantage, ça ne signifie pas qu’ils ne croient plus au couple, au contraire. Dans notre société, il y a énormément d’aspiration à l’amour.» D’où le succès des pages Facebook «Spotted», permettant de retrouver l’inconnu croisé dans le train Neuchâtel-Lausanne ou sur les bancs de l’Uni de Fribourg. Et la docteure en sociologie d’évoquer des perceptions plus mouvantes: «Aujourd’hui, on ne voit plus le couple comme un seul partenaire durant toute une vie, mais comme plusieurs relations tout au long de l’existence. Nos législations sont encore trop figées, il faudrait qu’elles s’adaptent mieux aux changements.»

Le bonheur, donc, ce sont les autres, qu’ils soient dans notre vie en tant que «friends» ou «boyfriends». Mais peut-être que, si l’on se mariait entre amis, le taux de divorces chuterait drastiquement?


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«Ce n’est pas une amitié comme les autres»

Poppy Delevingne dans le webzine «The Edit», en 2014

«J’ai rencontré Alexa Chung dans une agence de mannequins, il y a dix ans. Je me souviens l’avoir trouvée très belle, avec ses yeux de chat. Elle portait un jean skinny ultramoulant. Et j’ai tout de suite voulu le même… J’étais loin de me douter qu’au fil du temps on deviendrait si proches. Le tournant de notre relation, c’est un bain de minuit à Cannes. Inoubliable! Alors que l’on cherchait nos robes haute couture dans les buissons à 4 heures du matin, j’ai réalisé que ce ne serait pas une amitié comme les autres.

Nous sommes sur la même longueur d’onde. Même si elle vit à New York et moi entre Londres et Los Angeles, nous nous voyons assez souvent. Et entre-temps, nous parlons par e-mail. Je lui envoie des petits trucs marrants: dans mon dernier message, j’ai écrit «je t’aime» en dinosaure (rawrrr pour ceux qui ne parlent pas dino). Lorsque vous êtes entre amies, tout est plus simple; c’est un peu comme retomber en enfance, ou tomber amoureuse. Et aucun homme ne pourra jamais remplacer votre groupe de copines.»

Comment les réseaux sociaux ont modifié l’amitié

Avec l’avènement de Facebook, le terme «ami» a perdu son sens: comment est-il possible de compter 463 liens d’amitié profonds? Dans l’étude réalisée par Gaëlle Aeby («Trajectoires familiales et réseaux sociaux», J.-A. Gauthier, E. D. Widmer, D. Joye, universités de Lausanne et Genève), les sondés citaient en moyenne quatre personnes très importantes dans leur vie; Près de 50% des gens interrogés y ont donné le nom d’un ami. «Avec les réseaux sociaux, il est plus facile de rester en contact, de maintenir différents cercles de sociabilité, note la chercheuse. Mais ça ne remplace pas le fait de voir les gens.» D’autant plus que Snapchat et consorts peuvent virer du côté obscur de l’amitié et rimer avec tyrannie. «La tendance à devoir être toujours disponible, à voir les messages dès qu’ils sont envoyés s’est accentuée, estime Clotilde, 29 ans. Je me force parfois à ne plus toucher mon téléphone, à répondre plus tard. Sinon, ça n’arrête jamais!»

3 questions à Caroline Henchoz

Maîtresse d’enseignement et de recherche à l’université de Fribourg

Le couple reste-t-il le modèle central de notre société?
Oui. Il y a davantage de célibataires car la population vieillit et on alterne plus souvent qu’autrefois les périodes de célibat avec les périodes de couple. Mais lorsqu’on demande aux jeunes ce qu’ils souhaitent pour leur avenir, ils répondent en premier la famille, puis le travail et les amis. Aujourd’hui, les formes de conjugalité sont multiples: certains conjoints vivent séparément, d’autres ont des partenaires de même sexe, mais le couple reste la norme. La preuve: beaucoup hésitent encore à se rendre seuls au restaurant le soir…

Comment expliquer que les jeunes adultes utilisent des mots du vocabulaire amoureux pour parler à leurs amis?
C’est le fait d’une génération. Nous vivons dans une société où l’expression publique de ses sentiments devient progressivement la norme. On le voit dans les médias et chez les politiques par exemple. C’est aussi le fait d’une période de la vie. A l’adolescence, on découvre de nouvelles émotions, tout est exacerbé: on s’adore ou on se hait.

Quand mise-t-on davantage sur l’amitié que sur l’amour?
C’est souvent lié à des périodes de la vie comme l’enfance, l’adolescence, ou lorsqu’on rencontre des difficultés conjugales par exemple. Mais entre l’amour et l’amitié, les enjeux ne sont pas les mêmes. La grande majorité des couples vit ensemble au quotidien. Cela soulève d’autres défis qu’avec des amis que l’on voit de temps en temps, majoritairement pour partager des moments heureux.

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